Glossaire

L'adjectif marin est relatif à ce qui fait partie de la mer, tandis que maritime qualifie une relation entre l'Homme et la mer.

DOSSIER
L'homme et la mer

Prenons du recul

Que faisons nous de la mer ?

Entretien avec André Vigarié
Géographe maritime, membre de l'Académie de Marine. Professeur honoraire de l'Université de Nantes, il a reçu en 2003, à Monaco, le Prix international des sciences de la mer.
Il nous a malheureusement quittés en décembre 2006.
Propos recueillis par O.N.d.S.
André Vigarié © O.N.d.S.

La mer est un monde avec lequel nous avons de nombreuses relations : pêche, transports, loisirs, imaginaire, drames... Dans notre culture de la mer, quelles évolutions vous semblent particulièrement importantes ?

André VIGARIÉ : Avant tout, notons qu’on ne naît pas peuple de la mer ; on le devient. Je veux dire par là que les civilisations ont des façons différentes d’appréhender ce milieu par nature hostile à l’Homme. Toutes ont des représentations, des peurs ou des mythes liés à la mer. Ces représentations sont parfois partagées, mais seules certaines civilisations comme celles des Grecs antiques ou des Polynésiens ont fait de la mer un partenaire intime et vital de leur quotidien. Certes, nous autres Occidentaux l’exploitons beaucoup et notre connaissance s’est considérablement accrue avec les études scientifiques. En revanche, l’impression, la perception que nous en avons demeure en majorité celle d’un monde vide, en tout cas étranger à notre vie quotidienne d’être terrien.

Mais cette perception évolue. Il n’y a pas si longtemps, on s’y baignait à peine ; on la fréquentait surtout pour se nourrir ou se déplacer ; on y jetait ses déchets sans précaution. Aujourd’hui, nous la côtoyons par millions. Promeneurs, surfeurs, plongeurs et navigateurs en ont fait un besoin personnel et le dévoilement des risques écologiques induits par notre société fait prendre conscience que la mer est un monde occupé, vivant et fragile. Il y a un autre phénomène important dont on parle moins. Après avoir développé le commerce international, les transports océaniques continuent leur révolution. La taille et la charge des navires ne cessent d’augmenter afin de réduire les coûts. Forte de l’emploi généralisé de conteneurs standard, la logistique maritime assure aujourd’hui 80 % des échanges commerciaux dans le monde, ce qui explique qu’on trouve de tout presque partout. Assurément, cette exploitation-là de la mer est une cause majeure d’uniformisation des sociétés.

Jadis l’Homme subissait la mer ; aujourd’hui, c’est plutôt l’Homme qui semble lui faire subir sa présence. Que pensez-vous d’une telle idée ?

AV : La nature elle-même est changeante. Une grande explosion volcanique provoque sans doute en mer des dégâts que nous serions incapables de provoquer nous-mêmes. Quant à l’Homme, c’est un prédateur. Il modifie son environnement, d’autant plus que la population augmente. Ses actions sur les milieux marins sont multiples : déversement de produits toxiques, modification des côtes, pêches massives... pour ne citer que les plus évidentes. Mais il faut relativiser les choses et prendre garde aux images toutes faites. Nous sommes horrifiés quand un pétrolier de 200 000 tonnes se brise, mais nous ne réagissons guère au naufrage d’un phosphoriquier de 5 000 tonnes, moins spectaculaire mais potentiellement plus toxique ! Je suis surtout inquiet des pollutions chimiques qui affectent les sols avant d’atteindre la mer et de la prolifération de nouveaux matériaux, parce que leurs impacts sont peu étudiés ou difficiles à cerner. Quoi qu’il en soit, il faut sans doute limiter davantage nos rejets, ce qui implique des coûts supplémentaires et probablement des concessions sur notre niveau de vie.

Il y a deux siècles, les scientifiques exploraient les océans et découvraient leurs habitants. Quelles sont les principales avancées aujourd’hui envisagées ?

AV : Les scientifiques sont très sollicités à cause du besoin de préserver les ressources qui nous paraissent nécessaires. De nouvelles pratiques émergent de ce besoin, faisant collaborer diverses disciplines pour mieux appréhender la complexité des problèmes. C’est d’ailleurs un point fort du Pôle régional Mer et Littoral qui mériterait d’être valorisé davantage. Cela dit, l’exploration des océans est loin d’être achevée. Dans les fonds marins, nous découvrirons de nouveaux gisements de minerais et comprendrons mieux la biochimie des organismes vivant près des sources hydrothermales, qui utilisent peu l’oxygène et pourraient peut-être nous éclairer sur les possibilités de vie extraterrestre. S’il est établi que les courants marins influent sur les climats, il nous reste néanmoins beaucoup à comprendre. Par exemple on ne sait toujours pas bien comment El Niño, perturbation chronique des courants du Pacifique Sud, a des effets sur la production de cacao en Afrique. Pour ces courants comme pour bien d’autres phénomènes, je remarque le rôle fondamental, révolutionnaire, des observations par satellite. Celles-ci aideront à la maîtrise des risques qui est devenue un objectif de premier plan

Les politiques et les financements actuels sont-ils adaptés aux enjeux des sciences de la mer ?

AV : Ce qui est sûr, c’est que la recherche océanique est peu soutenue par des politiques nationales. Cela fait longtemps que ses principaux moyens sont d’ordre privé, à l’instar de ceux des compagnies pétrolières. Les études à retombées directes seront donc privilégiées. C’est pourquoi il faut que nos universités établissent avec plus d’ambition leurs programmes de recherche maritime et développent plus résolument des partenariats avec des entreprises et d’autres organismes économiques.

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