Les roches magmatiques primitives des planètes telluriques et les gaz qu’elles ont produits pour former tout ou partie des atmosphères primordiales ont disparu ou sont difficilement accessibles. Des indices peuvent néanmoins être fournis par des météorites, certaines d’entre elles ayant été extraites de telles roches via des collisions fréquentes lors des premiers âges du Système solaire. L’analyse chimique des fragments d’astéroïdes comme Vesta, situé entre Mars et Jupiter, est ainsi précieuse pour la connaissance de la formation des planètes telluriques.
Basalte prélevé dans l’océan Indien lors de la mission océanographique Pluriel du navire Marion-Dufresne, © Claire Bassoullet (Université de Brest)Il y a 100 millions d’années, la faune et la
flore terrestres étaient très différentes de
celles que nous connaissons aujourd’hui. En
particulier, il y avait de nombreux dinosaures
et la végétation était luxuriante, tandis que
l’atmosphère était sans doute 5 fois plus riche
en dioxyde de carbone (CO2) qu’aujourd’hui.
Pourquoi un tel changement atmosphérique ?
Quels sont les moteurs de la production
naturelle de CO2 et d’autres gaz sur une
planète tellurique ?
Un scénario bien huilé…
Les atmosphères primitives des planètes
telluriques ont été produites essentiellement
par le dégazage du manteau planétaire via
l’activité volcanique : lorsque du magma
atteint la surface de la croûte, des composés
volatils comme le CO2 et l’eau s’en échappent.
Cependant, les mécanismes précis du
dégazage sont encore mal connus.
Contrairement aux autres planètes
telluriques, la Terre a conservé une activité
volcanique relativement importante, qui a
lieu principalement au fond des océans, et
la tectonique des plaques a renouvelé la
majeure partie de la croûte (les plus vieilles
laves océaniques accessibles n’excèdent pas
200 millions d’années) en supprimant de
nombreux indices sur l’atmosphère primitive.
Chaque année, il s’échappe plus de 20 km3
de lave basaltique le long des 50 000 km de
dorsales océaniques (cf. schéma de l'article "Scanner la Terre".
Cette lave contient de nombreuses bulles
de gaz de tailles diverses, micrométriques
ou millimétriques. L’analyse du gaz par
spectrométrie de masse montre que le CO2
y est très majoritaire ; elle suggère que
l’activité magmatique des dorsales détermine
largement la quantité de CO2 émis de façon
naturelle. Le volcanisme renouvelle ainsi
le CO2 de l’atmosphère (le diazote et le
dioxygène, qui constituent 99 % de celleci,
sont renouvelés par les bactéries et les
végétaux).
Aujourd’hui, ce flux est de l’ordre de
15 milliards de mètres cubes par an,
mais des études de laves anciennes ont
suggéré que l’activité des dorsales était de
3 à 5 fois plus importante il y a 100 millions
d’années (à une période nommée Crétacé),
d’où l’hypothèse d’une atmosphère plus
riche en CO2 à cette époque. Les modèles
climatiques globaux montrent que la
température moyenne sur Terre devait alors
être proche de 25°C (soit 10°C de plus
qu’aujourd’hui), l’effet de serre augmentant
avec la quantité de CO2 atmosphérique. Cette
situation permet d’expliquer la présence,
près du pôle Nord, de fossiles de crocodiliens
vieux de plus de 90 millions d’années.
…puis renversé
Pendant plus de 30 ans, un tel scénario a
semblé solide, jusqu’à ce qu’une découverte
récente l’ébranle sérieusement.
Une étude menée par notre laboratoire et
l’Institut de physique du Globe de Paris montre
en effet que l’activité magmatique au Crétacé
a été surestimée. L’analyse des variations du
champ magnétique terrestre enregistrées
dans les laves (cf. Mystères magnétiques), dont les prélèvements couvrent
une étendue de fonds océaniques bien plus
large qu’auparavant, conduit à un scénario
très différent du précédent : il y a 100 millions
d’années, l’activité magmatique était plus
faible qu’aujourd’hui.
On pourrait penser que la quantité de CO2 expulsé dans l’hydrosphère et l’atmosphère devait alors être inférieure à sa valeur actuelle, mais cette hypothèse n’est guère compatible avec les indices d’un climat chaud lors du Crétacé. L’une de nos recherches visant à élucider ce problème concerne la quantité de gaz libéré par les laves des dorsales, qui s’avère être liée à la vitesse de remontée du magma. Nos travaux ont déjà montré qu’une réduction de 50 % de cette vitesse peut décupler la quantité des bulles de gaz. Contrairement à ce qu’on pensait auparavant, une baisse d’activité magmatique est donc susceptible d’accroître la quantité de CO2 atmosphérique.
Foraminifères des zones côtières de la mer Blanche : Elphidium margaritaceum (a), Nonion orbiculare (b) et Elphidium albiumbilicatulum (c). © BiafLes phénomènes géologiques, comme la
formation des montagnes ou des bassins
sédimentaires, sont souvent lents à l’échelle
de la vie humaine. Pour les comprendre, il est
essentiel de dater les structures observables.
Or, même s’il est plus simple de prélever
des échantillons sur Terre que sur les autres
planètes, il n’est pas toujours possible d’en
faire une datation absolue (cf. Mots de géologie). C’est le cas des roches
sédimentaires qui résultent de l’érosion des
roches continentales par l’eau ou l’air et dans
lesquelles des restes d’organismes vivants
s’accumulent souvent.
Des chronomètres paléontologiques
Dans l’océan, les algues planctoniques
utilisent l’énergie solaire pour incorporer le
CO2 dissout dans l’eau et construire ainsi
leur tissu organique. Après leur mort, ces
végétaux tombent ; ceux qui ne sont pas
consommés lors de leur chute atteignent les
fonds marins où ils nourrissent, entre autres,
des organismes unicellulaires enveloppés
d’une coquille souvent faite de carbonate de
calcium : les foraminifères.
L’intérêt d’étudier les foraminifères a été
reconnu par l’Américain Joseph Cushman dès
les années 1920 : une espèce donnée étant
souvent typique d’une époque géologique,
leurs coquilles fossiles peuvent être utilisées
pour évaluer l’âge des couches sédimentaires.
Les plus vieilles roches sédimentaires ainsi
datées remontent à environ 500 millions
d’années.
D’autres méthodes de datation existent
cependant. L’âge des sédiments très récents
(moins de 75 000 ans) peut être obtenu de
façon absolue par la teneur des coquilles en
carbone 14 (14C) ; celui des dépôts très anciens
est parfois estimé relativement à l’âge de
roches qui leur sont voisines.
Ce savoir-faire est vite devenu essentiel pour
l’industrie pétrolière, car la reconstitution de
l’histoire de la subsidence (enfoncement)
des bassins sédimentaires aide à localiser les
gisements de pétrole.
Des mouchards environnementaux
Dans les années 1970, on s’est rendu compte
que les foraminifères sont également de
remarquables indicateurs des caractéristiques
de leur milieu. Certaines espèces préfèrent les
eaux froides et riches en matière organique ;
d’autres apparaissent uniquement dans des
mers chaudes et plus pauvres.
Ils sont aussi très sensibles aux pollutions ;
c’est pourquoi de nombreuses entreprises et
gestionnaires des milieux marins se tournent
aujourd’hui vers des spécialistes de foraminifères
pour surveiller la qualité des eaux.
Les coquilles des 5 000 espèces actuelles et
des 50 000 espèces fossiles de foraminifères
constituent une manne pour les scientifiques.
Dans notre laboratoire, une vingtaine de
personnes développent des méthodes de
« décryptage » des informations qu’elles
contiennent. Ce travail complexe nécessite de
collecter des échantillons en divers lieux du
monde, à différentes profondeurs de la mer et,
pour les fossiles, par carottage de sédiments.
Par exemple, le rapport des teneurs en isotopes
18O et 16O de l’oxygène nous renseigne sur
la température et la salinité de l’eau dans
laquelle les foraminifères ont formé leurs
coquilles. Très schématiquement, les molécules
H216O s’évaporent davantage que les H218O ;
en période glaciaire, comme une grande
quantité d’eau évaporée dans l’atmosphère
est piégée dans les glaces, l’océan est
fortement enrichi en 18O. Nos études en
laboratoire sur des foraminifères d’élevage
ont également montré que, pour des raisons
physiologiques encore mal connues, plus
la température est élevée, plus les coquilles
sont appauvries en 18O.
Grâce à des missions océanographiques régulières et des expériences en laboratoire, nos connaissances écologiques des foraminifères actuels sont sans cesse perfectionnées. Elles nous permettent de reconstituer les paramètres environnementaux (température, salinité, courants marins...) du passé à partir des coquilles fossiles de ces organismes. La température, la salinité et la circulation des océans étant modifiées par les variations climatiques, les foraminifères constituent ainsi des traceurs de tels changements. Leurs coquilles témoignent d’épisodes de réchauffement similaires à celui que nous vivons aujourd’hui. L’avancement de leur étude devrait apporter des informations essentielles à la compréhension des mécanismes biogéochimiques et climatiques, notamment ceux qui sont influencés par la quantité de CO2 (un puissant gaz à effet de serre) présente dans l’atmosphère. Il pourrait alors aider à maîtriser les impacts planétaires des activités humaines
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