Christophe SOTIN et Laurent GEOFFROYConnaît-on bien le Système solaire aujourd’hui ?
Christophe SOTIN : Nos connaissances du Système solaire ont
explosé grâce à son exploration par des sondes spatiales. Or celle-ci a
débuté il y a 40 ans seulement. C’est elle qui a permis d’entreprendre
l’histoire des planètes, une chose impossible auparavant. Mars a été
d’emblée privilégiée à cause de sa proximité, de ses caractéristiques
communes avec la Terre et de la possibilité relativement aisée d’y poser
des engins. Elle mobilise aujourd’hui une bonne partie des missions
robotisées dans un cadre de coopération devenu très international.
On a longtemps pensé que Mars pouvait abriter la vie. L’intérêt pour
cette planète a grandi quand on a obtenu des indices forts en faveur
d’une présence passée de grandes quantités d’eau liquide. Comprendre
les interactions de cette eau liquide avec la croûte martienne et savoir
ce qu’elle est devenue (des radars pénétrateurs ont révélé son absence
dans les 5 premiers kilomètres) peuvent enrichir nos connaissances des
mécanismes géologiques terrestres car les comparaisons sont une source
de questions pertinentes (cf. par exemple Des lacs en lobes).
Les sondes spatiales ont détecté des océans sous la croûte glacée des
satellites de Jupiter ou de Saturne. La mission Cassini nous a dévoilé la
surface de Titan, ses rivières, lacs, champs de dunes, montagnes, cratères
d’impact et structures cryovolcaniques (cf. Les frasques d'Encelade). Plutôt inattendues, ces
découvertes ont pesé sur le choix des cibles prioritaires actuelles de la
communauté internationale : Titan, qui est riche en molécules carbonées
et azotées, et Europe, dont l’intérieur recèle des conditions proches de
celles qui existent au fond des océans terrestres.
L’enjeu n’est pas uniquement d’y observer des phénomènes en rapport
avec l’émergence de vie, il s’agit aussi de mieux connaître les processus,
évolutifs ou stables, apparus sur chacun des astres du Système solaire,
dont la diversité est une source permanente d’étonnement. Il reste beaucoup à faire, mais les recherches récentes ont déjà apporté de
nombreux progrès dans la compréhension de ce qui gouverne l’évolution
d’une planète : masse, composition chimique... et les interactions entre
les différentes enveloppes (graine solide, noyau liquide, manteau, croûte,
hydrosphère, atmosphère, magnétosphère) qui font l’unicité de la Terre.
Comment faire l’histoire d’une planète ?
Ch. S. : Il faut avant tout multiplier et croiser les observations.
Les sondes spatiales observent principalement les enveloppes externes
(surface, atmosphère, magnétosphère) mais les données collectées
rendent possibles de nombreuses déductions. Par exemple, les terrains
les plus cratérisés sont les plus anciens ; la mesure du champ magnétique
de Mars nous a permis de prouver l’existence passée d’un noyau liquide
et celle du champ d’Europe de conclure à la présence d’un océan sous
la surface ; certains gaz rares de l’atmosphère de Titan témoignent d’une
activité géologique récente, etc. La liste est longue !
Être capable d’interpréter ainsi les données et d’échafauder des
scénarios d’évolution nécessite de faire collaborer diverses disciplines
et de s’appuyer sur les connaissances relatives à la Terre, où les moyens
de mesure (notamment de datation) sont abondants. Il faut mobiliser
une large panoplie de méthodes spécifiques, pour identifier les roches,
caractériser les mouvements de terrain, établir des modèles de flux
de matière à l’intérieur du manteau et du noyau, de liquide et de gaz
à travers la croûte ou à la surface de la planète, puis confronter aux
observations les résultats des calculs fondés sur ces modèles...
C’est cet intérêt d’associer des géologues à des astronomes spécialistes
de l’observation des planètes qui a présidé à la création du LPGNantes. La
compétence interdisciplinaire de ce laboratoire est aujourd’hui reconnue
dans le monde et le fait participer à la plupart des projets majeurs
d’exploration planétaire... qui n’en est encore qu’à ses débuts.
Qu’est-ce qui caractérise la géologie actuelle ?
Laurent GEOFFROY : Les sciences de la Terre ont radicalement
évolué depuis 40 ans. La tectonique des plaques a révolutionné notre
conception du fonctionnement de notre planète, en nous faisant découvrir
à quel point celle-ci a pu changer et combien les processus de surface sont
couplés à des processus profonds.
Jadis, le géologue était naturaliste : avant tout, il décrivait ce qu’il voyait.
Aujourd’hui, il interprète ; il modélise. Il doit pour cela recourir à la chimie et
à la physique (sismologie, gravimétrie, thermodynamique...). Il acquiert des
données (prélèvements ou mesures sur le terrain, observations par satellite) et
les confronte aux résultats d’études précédentes, ébauche un modèle à partir
de cette confrontation, puis vérifie ou affine ce modèle par l’expérience, soit
en imitant la nature (modélisation analogique), soit avec des calculs basés sur
des équations (modélisation numérique).
Les géosciences constituent ainsi un champ disciplinaire très riche.
Néanmoins, elles ne sont pas « exactes » : elles approchent toujours plus
la réalité du phénomène géologique sans pouvoir toutefois prétendre
l’expliquer intégralement, tant il est complexe.
Le géoscientifique doit en permanence justifier les simplifications qu’il est
amené à faire pour rendre les phénomènes explicables. Mais surtout, il doit
nourrir sa connaissance d’observations in situ. Au Mans, à titre d’exemple,
nous avons développé l’exploration des marges passives arctiques (cf.La Terre comme un autocuiseur) et réalisé une dizaine d’expéditions sur ce thème avec
l’aide logistique de l’Institut Paul-Émile-Victor à Brest.
De nombreux jeunes sont attirés par ce côté « explorateur ». Ils ont d’autant
plus raison que la Terre reste encore largement inconnue, contrairement à
ce qu’on pourrait penser, et qu’il s’agit non seulement d’aventure humaine
(voire sportive !) mais aussi intellectuelle. Extraire de la nature une donnée
utile ou établir une relation logique entre les objets est très excitant.
Quels sont les grands enjeux des géosciences ?
L. G. : Ils sont nombreux, mais les financements des recherches
ciblent de plus en plus des problématiques directement liées au contexte
socio-économique et environnemental : risques naturels, ressources
énergétiques, changement climatique... Il ne faut pourtant pas oublier que
les recherches fondamentales sont pourvoyeuses de solutions majeures
(par exemple, sans elles, on n’aurait pas trouvé beaucoup de pétrole) ;
en ce sens, l’étude des autres planètes peut aussi s’avérer utile.
Pour ce qui concerne les tremblements de terre, les sismologues sont
encore très peu capables de les prévoir à court terme, mais la connaissance
des mécanismes qui en sont à l’origine a considérablement progressé.
Le déclin des réserves d’hydrocarbures ne pourra être pallié à temps
par des énergies de substitution. Il faut d’urgence trouver de nouveaux
gisements, dans des lieux d’accès difficile et très coûteux, tels les bassins
sédimentaires situés sous de larges épaisseurs de lave (marges passives
volcaniques). Les pétroliers n’ont pas le droit à l’erreur ; c’est pourquoi ils
se tournent vers les géologues. Ces derniers sont également sollicités pour
découvrir des gisements d’uranium (combustible nucléaire), résoudre le
problème du stockage des déchets radioactifs, ou développer des énergies
propres comme la géothermie. Notre laboratoire réalise des campagnes
d’études sismologiques en Islande et des modélisations de réservoirs de
fluides hautement énergétiques dits supercritiques, comme un mélange
H2O-NaCl à pression et température très élevées, en collaboration avec
plusieurs partenaires nationaux et internationaux. En France, ce projet
nommé Geoflux est soutenu par la Région Pays de la Loire.
Quant au réchauffement climatique, plus préoccupant par sa rapidité que
par son amplitude, il s’agit de mieux connaître les mécanismes naturels
d’extraction du CO2 de l’atmosphère et d’étudier les possibilités d’en
stocker artificiellement dans des milieux profonds, fracturés ou poreux, ou
dans des minéraux silicatés comme l’olivine.
Enfin, n’oublions pas le problème des ressources en eau. L’expertise de l’hydrogéologue est cruciale pour mieux connaître ces ressources et faire face aux pollutions et aux pénuries croissantes.
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