Le sous-sol en équations

Pierre VACHER, Maître de conférences, chercheur au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes)

L a composition minéralogique et la température sont deux paramètres géologiques fondamentaux pour la connaissance de la structure et de la dynamique internes d’une planète, mais elles ne sont pas accessibles directement ; il faut donc recourir à des observations indirectes.

Chaque branche de la géophysique utilise une technique spécifique pour obtenir des données relatives à l’intérieur de la Terre : le sismologue mesure les durées de trajet des ondes sismiques et en déduit leur vitesse ; le géodésien mesure la variation du champ de pesanteur afin de déterminer la densité des roches ; le magnéticien mesure la variation spatiale ou temporelle du champ magnétique pour évaluer la conductivité électrique du sous-sol.

Utiliser ces données pour en déduire les paramètres géologiques ciblés, qui dépendent eux-mêmes d’autres paramètres comme la profondeur, nécessite de connaître les relations de dépendance qui existent entre toutes ces grandeurs. Or cette connaissance est encore très imparfaite. C’est pourquoi nous travaillons sur un modèle de relations thermodynamiques, nommées « équations d’état », qui permettent de calculer, à partir de mesures réalisées en laboratoire sur des matériaux de température et de composition connues, les vitesses sismiques, les densités et les conductivités électriques de roches à haute température. Nous avons ainsi montré que la conductivité électrique est, à l’inverse de la vitesse sismique, beaucoup plus sensible à une variation de température qu’à une variation de composition. Il en ressort l’intérêt de prendre en compte cette conductivité dans les modèles (ce qui était rarement le cas jusqu’à présent), surtout en vue d’une meilleure estimation de la température.

Afin de caractériser le sous-sol planétaire à partir des données d’observation, nous utilisons une méthode, dite de Monte-Carlo, qui permet d’explorer avec le modèle l’ensemble des valeurs que peuvent prendre les paramètres, pour retenir finalement celles qui correspondent le mieux aux données.

Le manteau inférieur de la Terre est classiquement considéré comme homogène, avec une teneur constante en pérovskite(1) (environ 60%). Nos résultats montrent qu’une teneur décroissante avec la profondeur est compatible avec les données géophysiques, et que la température augmente avec la profondeur plus rapidement que si elle était seulement liée à la pression.

Nous explorons à présent les conséquences de ces nouveaux résultats sur la dynamique du manteau. Il s’agit notamment de savoir si les variations évoquées précédemment sont compatibles avec les mouvements de convection classiquement déduits de la tectonique des plaques.

(1) silicate cristallin de fer et/ou de magnésium, noté (Mg,Fe)SiO3, qui est stable aux très fortes pressions qui règnent dans le manteau terrestre

DOSSIER
Cailloux et planètes

Structure et dynamique internes - 1

Scanner la Terre

Éric BEUCLER et Antoine MOCQUET, respectivement Maître de conférences et Professeur à l’Université de Nantes, chercheurs au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes). www.sciences.univ-nantes.fr/geol/WEBUMR6112/Accueil.html
© RC2C et Julie Danet

Tout séisme de magnitude supérieure ou égale à 4 est aujourd’hui enregistré par au moins une demi-douzaine de stations sismologiques, son foyer pouvant être ainsi localisé avec précision.

Cette localisation et l’évaluation de l’énergie libérée sont primordiales pour comprendre les mouvements de la lithosphère et prévoir les tremblements de terre, mais elles sont aussi le point de départ d’un autre type d’études sismologiques visant à caractériser les propriétés physiques et la composition chimique de l’intérieur de la Terre.

Grâce aux enregistrements des vibrations (sismogrammes), on calcule le temps mis par les ondes sismiques pour parcourir le chemin qui sépare la source d’un récepteur (sismomètre). Les ondes captées en divers lieux ont des amplitudes et des instants d’arrivée différents : chacune comporte la signature des milieux qu’elle a traversés dans la Terre. En effet, à chaque fois que ce milieu change, le profil de l’onde et sa vitesse de propagation sont modifiés.

C’est ainsi que l’existence du noyau liquide de la Terre a été prouvée et sa taille évaluée au kilomètre près. De la même façon, l’existence d’une graine solide, l’épaisseur de la lithosphère et la plongée de ses plaques dans le manteau, ou encore les différences entre le plancher des océans et celui des continents ont été établies avant 1981, date à laquelle fut proposé un modèle de « l’intérieur moyen » de la Terre. Ce modèle, dans lequel les caractéristiques physicochimiques ne varient qu’en fonction de la profondeur, fonde une vision en couches concentriques homogènes très répandue aujourd’hui encore mais quelque peu réductrice.

Comme une échographie planétaire

Depuis lors, les efforts portent sur les variations horizontales de ces caractéristiques, afin d’obtenir une description tridimensionnelle de la structure interne. Les méthodes dites de tomographie sismique aujourd’hui utilisées sont comparables à celles de l’imagerie médicale, comme l’échographie ou le scanner : elles produisent des vues en coupe.

La tomographie globale (de grande échelle) a permis de préciser les phénomènes de plongée des plaques : certains de ces enfoncements dépassent 1000 km de profondeur ; d’autres sont stoppés vers 660 km, au niveau d’une discontinuité du manteau nommée zone de transition. La cause de ce blocage n’est pas encore bien connue. Elle mobilise de nombreuses recherches auxquelles le LPGNantes participe. La connaissance des flux de matière dans cette zone est en effet cruciale pour mieux comprendre la dynamique du manteau.

L’origine et l’ampleur des mouvements ascendants tels que les « points chauds » (des montées de roches jusqu’à la lithosphère) sont également débattues, car malgré la multiplication des points de mesure, les données manquent pour une détection suffisamment précise. Ce problème pourrait être résolu grâce à une meilleure couverture des fonds marins, mais les océans et les mers couvrent les deux tiers de la surface de la Terre et l’installation de sismomètres y est bien plus difficile et onéreuse qu’ailleurs.

Des sismomètres ont aussi été posés sur la Lune et il est question d’en placer de nouveaux, ainsi que sur Mars. Leur nombre étant nécessairement faible, nous étudions comment les répartir pour répondre au mieux à des questions prioritaires, comme l’origine du vaste bombement de la surface de Mars nommé dôme de Tharsis.

Mystères magnétiques

Benoit LANGLAIS, chargé de recherche CNRS au LPGNantes (CNRS/Université de Nantes)
Intensités (en nanoteslas) et structures des champs magnétiques de la Terre (à gauche) et de Mars © LPGNantes / B. Langlais

L e champ magnétique de la Terre est dû à « l’effet dynamo » (on parle de géodynamo ) : il résulte de mouvements turbulents au sein du noyau externe, constitué en majorité de fer liquide, qui créent des courants électromagnétiques. Sans ce champ, l’atmosphère aurait été en grande partie érodée par le vent solaire(1). L’analyse de nombreuses mesures faites à terre, en mer, en vol aéroporté ou spatial (dont celles de la prochaine mission spatiale européenne Swarm à laquelle nous participons) permet d’en obtenir une description très fine, à petite échelle géographique, et de mieux comprendre son origine.

En première approximation, le champ magnétique terrestre ressemble à celui d’un aimant géant dipolaire (avec deux pôles, Nord et Sud). Il est en réalité plus complexe, avec des composantes quadripolaires, octopolaires, etc. De plus, il varie dans le temps, sur des périodes allant de quelques secondes à plusieurs millions d’années. Les variations les plus rapides sont liées au vent solaire ; les plus lentes sont liées aux mouvements dans le noyau.

Des inversions incomprises

Les deux pôles magnétiques principaux se déplacent ainsi de quelques kilomètres par an autour des pôles géographiques. De temps en temps, en moyenne tous les 100 000 ans, le champ s’inverse brutalement : le pôle Nord se retrouve au sud et vice-versa ! Ce phénomène a été mis en évidence par l’analyse des coulées volcaniques car les laves enregistrent la direction du champ magnétique lorsqu’elles se refroidissent. Les causes de ces inversions et celles d’autres variations observées demeurent inconnues.

On sait toutefois que le noyau est, comme le manteau, le siège de mouvements de convection associés à son lent refroidissement et couplés à la rotation globale de la Terre : les volumes de liquide les plus chauds (donc les moins denses) montent vers la frontière noyau-manteau ; en perdant de la chaleur, ils se densifient et redescendent. La croissance du noyau solide, induite par le refroidissement, conduit à des variations de la composition et de la densité du noyau liquide qui ont, elles aussi, des effets sur le champ magnétique.

Des « pépins » dans le noyau
Une meilleure connaissance de la géodynamo nécessite, outre des mesures plus précises, des simulations numériques et des expériences en laboratoire qui visent à reproduire avec différents liquides les phénomènes magnétiques terrestres. Or, malgré les progrès récents, on peine encore à expliquer les observations. La présence, au voisinage de Mercure, d’un champ magnétique globalement 100 fois moins intense que celui de la Terre atteste de l’existence d’un noyau métallique liquide dans cette planète. Ce n’est pas le cas de Mars ; cependant, les mesures mettent en évidence une aimantation des roches par une ancienne dynamo. Il est probable que la disparition de cette dernière ait entraîné celle d’une atmosphère plus dense, peut-être propice à la vie, mais il reste à préciser les causes et la chronologie de ces événements. Le fait que les grands cratères martiens ne sont pas aimantés implique que la dynamo n’existait déjà plus lorsqu’ils ont été formés.

Vénus, quant à elle, est dépourvue de champ magnétique. Il n’y existerait donc pas de convection, donc pas de refroidissement à un niveau comparable à celui de la Terre. La raison n’en est pas bien connue. Entre autres problèmes, il reste également à comprendre la persistance d’une atmosphère vénusienne très épaisse malgré l’absence de protection magnétique contre le vent solaire.

(1) flux de particules électriquement chargées émises par le Soleil. Cf. "Un bouclier pour la vie"

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