L’élément transposable Ac a deux allèles : A (actif) et a (silencieux). Lorsque l’allèle c est inactif (a) et que l’ET Ds se situe à l’extérieur du gène C responsable du phénotype « grain rouge », l’épi est rouge (en haut). Lorsque Ac est inactif et que Ds est à l’intérieur du gène C, l’épi est jaune (non représenté).
Lorsque les deux variétés sont croisées sur deux générations, chaque grain (issu d’une seule fleur fécondée) est soit jaune, soit rouge, selon les lois de Mendel (épis du milieu et du bas). Quand Ac est actif, la répartition des grains rouges et incolores ou jaunes ne respecte plus les lois de Mendel et l’on observe des grains mouchetés : sur les grains jaunes apparaissent des taches rouges ; sur les grains rouges apparaissent des taches jaunes (non apparent ici).
Transposition dans le maïs
Au cours d’une méiose ou d’une mitose, si l’élément transposable Ac comporte le gène codant pour une transposase fonctionnelle (allèle A), alors l’élément transposable Ds peut se déplacer sur un gène de couleur (cas 1 vers cas 2), ou en sens inverse vers un autre endroit (cas 2 vers cas 3). Ac peut également changer de position chromosomique. Ds est une copie de Ac dont le gène de la transposase a été inactivé par une délétion.
Dans les années 40, Barbara McClintock, généticienne américaine spécialiste du maïs, était intriguée par les variations de couleur apparaissant sur les grains de maïs indien. En réalisant des croisements entre différentes variétés homozygotes, elle a d’abord mis en évidence l’existence de deux allèles d’un gène qui commandent la synthèse des anthocyanes, pigments colorant en rouge la surface des grains de maïs : l’allèle fonctionnel C et l’allèle silencieux c qui, en « éteignant » le rouge, laisse apparaître la couleur jaune de l’endosperme. Mais la répartition de ces allèles sur deux générations ne respectait pas toujours les lois de Mendel de la transmission des caractères héréditaires.
Barbara McClintock a démontré que ce phénomène est dû à certains gènes mobiles dans les chromosomes, qu’elle a appelé « éléments de contrôle » (EC), qui comportent un activateur (Ac) et un dissociateur (Ds), et qui sont capables de se déplacer à l’occasion d’une division cellulaire. On sait aujourd’hui que l’allèle c correspond à l’allèle C qui a été inactivé par l’insertion du segment Ds et que cette inactivation est réversible en présence de Ac qui contient un gène codant pour une enzyme appelée transposase (cf. schéma). Ac et Ds sont constitués d’une séquence d’ADN, soit fonctionnelle (Ac), soit tronquée et inactive (Ds), encadrée par des séquences de nucléotides semblables mais en ordre inversé (répétitions inversées, ou RI). La transposase est une enzyme qui, d’une part, reconnaît les séquences RI de l’EC, l’excise et, d’autre part, insère ailleurs l’EC excisé. L’opération se solde par un déplacement, nommé transposition, de l’EC, que l’on appelle maintenant élément transposable (ET) voire transposon.
On a découvert d’autres catégories d’ET qui, au lieu de se déplacer par « couper/coller », se reproduisent par « copier/coller » à d’autres endroits du génome (cf. Transposons et rétrotransposons ci-dessous). La découverte des ET, qui est restée longtemps incomprise et considérée comme anecdotique, a valu le prix Nobel de Médecine 1983 à Barbara McClintock, après qu’on a redécouvert leur existence dans tous les génomes.
Il existe deux grandes catégories d’éléments transposables : les transposons et les rétrotransposons. Les transposons sont des séquences d’ADN qui contiennent un gène dit actif ou, le plus souvent, muté et inactif, et qui code ou a codé pour une transposase. Certains transposons se répliquent mais ne se déplacent pas de façon autonome. Dans ce cas, d’autres enzymes interviennent en plus de la transposase. Les gènes de ces enzymes sont soit présents et actifs dans le transposon qui se déplace, soit, s’ils sont inactivés par des mutations, dans un autre transposon actif de même type présent ailleurs dans le génome de la cellule.
Dans le règne animal, à l’exception des insectes, les transposons trouvés jusqu’à maintenant sont inactifs. Ils contribuent en diverses proportions à l’ADN non codant : chez l’Homme, répartis en 20 000 séquences, ils constituent 3 % du génome. Leur contribution au génome humain est donc (en taille, pas en fonction) du même ordre que celle des séquences qui codent pour les protéines (25 000 gènes représentant 2 % des 3,4 milliards de paires de bases). Les transposons utilisés en thérapie génique sont des transposons dont le gène actif de la transposase a été reconstitué à partir des multiples versions mutées disponibles.
Les rétrotransposons sont des ET qui se copient par l’intermédiaire d’une transcription en ARN, suivie d’une transcription inverse de l’ARN en ADN qui est inséré dans le génome. Les rétrotransposons contiennent les séquences, nommées promoteurs, qui sont nécessaires pour qu’une ARN polymérase transcrive l’ET en ARN, ainsi que les gènes actifs ou inactifs codant ou ayant codé pour une transcriptase inverse, et une intégrase qui effectuent respectivement la copie d’ARN en ADN et l’insertion de la copie ADN. Les rétrotransposons fonctionnent à la manière des rétrovirus mais ils n’ont pas la capacité de ces derniers de quitter la cellule pour en infecter d’autres. La capacité de réplication autonome des rétrotransposons est à l’origine de 45 % de l’ADN du génome humain et de 70 % du génome du maïs. On reconnaît ces séquences à leurs motifs répétés que l’on retrouve sur tous les chromosomes. Les rétrotransposons sont, pour la plupart, inactifs. On estime cependant qu’il en subsiste une centaine qui sont actifs chez l’Homme. Les ET provoquent des modifications qui peuvent n’avoir aucune conséquence ou, au contraire, altérer significativement le génome. Inséré dans un gène (mutation insertionnelle), un ET peut le rendre silencieux ou conduire à la constitution d’un nouveau gène codant pour une nouvelle protéine. Inséré à proximité d’un gène, il peut en augmenter ou en réduire l’expression dans le temps ou en un certain lieu de l’organisme, et influer alors sur le développement de cet organisme. Les ET sont ainsi des facteurs majeurs d’introduction de variations génétiques sur lesquelles la sélection naturelle a joué pour faire évoluer les organismes vivants.
Dans l’ensemble des molécules d’ADN
qui constitue le génome humain et qui
compte près de 3 milliards de nucléotides,
environ 25 000 séquences de ces nucléotides
ont été repérées comme fonctionnelles, c’està-
dire à la source de la production d’une ou
plusieurs protéines (on dit qu’elles codent ces
protéines). Le nombre de ces séquences, qui
forment les gènes, peut être très variable d’une
espèce vivante à l’autre.
La diversité génétique est principalement due
à des modifications intervenant au hasard
dans les chromosomes. Ces mutations sont
à l’origine de nouvelles versions de gènes
(de nouveaux allèles) et donc de la capacité
d’évolution des espèces. Toutefois, une
mutation n’a pas toujours d’impact parce que
certaines portions d’ADN ne correspondent à
aucun gène (tout au moins, leur fonction n’est
pas connue) et que toute portion de gène n’est
pas forcément codante.
Une mosaïque vertigineuse
Certaines mutations proviennent d’erreurs
de copie de l’ADN dans les cellules ; d’autres
sont dues aux déplacements, dans les
chromosomes, de courtes séquences d’ADN
nommées éléments transposables (ET).
Les ET existent chez tous les êtres vivants ;
ils constituent même une grande partie du
génome (45 % chez l’Homme, 70 % chez le
maïs). De rares ET, dits actifs ou fonctionnels,
ont la capacité de coder la transposase, une
enzyme qui réalise leur déplacement ; les
autres ont perdu cette capacité à cause d’une
mutation et ne peuvent donc se déplacer de
façon autonome.
Selon l’endroit où ils s’insèrent, les ET
perturbent plus ou moins le fonctionnement
du génome. Certaines formes d’hémophilie
ont ainsi été comprises comme la conséquence
de l’insertion d’un ET dans le gène qui code
le facteur VIII de coagulation du sang.
Une telle perturbation n’est pas toujours
néfaste, néanmoins : un ET peut activer
durablement l’expression de certains gènes
bénéfiques ou en inhiber d’autres moins
favorables (il est alors dit domestiqué).
L’étude des ET peut apporter des connaissances
fondamentales sur l’évolution des espèces,
en révélant par exemple l’ampleur ou la
fréquence des modifications génétiques dont
ils ont été responsables.
Notre équipe, spécialisée dans la faune marine,
s’attache à identifier ces objets et à mieux cerner
les causes et les impacts de leurs déplacements.
Nous avons caractérisé à ce jour plus de 170
ET de la famille mariner chez 30 espèces
d’invertébrés marins et chez quelques microalgues
marines. Plusieurs de ces séquences
sont quasi identiques, bien qu’isolées chez
des espèces d’animaux éloignées (crabes et
vers marins, notamment) mais partageant le
même milieu de vie. Cette observation suggère
l’existence d’un phénomène de transmission
interespèce, probablement par l’intermédiaire
d’un parasite ou d’un virus.
Des outils pour le transfert de gènes
Ces recherches intéressent également le génie
génétique car elles peuvent mettre en lumière
des mécanismes exploitables. Des ET sont déjà
utilisés pour transférer des gènes dans des
cellules de plantes ou d’insectes, et aussi de
souris dans la perspective d’applications en
thérapie génique.
Le principe de la thérapie génique est
d’introduire un gène dans les noyaux d’un
grand nombre de cellules de l’organisme pour
pallier la déficience due à une mutation. Les
vecteurs testés à cette fin sont en général
des virus dont la capacité de réplication dans
les cellules a été supprimée mais qui, pour
autant, n’ont pas toujours perdu tout pouvoir
pathogène. En particulier, les protéines qui
enveloppent leur génome sont susceptibles de
provoquer des réactions immunitaires graves.
Ayant une capacité d’insertion mais pas de
telle enveloppe, les ET pourraient constituer
des outils alternatifs. Toutefois, comme pour
les vecteurs viraux, il reste à savoir diriger
leur insertion de façon à ce qu’ils n’inactivent
pas des gènes importants pour l’organisme.
En l’occurrence, les mécanismes qui gouvernent
leur insertion sont encore loin d’être maîtrisés
(ceux de leur détachement ou « excision » sont
mieux connus).
Nous étudions actuellement l’activité de trois ET isolés chez un crabe du littoral atlantique et chez un ver et un crabe des sources hydrothermales médio-atlantiques. S’ils se révélaient fonctionnels dans des cellules humaines, ils pourraient enrichir la boîte à outils de la thérapie génique.
• (1) Article de Wikipedia sur Barbara McClintock
• (2) Des caractères réversibles, Jean-François Bouhours - ci-contre
• Réseau d'Enseignement en Génétique
• Analyse génétique moderne, Griffiths et coll., De Boek Ed. Chapitre 13
© stock.xchng / Sarah WilliamsParmi les 350 races de chiens répertoriées, il en existe une quarantaine qui, comme les bassets, présentent la particularité d’avoir des pattes très courtes par rapport à la taille de leur tronc. Des chercheurs viennent de découvrir1 que les bassets et leurs semblables possèdent une copie supplémentaire d’un gène appelé « facteur de croissance des fibroblastes n°4 » (FGF4). Alors que le gène original contient trois exons et deux introns, la copie contient la séquence codante sans introns : ceci est typique d’un « rétrogène », c'est-à-dire d’un gène inséré par un rétrotransposition. Il est arrivé un jour que, chez un chien, l’ARN messager de FGF4, débarrassé normalement de ses introns et épissé (voir le schéma associé à Une fabrique de protéines), s’est trouvé rétrotranscrit en ADN et inséré dans un rétrotransposon qui s’est lui-même inséré sur le même chromosome, mais très loin (30 mégabases en amont) du gène original.
Ce nouveau gène, appelé fgf4 pour le distinguer de l’original, aurait pu ne pas s’exprimer et être inactivé par des mutations ou s’exprimer en même temps que les gènes qui l’entourent. En fait, il est resté fonctionnel et il s’exprime de la même façon que le gène FGF4 grâce à un promoteur présent dans le rétrotransposon et des séquences d’ADN régulatrices issues de FGF4. La protéine-facteur de croissance codée par fgf4 et FGF4 agit au moment de la croissance sur des cellules qui fabriquent le cartilage (les chondrocytes). Elle est produite en excès, ce qui conduit à une ossification précoce des zones cartilagineuses (épiphyses) à l’extrémité des os longs et empêche leur croissance normale (achondroplasie, forme de nanisme). Ainsi apparait le phénotype « pattes courtes » des bassets.
Les chercheurs ont trouvé que le même rétrogène fgf4 est présent (homozygote) dans le chromosome 18 de tous les chiens à pattes courtes et absent chez tous les autres chiens. L’évènement de rétrotransposition n’a donc eu lieu qu’une fois, probablement peu de temps après la domestication du chien à partir du loup gris d’Europe et d’Asie, il y a plus de 15 000 ans. Cette découverte montre comment un évènement de rétrotransposition peut conduire à la naissance d’un nouveau gène qui modifie le développement et les caractéristiques physiques de certains animaux d’une espèce. Darwin, qui a beaucoup observé les variations phénotypiques au sein des espèces d’élevage, pensait qu’elles étaient la clé de l’évolution.
(1) Parker, HG et al., Science, 21 août 2009, pp 995-998
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