La représentation du risque

Dominique PÉCAUD, Maître de conférences en sociologie à l’Institut de l’Homme et de la technologie (Polytech’, Université de Nantes)

Tout projet de transformation de la nature dépend non seulement de connaissances et de savoir-faire mais aussi de la façon dont on se représente l’intention que ce projet poursuit et les dangers que la transformation suggère. Chaque définition d’un risque lié à un tel projet témoigne en partie de cette représentation.

Prenons le cas de la mammite, une inflammation des glandes mammaires qui touche environ une vache laitière sur trois dans l’ouest de la France. Sélectionner des animaux d’élevage est une méthode traditionnelle d’amélioration des qualités liées à la croissance, à la chair ou au lait des bovins ; elle est employée aussi volontiers pour constituer des troupeaux moins sensibles à cette maladie. Par contre, envisager de modifier le génome des vaches pour qu’elles produisent une enzyme, la lysostaphine, capable de lutter contre la bactérie Staphylococcus aureus, un des agents responsables des mammites, semble être en rupture avec les interventions humaines habituelles sur la nature et sur l’ordre qu’on lui prête.

D’un côté, la sélection des bovins peut ainsi paraître naturelle, et bienfaitrice parce que naturelle. Elle mène pourtant à l’obtention de troupeaux qui produiront plus de lait mais qui pourront aussi devenir plus sensibles aux infections. De l’autre, la modification du génome pour éviter ces infections sera considérée comme artificielle et, à ce titre, suspecte, d’autant plus que les effets à long terme de la lysostaphine sur la santé des vaches et des buveurs de lait sont mal connus.

Par ailleurs, une de nos enquêtes révèle que la représentation de la santé des bovins que se donnent les éleveurs dépend fortement de la compétence professionnelle qu’ils s’attribuent les uns aux autres, visible à travers des « bonnes pratiques » comme la mise en place de doubles clôtures afin d’éviter la contagion entre animaux. Cette représentation peut aussi dépendre de la mémoire d’un problème sanitaire survenu localement ou des rapports de confiance établis avec les différents acteurs de la filière : confrères, vendeurs d’animaux, vétérinaires, associations, institutions... Tradition, histoires, connaissances scientifiques et règles imposées par l’État rentrent ainsi en concurrence pour la construire.

Tandis que les dangers existent sans qu’on les désigne, la caractérisation des risques fait toujours l’objet de controverses, notamment quant à la naturalité des actes humains, et d’accords provisoires. Ces accords portent sur l’acceptabilité des risques sans forcément correspondre à des solutions sanitaires satisfaisantes.

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DOSSIER
Le jardin des gènes

La maîtrise des risques

Évaluer "les risques OGM"

par Bernard CHEVASSUS-AU-LOUIS, Inspecteur général de l’agriculture, ancien Président du Muséum national d’histoire naturelle et du conseil d’administration de l’Afssa

Spinoza, philosophe du XVIIe siècle, nota que « l’homme périrait de faim s’il ne voulait boire et manger qu’après être parvenu à démontrer parfaitement que la nourriture et la boisson lui sont profitables ». Cela dit, comment convenir d’un niveau de risque acceptable dans l’utilisation d’un nouveau produit ?

Les risques liés aux OGM comme à tout autre produit agroalimentaire ou de santé sont évalués par des comités d’experts scientifiques. Ces évaluations sont aujourd’hui nombreuses et très encadrées ; elles comportent néanmoins des lacunes dont nous donnons ici quelques exemples.

Des méthodes limitées

Effectuée au cas par cas, l’évaluation des risques n’examine pas tous les problèmes pouvant découler de l’utilisation successive ou simultanée de plusieurs OGM. Une autre question concerne l’évaluation du « risque toxique », pour lequel les méthodes standard de la toxicologie sont appliquées : avant tout essai chez l’Homme, on administre à des rats, à différentes doses, les produits d’un transgène donné pour en observer les éventuels effets nocifs seulement à court terme ou sur quelques mois. La validité de ces essais sur l’animal est donc parfois critiquée. Pour le « risque allergique », en l’absence de tests adéquats sur des animaux (le système immunitaire du rat diffère trop de celui de l’Homme), on s’appuie sur l’origine du transgène, sur des caractéristiques physicochimiques des protéines recombinantes et sur des observations in vitro.

Quant aux « risques environnementaux », qui portent essentiellement sur la prolifération ou le déclin indésirable de populations végétales ou animales au contact de l’OGM, les connaissances écologiques disponibles paraissent souvent insuffisantes.

Cependant, certaines de ces questions ne sont pas spécifiques des OGM et, pour ce qui concerne les OGM, elles n’ont pas encore toutes été étudiées sur le long terme : l’introduction de toute nouvelle variété, GM ou non (par exemple une variété résistante à un herbicide), est susceptible de provoquer des perturbations difficiles à prévoir sur des écosystèmes qui diffèrent d’une région à l’autre.

Un problème très médiatisé concerne la dissémination de transgènes « dans la nature », et notamment leurs possibles transferts d’une espèce à une autre par ingestion ou via un vecteur (virus, bactérie, insecte...). Ces phénomènes, qui ne concernent pas uniquement les gènes des OGM, peuvent être mis en évidence dans certaines expériences de laboratoire mais s’avèrent globalement très peu probables dans les conditions de culture.

Des conflits d’intérêts

De manière réglementaire, l’évaluation des risques est focalisée sur la santé et sur l’environnement. Elle ne prend donc pas en compte les impacts économiques et sociaux de la substitution d’une culture non OGM par une culture OGM. Quand cette substitution s’effectue sur de vastes espaces avec un petit nombre de variétés (maïs ou soja pour l’alimentation animale, notamment), la diversité des ressources subvenant aux besoins des populations locales peut s’en trouver réduite. Or la possibilité qu’ont certaines firmes de contraindre fortement l’emploi de leurs semences ne provient pas tant du caractère transgénique des plantes que des règles de commerce international et de propriété des semences(1) qui protègent particulièrement les cultures d’OGM. Finalement, les problèmes concrets posés par l’emploi d’OGM résident surtout dans les conséquences éventuelles des changements de pratique et dans les conflits d’intérêt entre diverses formes d’agriculture. La pollution due à l’emploi d’un herbicide auquel l’OGM sera résistant ou les flux de pollen des cultures OGM vers les variétés non OGM cultivées à proximité (que certains qualifient de contamination) en sont deux autres exemples. C’est en priorité sur ces impacts secondaires, souvent complexes, particuliers à chaque région et touchant à la liberté de choix individuel, que doivent progresser les évaluations.

Le poids des bénéfices

Rappeler l’impossibilité du « risque zéro » n’étant pas suffisant pour faire accepter une innovation, on peut faire valoir des bénéfices, potentiellement nombreux en matière d’OGM : réduction de l’emploi d’insecticides, amélioration des rendements culturaux ou des qualités nutritionnelles, lutte contre des maladies humaines(2)... L’idée d’évaluer les bénéfices en même temps que les risques est pourtant contestable.

D’abord, une telle démarche dérogerait à la procédure habituelle de mise sur le marché des produits, médicaments exceptés. On tend en effet à considérer que l’État doit réguler les risques mais que les bénéfices sont plutôt l’affaire des marchés, et on ne rejette pas un nouveau produit pour la seule raison que ses intérêts n’ont pas été largement listés et étayés.

Ensuite, dès qu’on discute du rapport entre avantages et inconvénients, on raisonne généralement en termes de bilan comptable, avec une colonne « + » et une colonne « – », mais sans savoir comparer sur une échelle commune et de façon consensuelle les aspects négatifs (un nombre de malades, la disparition d’une espèce...) ou positifs (des vies sauvées, un gain économique). Pour prendre en compte les bénéfices de manière crédible, ils devraient être évalués avec la même rigueur que les risques, or il est probable que leurs modalités d’évaluation soient au moins autant controversées que celles des risques.

Enfin, supposons que les problèmes précédents soient résolus, et donc qu’il existerait un rapport coûts/bénéfices R0 au-dessus duquel tout produit serait acceptable. Imaginons alors qu’une analyse de bénéfices soit réalisée sur une céréale GM aujourd’hui rejetée et aboutisse à un rapport supérieur à R0. Consommerait-on largement, dès lors, cette céréale ? C’est douteux, parce que l’acceptabilité d’un produit dépend aussi des représentations qui lui sont associées. Dans le domaine médical, par exemple, on peut invoquer des maux considérés comme effroyables (cancers, maladies génétiques...) pour convaincre de l’intérêt d’un OGM ; dans le cas de l’alimentation, il est peu vraisemblable que l’on puisse développer des arguments aussi forts. Il nous semble donc naïf de croire que l’évaluation des bénéfices, bien que digne d’intérêt, puisse mettre fin aux débats sur les risques. Il reste en tout cas nécessaire de distinguer le jugement de valeur (que les citoyens peuvent légitimement revendiquer) de l’évaluation scientifique, toujours perfectible, jamais complète, mais obéissant à des critères objectifs et à des méthodes clairement identifiées.

En complément...

(1) Les problèmes liés à la propriété des semences ou des terres cultivables appellent une adaptation du droit international. Cf. De la pratique à la norme, dans Têtes chercheuses n°9, et le projet de recherche Lascaux initié et dirigé par François Collart Dutilleul, Professeur à l’Université de Nantes, et soutenu par la Commission européenne (n. d. l. r.)

(2) cf. L’histoire remarquable du riz doré, Têtes chercheuses n° 8

• La Commission du génie biomoléculaire (CGB) présente son mode de fonctionnement et ses avis

• Un rapport sur l’évaluation des risques et des bénéfices, incluant l’avis d’Axel Kahn

• Les OGM, querelle idéologique, Jean-Paul Oury (Le Monde, 21 mai 2008)

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