Tout projet de transformation de la nature dépend non seulement
de connaissances et de savoir-faire mais aussi de la façon dont
on se représente l’intention que ce projet poursuit et les dangers
que la transformation suggère. Chaque définition d’un risque lié à
un tel projet témoigne en partie de cette représentation.
Prenons le cas de la mammite, une inflammation des glandes
mammaires qui touche environ une vache laitière sur trois dans
l’ouest de la France. Sélectionner des animaux d’élevage est une
méthode traditionnelle d’amélioration des qualités liées à la
croissance, à la chair ou au lait des bovins ; elle est employée aussi
volontiers pour constituer des troupeaux moins sensibles à cette
maladie. Par contre, envisager de modifier le génome des vaches
pour qu’elles produisent une enzyme, la lysostaphine, capable
de lutter contre la bactérie Staphylococcus aureus, un
des agents responsables des
mammites, semble être en
rupture avec les interventions
humaines habituelles sur la
nature et sur l’ordre qu’on
lui prête.
D’un côté, la sélection des bovins peut ainsi paraître naturelle, et
bienfaitrice parce que naturelle. Elle mène pourtant à l’obtention
de troupeaux qui produiront plus de lait mais qui pourront aussi
devenir plus sensibles aux infections. De l’autre, la modification
du génome pour éviter ces infections sera considérée comme
artificielle et, à ce titre, suspecte, d’autant plus que les effets
à long terme de la lysostaphine sur la santé des vaches et des
buveurs de lait sont mal connus.
Par ailleurs, une de nos enquêtes révèle que la représentation
de la santé des bovins que se donnent les éleveurs dépend
fortement de la compétence professionnelle qu’ils s’attribuent les
uns aux autres, visible à travers des « bonnes pratiques » comme
la mise en place de doubles clôtures afin d’éviter la contagion
entre animaux. Cette représentation peut aussi dépendre de la
mémoire d’un problème sanitaire survenu localement ou des
rapports de confiance établis avec les différents acteurs de la
filière : confrères, vendeurs d’animaux, vétérinaires, associations,
institutions... Tradition, histoires, connaissances scientifiques et
règles imposées par l’État rentrent ainsi en concurrence pour la
construire.
Tandis que les dangers existent sans qu’on les désigne, la caractérisation des risques fait toujours l’objet de controverses, notamment quant à la naturalité des actes humains, et d’accords provisoires. Ces accords portent sur l’acceptabilité des risques sans forcément correspondre à des solutions sanitaires satisfaisantes.
Spinoza, philosophe du XVIIe siècle, nota
que « l’homme périrait de faim s’il ne voulait boire et manger qu’après être parvenu à démontrer parfaitement que la nourriture et la boisson lui sont profitables ». Cela dit, comment
convenir d’un niveau de risque acceptable dans
l’utilisation d’un nouveau produit ?
Les risques liés aux OGM comme à tout autre
produit agroalimentaire ou de santé sont
évalués par des comités d’experts scientifiques.
Ces évaluations sont aujourd’hui nombreuses
et très encadrées ; elles comportent néanmoins
des lacunes dont nous donnons ici quelques
exemples.
Des méthodes limitées
Effectuée au cas par cas, l’évaluation des risques
n’examine pas tous les problèmes pouvant
découler de l’utilisation successive ou simultanée
de plusieurs OGM. Une autre question concerne
l’évaluation du « risque toxique », pour lequel
les méthodes standard de la toxicologie sont
appliquées : avant tout essai chez l’Homme, on
administre à des rats, à différentes doses, les
produits d’un transgène donné pour en observer
les éventuels effets nocifs seulement à court terme
ou sur quelques mois. La validité de ces essais sur
l’animal est donc parfois critiquée. Pour le « risque
allergique », en l’absence de tests adéquats sur
des animaux (le système immunitaire du rat
diffère trop de celui de l’Homme), on s’appuie sur
l’origine du transgène, sur des caractéristiques
physicochimiques des protéines recombinantes
et sur des observations in vitro.
Quant aux « risques environnementaux », qui
portent essentiellement sur la prolifération ou le
déclin indésirable de populations végétales ou
animales au contact de l’OGM, les connaissances
écologiques disponibles paraissent souvent
insuffisantes.
Cependant, certaines de ces questions ne
sont pas spécifiques des OGM et, pour ce qui
concerne les OGM, elles n’ont pas encore toutes
été étudiées sur le long terme : l’introduction
de toute nouvelle variété, GM ou non (par
exemple une variété résistante à un herbicide),
est susceptible de provoquer des perturbations
difficiles à prévoir sur des écosystèmes qui
diffèrent d’une région à l’autre.
Un problème très médiatisé concerne la
dissémination de transgènes « dans la nature »,
et notamment leurs possibles transferts d’une
espèce à une autre par ingestion ou via un vecteur
(virus, bactérie, insecte...). Ces phénomènes,
qui ne concernent pas uniquement les gènes
des OGM, peuvent être mis en évidence dans
certaines expériences de laboratoire mais
s’avèrent globalement très peu probables dans
les conditions de culture.
Des conflits d’intérêts
De manière réglementaire, l’évaluation
des risques est focalisée sur la santé et sur
l’environnement. Elle ne prend donc pas en
compte les impacts économiques et sociaux de
la substitution d’une culture non OGM par une
culture OGM. Quand cette substitution s’effectue
sur de vastes espaces avec un petit nombre
de variétés (maïs ou soja pour l’alimentation
animale, notamment), la diversité des ressources
subvenant aux besoins des populations locales
peut s’en trouver réduite. Or la possibilité qu’ont
certaines firmes de contraindre fortement
l’emploi de leurs semences ne provient pas tant
du caractère transgénique des plantes que des
règles de commerce international et de propriété
des semences(1) qui protègent particulièrement
les cultures d’OGM.
Finalement, les problèmes concrets posés
par l’emploi d’OGM résident surtout dans les
conséquences éventuelles des changements de
pratique et dans les conflits d’intérêt entre diverses
formes d’agriculture. La pollution due à l’emploi
d’un herbicide auquel l’OGM sera résistant
ou les flux de pollen des cultures OGM vers les
variétés non OGM cultivées à proximité (que
certains qualifient de contamination) en sont deux
autres exemples. C’est en priorité sur ces impacts
secondaires, souvent complexes, particuliers à
chaque région et touchant à la liberté de choix
individuel, que doivent progresser les évaluations.
Le poids des bénéfices
Rappeler l’impossibilité du « risque zéro » n’étant
pas suffisant pour faire accepter une innovation,
on peut faire valoir des bénéfices, potentiellement
nombreux en matière d’OGM : réduction de l’emploi
d’insecticides, amélioration des rendements
culturaux ou des qualités nutritionnelles, lutte
contre des maladies humaines(2)... L’idée d’évaluer
les bénéfices en même temps que les risques est
pourtant contestable.
D’abord, une telle démarche dérogerait à la
procédure habituelle de mise sur le marché des
produits, médicaments exceptés. On tend en effet
à considérer que l’État doit réguler les risques
mais que les bénéfices sont plutôt l’affaire des
marchés, et on ne rejette pas un nouveau produit
pour la seule raison que ses intérêts n’ont pas été
largement listés et étayés.
Ensuite, dès qu’on discute du rapport entre
avantages et inconvénients, on raisonne
généralement en termes de bilan comptable,
avec une colonne « + » et une colonne « – », mais
sans savoir comparer sur une échelle commune
et de façon consensuelle les aspects négatifs (un
nombre de malades, la disparition d’une espèce...)
ou positifs (des vies sauvées, un gain économique).
Pour prendre en compte les bénéfices de manière
crédible, ils devraient être évalués avec la même
rigueur que les risques, or il est probable que leurs
modalités d’évaluation soient au moins autant
controversées que celles des risques.
Enfin, supposons que les problèmes précédents soient résolus, et donc qu’il existerait un rapport coûts/bénéfices R0 au-dessus duquel tout produit serait acceptable. Imaginons alors qu’une analyse de bénéfices soit réalisée sur une céréale GM aujourd’hui rejetée et aboutisse à un rapport supérieur à R0. Consommerait-on largement, dès lors, cette céréale ? C’est douteux, parce que l’acceptabilité d’un produit dépend aussi des représentations qui lui sont associées. Dans le domaine médical, par exemple, on peut invoquer des maux considérés comme effroyables (cancers, maladies génétiques...) pour convaincre de l’intérêt d’un OGM ; dans le cas de l’alimentation, il est peu vraisemblable que l’on puisse développer des arguments aussi forts. Il nous semble donc naïf de croire que l’évaluation des bénéfices, bien que digne d’intérêt, puisse mettre fin aux débats sur les risques. Il reste en tout cas nécessaire de distinguer le jugement de valeur (que les citoyens peuvent légitimement revendiquer) de l’évaluation scientifique, toujours perfectible, jamais complète, mais obéissant à des critères objectifs et à des méthodes clairement identifiées.
(1) Les problèmes liés à la propriété des semences ou des terres cultivables appellent une adaptation du droit international. Cf. De la pratique à la norme, dans Têtes chercheuses n°9, et le projet de recherche Lascaux initié et dirigé par François Collart Dutilleul, Professeur à l’Université de Nantes, et soutenu par la Commission européenne (n. d. l. r.)
(2) cf. L’histoire remarquable du riz doré, Têtes chercheuses n° 8
• La Commission du génie biomoléculaire (CGB) présente son mode de fonctionnement et ses avis
• Un rapport sur l’évaluation des risques et des bénéfices, incluant l’avis d’Axel Kahn
• Les OGM, querelle idéologique, Jean-Paul Oury (Le Monde, 21 mai 2008)
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