En 1959 paraît la traduction en anglais de la Logique de la découverte scientifique, du philosophe d’origine autrichienne
Karl Popper. Restée dans l’ombre depuis sa
publication originale en 1934, elle marque
une étape importante dans la philosophie des
sciences, notamment parce qu’elle s’oppose
aux deux courants de pensée majeurs de son
époque sur la nature et la portée des théories
scientifiques : le positivisme logique du
Cercle de Vienne et le conventionnalisme de
Pierre Duhem et Henri Poincaré(1).
La réfutabilité comme maître-mot
Selon Popper, toute théorie doit, pour être
scientifique, satisfaire deux conditions :
la cohérence (ses énoncés ne doivent pas
être contradictoires) et la réfutabilité (elle doit
pouvoir être testée, c’est-à-dire confrontée
à des observations susceptibles de la rendre
fausse).
Si Popper remplace ainsi l’exigence classique
de vérifiabilité par celle de réfutabilité,
c’est parce qu'une théorie n'est jamais
définitivement vérifiable. Il est impossible, en
effet, de vérifier une hypothèse générale
en examinant les cas particuliers qui se
présentent à nous. Par exemple, quel que
soit le nombre de cygnes blancs que l'on
montrera pour étayer l'hypothèse « tous les cygnes sont blancs », il suffira d'exhiber
un seul cygne noir pour la réfuter. Il reste
qu'une théorie sera d’autant plus probable
qu’elle aura passé avec succès un plus grand
nombre de tests. Popper propose alors que
la capacité d'une théorie
à être réfutée ne soit pas
considérée comme une
faiblesse, mais au contraire
comme une force : c'est le
gage de sa scientificité !
Deux nouvelles images de la
science émergent ainsi : celle
d’une construction sur pilotis, qui
tient debout sans pour autant reposer
sur un sol ferme, et celle d’une évolution
par sélections successives, la connaissance
étant définie comme l’ensemble des
hypothèses ayant jusqu’à présent résisté aux
tests.
Pseudosciences d’hier et d’aujourd’hui
Le critère de la réfutabilité s'avère très puissant
pour distinguer les théories scientifiques
de celles qui ne relèvent que d'une
« pseudoscience ». Tour à tour, Popper met à
l’épreuve la théorie de la relativité d’Einstein,
la théorie de l’évolution de Darwin, la théorie
psychanalytique de Freud et la théorie
économique de Marx. De ces quatre théories,
seule celle d’Einstein paraît réfutable. Celle de
Darwin, qui explique l’évolution par la « survie du plus apte », ne revient, selon Popper, qu’à
déclarer que « ceux qui survivent sont ceux qui survivent ». C’est là un principe qu’aucune
observation ne saurait réfuter !
Formulé de manière très générale (appliqué à
l'ensemble des êtres vivants) et identifié comme
seul principe causal (explicatif) de l'évolution,
ce principe de sélection naturelle n'est en effet
pas réfutable. Cependant, appliqué à des cas
particuliers (tel caractère adaptatif confère un
avantage sélectif à telle espèce dans tel milieu)
et confronté à d'autres principes explicatifs
(par exemple, on sait aujourd'hui que
le brassage génétique au sein d’une
population non soumise à une pression
sélective de l'environnement peut
mener, seul, à son évolution), il devient
un principe explicatif parmi d'autres, et permet
la formulation de propositions réfutables ; il est
alors bien scientifique.
Aujourd’hui, c’est par exemple aux théories de l’Intelligent Design (ID), formes modernes du créationnisme(2), que l’on peut opposer le critère de Popper. Selon les partisans de l’ID, les êtres vivants, organismes complexes, n’ont pu être conçus que par un être intelligent : Dieu. Or, comme les théories de Freud et de Marx et contrairement aux théories contemporaines de l’évolution, l’ID ne se laisse pas réfuter. En effet, objectons que tel ou tel organe complexe, par exemple l’oeil, puisse résulter d’un processus adaptatif purement mécanique. Les partisans de l’ID acquiescent, mais remontent d’un maillon la chaîne des causes, en plaçant un « dessein intelligent » à la source de ce processus. L’explication de tout phénomène est ainsi renvoyée à une cause première non testable : la création divine. La capacité d’une théorie à « absorber » ainsi toute observation susceptible de la réfuter témoigne de l’ampleur de sa non-scientificité.
© Fotolia.com / legrodu95• (1) Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, dirigé par Dominique Lecourt (PUF, 1999)
• (2) Les dangers du créationnisme dans l’éducation
• Les dangers du créationnisme dans l’éducation
• Encyclopédie de philosophie de Stanford
• Stephen Jay Gould, Le Pouce du panda. Les Grandes Énigmes de l’évolution, Grasset, Paris, 1982.
• L’Amérique entre la Bible et Darwin de Dominique Lecourt (PUF, 1992).
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