À la lumière de l'histoire

Au fait, c’est quoi, la science ?

par Sophie PÉCAUD, doctorante à l’IHPST, Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (Université Paris 1/CNRS/École normale supérieure), chargée de cours à l'Université de Nantes

En 1959 paraît la traduction en anglais de la Logique de la découverte scientifique, du philosophe d’origine autrichienne Karl Popper. Restée dans l’ombre depuis sa publication originale en 1934, elle marque une étape importante dans la philosophie des sciences, notamment parce qu’elle s’oppose aux deux courants de pensée majeurs de son époque sur la nature et la portée des théories scientifiques : le positivisme logique du Cercle de Vienne et le conventionnalisme de Pierre Duhem et Henri Poincaré(1).

La réfutabilité comme maître-mot

Selon Popper, toute théorie doit, pour être scientifique, satisfaire deux conditions : la cohérence (ses énoncés ne doivent pas être contradictoires) et la réfutabilité (elle doit pouvoir être testée, c’est-à-dire confrontée à des observations susceptibles de la rendre fausse).

Si Popper remplace ainsi l’exigence classique de vérifiabilité par celle de réfutabilité, c’est parce qu'une théorie n'est jamais définitivement vérifiable. Il est impossible, en effet, de vérifier une hypothèse générale en examinant les cas particuliers qui se présentent à nous. Par exemple, quel que soit le nombre de cygnes blancs que l'on montrera pour étayer l'hypothèse « tous les cygnes sont blancs », il suffira d'exhiber un seul cygne noir pour la réfuter. Il reste qu'une théorie sera d’autant plus probable qu’elle aura passé avec succès un plus grand nombre de tests. Popper propose alors que la capacité d'une théorie à être réfutée ne soit pas considérée comme une faiblesse, mais au contraire comme une force : c'est le gage de sa scientificité ! Deux nouvelles images de la science émergent ainsi : celle d’une construction sur pilotis, qui tient debout sans pour autant reposer sur un sol ferme, et celle d’une évolution par sélections successives, la connaissance étant définie comme l’ensemble des hypothèses ayant jusqu’à présent résisté aux tests.

Pseudosciences d’hier et d’aujourd’hui

Le critère de la réfutabilité s'avère très puissant pour distinguer les théories scientifiques de celles qui ne relèvent que d'une « pseudoscience ». Tour à tour, Popper met à l’épreuve la théorie de la relativité d’Einstein, la théorie de l’évolution de Darwin, la théorie psychanalytique de Freud et la théorie économique de Marx. De ces quatre théories, seule celle d’Einstein paraît réfutable. Celle de Darwin, qui explique l’évolution par la « survie du plus apte », ne revient, selon Popper, qu’à déclarer que « ceux qui survivent sont ceux qui survivent ». C’est là un principe qu’aucune observation ne saurait réfuter !

Formulé de manière très générale (appliqué à l'ensemble des êtres vivants) et identifié comme seul principe causal (explicatif) de l'évolution, ce principe de sélection naturelle n'est en effet pas réfutable. Cependant, appliqué à des cas particuliers (tel caractère adaptatif confère un avantage sélectif à telle espèce dans tel milieu) et confronté à d'autres principes explicatifs (par exemple, on sait aujourd'hui que le brassage génétique au sein d’une population non soumise à une pression sélective de l'environnement peut mener, seul, à son évolution), il devient un principe explicatif parmi d'autres, et permet la formulation de propositions réfutables ; il est alors bien scientifique.

Aujourd’hui, c’est par exemple aux théories de l’Intelligent Design (ID), formes modernes du créationnisme(2), que l’on peut opposer le critère de Popper. Selon les partisans de l’ID, les êtres vivants, organismes complexes, n’ont pu être conçus que par un être intelligent : Dieu. Or, comme les théories de Freud et de Marx et contrairement aux théories contemporaines de l’évolution, l’ID ne se laisse pas réfuter. En effet, objectons que tel ou tel organe complexe, par exemple l’oeil, puisse résulter d’un processus adaptatif purement mécanique. Les partisans de l’ID acquiescent, mais remontent d’un maillon la chaîne des causes, en plaçant un « dessein intelligent » à la source de ce processus. L’explication de tout phénomène est ainsi renvoyée à une cause première non testable : la création divine. La capacité d’une théorie à « absorber » ainsi toute observation susceptible de la réfuter témoigne de l’ampleur de sa non-scientificité.

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En complément...

• (1) Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, dirigé par Dominique Lecourt (PUF, 1999)

• (2) Les dangers du créationnisme dans l’éducation

Evolution et créationnismes

Les dangers du créationnisme dans l’éducation

Encyclopédie de philosophie de Stanford

• Stephen Jay Gould, Le Pouce du panda. Les Grandes Énigmes de l’évolution, Grasset, Paris, 1982.

• L’Amérique entre la Bible et Darwin de Dominique Lecourt (PUF, 1992).

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