« Dans mon pays, les gens pensent que leur langue rayonne sur le monde tel un petit soleil ... Une académie nationale peuplée d’immortels y a pour mission de rendre la langue pure ! »(1) Expliquez cela à un étranger, et vous pourriez déclencher quelque hilarité. C’est que
l’universalité de la langue française est un concept très... franco-français !
Au XVIIIe siècle, la géopolitique établit le français comme langue
internationale. Certains philosophes des Lumières défendent alors l’hypothèse
qu’il porte en lui une qualité justifiant cette suprématie. Diderot, dans sa
Lettre sur les sourds et muets, avance que cette langue est unique dans sa
clarté d’expression parce qu’elle impose au sujet une place préverbale. Dans
son Discours sur l'universalité de la langue française, Rivarol développe et
argumente : « son allure est plus mâle » que l’italien.
Scientifiquement infondée mais intimement liée à la construction identitaire
française, cette hypothèse resurgit régulièrement, tous bords politiques
confondus. Ainsi Maurice Druon, ancien ministre et secrétaire perpétuel de
l'Académie française, affirme en 1988 dans un discours sur la francophonie : « Le français est la langue la plus claire et la plus précise. Il en est de plus poétiques, de plus brèves, de mieux adaptées au commerce ou au voyage aérien. Mais pour la rédaction des traités, pour la définition de la morale, pour l'exactitude des contrats, il n'y a pas, à l'heure actuelle, de langue universelle plus adéquate que le français ».
Platon, Kant et Confucius en rigolent encore... dans leurs langues respectives. Dans les faits, les positions relatives du verbe et du sujet n’ont pas d’impact sur la bonne compréhension des locuteurs dès lors que ces derniers parlent la même langue. Le français est la langue la plus claire et la plus précise pour toute personne dont il est la langue maternelle, et cette équation vaut également pour le swahili, le poitevin ou l’azerbaïdjanais !
(1) Jean-Claude Jacq, secrétaire général de l’Alliance française, dans Valeurs Actuelles, 26 mars 2009
Mélanie JOUITTEAU, chargée de recherche CNRS au Laboratoire de linguistique formelle
(CNRS/Université Paris 7)
"Trop fort ! » ; « Ouais, trop beau ! » Combien de
fois ces expressions ont-elles fusé devant un roi
du skate ou une pizza fumante ? Être « trop » est assez
facile aujourd’hui ; il suffit de marcher dans la rue ou de
déambuler dans une cour de récréation pour entendre cet
adverbe intensif utilisé comme une virgule dans une phrase
de Proust. Après « c’est clair » ou « le top du top », « trop »
est devenu le nouvel idiotisme à la mode.
En plus d’être trop fort, trop bon, trop top, trop tout, nous
voyons le bonheur partout : « C’est que du bonheur ! »
assène Arthur devant des boîtes à paillettes ; Madame X a
gagné un four à micro-ondes sur Radio Gaga et, pour elle
aussi, « c’est rien que du bonheur ! ». La beauté du monde
filmée par Yann Arthus-Bertrand, la bonne réponse à Qui
veut gagner des millions ? ou la tarte de Mamie, tout est
mis sur un même plan. L’échelle des sentiments est ainsi
réduite à une seule émotion, qui plus est fugace car morte
aussitôt qu’exprimée. Il faut alors renouveler sans cesse les
sources de ce bonheur illusoire.
Ce manque de nuances du langage reflète sans doute un
manque de nuances de la société : l’excès devient la norme
et la recherche perpétuelle du plus transparaît dans ces
expressions hyperboliques. Loin du « plus fort, plus haut,
plus vite » plein d’espérance de Pierre de Coubertin, nous
semblons n’avoir gardé que le « plus fort »
Christine ROUSSEAU, doctorante à l’Université Stendhal de Grenoble et enseignante en français au collège R.-G. Cadou d’Ancenis
Quand les signes remplacent les
mots, peut-on parler de langue ?
Cette question a longtemps animé des
débats politiques et linguistiques.
En 1880, lors du congrès de Milan destiné
à améliorer l’éducation des sourds, la langue
des signes, alors nommée « mimique » en
référence à sa nature gestuelle, est bannie
des écoles de France au profit de la « méthode
orale », qui force les sourds à apprendre à
parler sans entendre. Ces derniers s’en trouvent
davantage isolés ; la langue des signes française (LSF) marque le pas,
survivant localement avec des variantes, tandis que d’autres pays
développent des langues qui leur sont propres,
comme aux États-Unis où l’American Sign
Language s’inspire de la LSF.
Puis « la révolution de 1968 profite à la communauté des sourds de France, qui obtient enfin un large accès à l’éducation en langue des signes et à la culture, notamment via l’adaptation de la télévision et d’oeuvres théâtrales », souligne
Benoît Blandin, formateur en LSF
à l’Institut nantais de la Persagotière.
À mesure que se multiplient les échanges
entre les sourds, la LSF s’enrichit de signes
inventés notamment par ceux qui entreprennent
de longues études ; une culture spécifique se développe dans la
communauté. Il faut cependant attendre 2005 pour qu’une loi mette fin
à l'obligation de la méthode orale en France et que la langue des signes
soit considérée au même titre que la langue française.
Or, contrairement à cette dernière, les nouveautés de la LSF ne sont pas
soumises à des arbitrages comme ceux de l’Académie française ou de la
Commission générale de terminologie et de néologie : elles s’installent
librement, au gré des besoins. « Un biologiste sourd travaillant sur le clonage à l’Université de Nantes peut inventer un signe relatif à cette technique afin de pouvoir échanger avec un autre sourd à propos de son travail, ajoute Benoît. Ce signe existe tant que ces deux personnes l’utilisent ; si un autre signe est inventé ailleurs dans le même but, ils coexisteront jusqu’à ce que leurs usagers se rencontrent et n’en retiennent qu’un »
• Langues et cité, bulletin de l’observatoire des pratiques linguistiques
Julie DANET
Recourant à des astuces phonétiques comme a2m1 pour écrire à demain, le langage SMS (Short Message Service) est une écriture qui minimise la longueur des messages. Est-il la source d’un irrémédiable appauvrissement du vocabulaire ? S’agit-il seulement d’une démarche pragmatique (écrire vite, dépenser moins), ludique et créative ? Faut-il y voir un vernaculaire ou sociolecte (langage propre à une communauté) d’ados pouvant grâce à lui mieux s’émanciper dans un monde d’adultes conservateurs ? Sans précédent historique pour étayer l’hypothèse d’une grande menace pesant sur nos capacités langagières, on peut favoriser celle d’un enrichissement de la langue du même ordre que l’apparition d’acronymes (comme sida), d’aphérèses (ricain) et autres apocopes (ado), des raccourcis souvent vite validés par Messires Robert et Larousse.
Les sociolinguistes, penchés depuis peu sur cette problématique(1), ne manqueront pas de nous livrer leurs conclusions. En attendant celles-ci, arrêtons-nous sur l’objectif du Comité de lutte contre le langage SMS et les fautes volontaires sur Internet(2) : « ne pas avoir à subir le langage SMS sur Internet » afin que ce dernier soit « plus propre, plus lisible, et plus agréable pour tout le monde ». Prôner un tel nettoyage du langage ou vouloir brider son évolution ont des accents de douce illusion (sans parler de despotisme). Il convient cependant de veiller à ce que chacun puisse se faire comprendre du plus grand nombre et s’exprimer finement. à cette fin, peut-être faudrait-il en effet ne pas laisser carte blanche aux jeunes artistes du SMS partout ailleurs que sur des claviers téléphoniques à peine plus gros que leur doigt.
(1) cf. par exemple ''Le langage SMS'', par C. Fairon et al. (UCL, 2006),
(2) http://sms.informatiquefrance.com
O.N.d.S.
Au sein du projet de recherche franco-japonais Sakura, qui vise à
faciliter les coopérations des scientifiques français et japonais,
nous étudions l’impact linguistique d’un séjour d’un mois en France
chez des étudiants inscrits dans une filière de langue
et littérature françaises à Tokyo. Nous observons
aussi un groupe témoin d’étudiants du même
cursus qui restent au Japon durant cette période.
Avant et après le séjour, nous proposons aux deux
groupes des activités orales et écrites (questionnaire
sur le lexique et la grammaire, récit d’une BD ou d’un
extrait de film, entretien individuel), puis nous analysons
et comparons leurs productions respectives.
Les premiers résultats montrent que le séjour profite
surtout aux étudiants dont le niveau de maîtrise du
français est le plus faible. D’une part, ces étudiants
se mettent à parler français. Par exemple, avant le séjour,
Moe n’arrivait pas à décrire une scène de BD dans laquelle un chat
disparaît ; elle y parvient à son retour : « Où est ce qu’il y a un chat ? Ah il dit où est-ce qu’il y a un chat ? » En revanche, les étudiants
plus avancés que Moe, qui employaient avant le séjour une négation
(« La garçon regardé le chat mais il n’y a pas chat. ») ou un passé composé
(« Le garçon regardé pas le chat è le chat est dipsalu. »), emploient les
mêmes moyens après le séjour. D’autre part, les étudiants les moins
avancés s’approprient davantage les formules contractées et les subtilités
de l’oral :
– Vous aviez quel manuel ? demande l’enquêteur
– Euh... ch’ais pas, répond Moe.
La majorité des autres étudiants conservent au
contraire un langage plus normé
(« Je ne sais pas »).
Aussi vaut-il mieux ne pas tenir
pour systématiques, parmi les
bénéfices d'une immersion dans
un pays dont on apprend la langue,
ceux qui portent sur les compétences
linguistiques scolaires.
Cyrille GRANGET, Maître de conférences à l’Institut de recherche et de formation en français langue étrangère, chercheuse au Lling, Laboratoire de linguistique de l’Université de Nantes
par les auteurs des brèves
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