monosémique : qui n’a qu’un seul sens, une relation univoque avec le concept qu’il désigne, contrairement à polysémique
corpus : ensemble de productions appartenant à un même domaine, comme la presse économique ou sportive
langue de spécialité : sous-système linguistique qui utilise une terminologie (un ensemble de termes) visant une communication non ambiguë dans un domaine spécialisé
terme : mot ou expression monosémique dans un domaine particulier, spécialisé : le droit, l’économie, la médecine...
Utérus artificiel, famille monoparentale et parents sociaux sont quelques-unes des expressions utilisées pour nommer des réalités nouvelles dans les sociétés de l’hémisphère Nord et qui bouleversent parfois des institutions ou des concepts ancestraux, comme la procréation, la famille ou le rôle des parents. Ces expressions deviennent familières grâce, entre autres, aux médias ; toutefois, connaît-on leurs véritables signifiés (ce qu’elles désignent) ? Les emploie-t-on à bon escient, notamment lors d’une traduction ? Permettre de choisir des termes appropriés est un objectif privilégié de la terminologie, discipline qui étudie les concepts et les termes en usage dans les langues de spécialité.
Comment, par exemple, traduire correctement mère porteuse en italien ? Dans un contexte juridique, à l’expression mères porteuses entendue comme une pratique correspond surrogazione di maternità (subrogation de maternité, mot à mot), tandis qu’à mère porteuse désignant une femme qui porte un enfant pour un couple commanditaire correspond madre surrogata. Dans un article de presse, en revanche, on lira plutôt madre in affitto (mère en location). Il existe aussi madre portatrice, un calque (traduction littérale) dont le contexte d’usage n’a pas encore été bien cerné. Comme l’illustre l'exemple précédent, le traducteur doit connaître non seulement les lexiques spécifiques des langues concernées mais aussi les signifiés attribués aux termes dans des contextes divers. Dans le domaine de la filiation (des liens de parenté), la difficulté est d’autant plus grande que les principaux usagers de ces lexiques (juristes, sociologues, journalistes...) ne s’accordent pas sur leur emploi au même rythme que celui des évolutions sociétales. Une normalisation, que les comités de terminologie peuvent proposer sous forme de glossaires de référence monolingues ou plurilingues (avec des définitions et des traductions), est pourtant nécessaire car les questions de filiation sont des questions de droit dans lesquelles une erreur d’interprétation peut avoir des conséquences graves.
Les recherches du linguiste sont souvent
l’occasion de souligner des contrastes
tels que l’écart entre les règles prescrites de
la langue et les usages des locuteurs. Ainsi,
le français parlé abonde de dislocations :
« Le secrétariat, il est fermé », ou « Pierre, sa maison, il l’a payée cher ». Ce type de
structure est souvent exclu des grammaires,
ou il y est présenté comme tournure orale
ou familière. Pourtant, on peut le rapprocher
de structures écrites présentes dès la fin du
XIe siècle, comme Licuens Roland, il est mult irascut? (Le comte Roland, il est très en
colère ?) dans La Chanson de Roland.
Ce constat invite à recenser des pratiques
diverses dans des corpus de textes écrits ou
oraux (enregistrements des médias ou réalisés
par les chercheurs), un travail auquel nous
faisons participer les étudiants en cours de
linguistique. L’analyse de tels corpus permet
de repérer des similitudes parmi ces pratiques,
dans différentes langues, et peut servir alors
à la construction d'un modèle représentatif
du langage en dégageant des propriétés
universelles de l’activité langagière (cf. entretien avec Hamida Demirdache|http://www.tetes-chercheuses.fr/magazines/numero-12/dossier/prenons-du-recul-398/]).
Dans un premier temps, les enregistrements sont transcrits dans des fichiers informatiques. L’usage de certaines structures syntaxiques ou de lexèmes (un mot ou une partie de mot : préfixe, racine, etc.) est ensuite éclairé à l’aide d’un concordancier, un outil informatique permettant de repérer aisément des éléments du langage (mots, expressions) et leurs contextes d’emploi, et de connaître leurs fréquences d’apparition. Il est alors possible d’étudier l’utilisation et la fonction de certains « marqueurs », des mots employés non pas tant pour leur sens propre que pour donner une forme particulière au discours. Ainsi like ou really sont-ils fréquents en anglais oral ; ils servent davantage à renforcer l’impact du discours auprès de l’interlocuteur qu’à signifier comme ou réellement. En français, tiens (« Tiens, j’ai vu Éric hier ! ») est un marqueur de ce type.
Certaines formes a priori similaires dans
deux langues différentes peuvent être
non transposables, en pratique, de l’une à
l’autre langue. En comparant l’usage de ces
formes, la linguistique dite contrastive vise à
rendre compte du système d’expression utilisé
dans une langue donnée et d’en expliquer les
solutions de traduction.
Prenons l’exemple des citations dans le domaine
de la presse généraliste. Dans les quotidiens
français, différents verbes sont employés
pour souligner l’importance ou l’impact de
la citation (affirmer, supposer, expliquer...) ou
qualifier l’attitude émotionnelle du locuteur
(regretter, soupirer, s’exclamer, etc.) : « Ses chansons nous emportent ..., on la kiffe trop ! », s’emballe Samara, 18 ans, lycéenne (Libération). La presse anglaise, en revanche,
ne recourt qu’au verbe neutre say (dire) : “Money has become an obsession...”, says Daud (The Guardian Weekly). Ainsi, dans
la presse française, le journaliste intervient
dans la lecture de la citation ; dans la presse
anglaise, il s’efface complètement et c’est au
lecteur seul de construire le sens.
Dès lors, comment traduire say en français ?
Au moment de la traduction, deux problèmes
se posent : respecter les formes spécifiques de
la langue cible et rendre compte de l’attitude
du locuteur. L’analyse de nombreux exemples
montre que les verbes de citation employés
en français véhiculent un commentaire
subjectif faisant écho au contenu subjectif de
la citation : quand “We shouldn’t apologise for the spaces we conquer,” says Tendai Biti (The Mail & Guardian) est traduit dans Le Courrier International par « Ces espaces, il faut les conquérir sans complexes », lance Tendai Biti, le verbe lancer met en avant le conseil contenu dans la citation.
L’étude de l’emploi de formes conditionnelles permet également de mettre en évidence des façons différentes de rapporter des propos. En français, le conditionnel journalistique dénote l’incertitude du journaliste quant à l’information relatée par une source : ''Selon le recensement de 1992, il y aurait 4 324 459 immigrés pour 12 304 835 nationaux, mais ces chiffres sont contestés... (Le Monde Diplomatique''). En anglais, la mention de la source (ici, un recensement) suffit pour signifier que le journaliste n’est pas responsable de la fiabilité de l’information rapportée. Le conditionnel est alors traduit par un indicatif (ici had) : According to the 1992 census, the country had 4,324,459 immigrants compared to 12,304,835 nationals. These figures have been challenged... L’anglais laisse ainsi au lecteur le soin d’évaluer la fiabilité de l’information à partir des éléments du contexte (ici challenged : contestés).
Le pronom on, souvent employé à l’oral, recouvre des valeurs
multiples (quelqu’un, tu, nous, vous...) et n’a d’équivalents que
dans quelques langues, tels que man en allemand. Cette
polysémie joue parfois des tours, surtout en situation de communication
interculturelle : elle est une source de difficulté de compréhension pour
les locuteurs dont la langue n’a pas de tel pronom ; pour les autres, les
équivalents lexicaux de on ne sont pas employés de façons identiques
dans leurs langues respectives.
Le projet de recherche Fraktur, collaboration de l’Université de Nantes
de l’Université libre de Berlin, vise à comparer le français et l’allemand
parlés dans un contexte particulier : des témoignages de travailleurs
allemands et français portant sur la perte de leur emploi. Après avoir
relevé une fréquence élevée de on et de man dans leurs discours
enregistrés, nous cherchons à comprendre cet usage intensif notamment
dans une perspective sociolinguistique qui vise à caractériser le langage
de personnes partageant une même situation socioprofessionnelle.
Les Français emploient on avec tous (« on est tous dans la même galère »), alors que man ne se combine pas avec alle, l’équivalent de tous ; seule la combinaison de wir (nous) et alle est possible : « wir sind ja alle hier vom Reifenwerk » (« nous sommes ben tous ici de la filière de pneus »). Quand un ouvrier français parle au nom de ses collègues, il utilise fréquemment on. Ce on collectif est employé avec vouloir (« maint’nant on veut des actes, on veut des garanties »), tandis que man will (man veut) n’apparaît pas dans le corpus allemand. Lorsqu’un ouvrier allemand s’exprime au nom de ses collègues, il emploie wir ; man n’est utilisé dans l’expression d’une expérience personnelle que si celle-ci paraît être valable en général : « na ja ich sage wenn man 50 ist dann weiß man eigentlich was das bedeutet jo » (« ben je dis quand on a 50 ans ben on sait en fait ce que ça signifie hein »). On et man semblent donc recouvrir des valeurs différentes bien qu’ils partagent un même usage revendicatif : on a plus d’affinité avec le pluriel que man. Explorer ainsi les langues parlées permet de saisir le « flot tumultueux qui coule comme une eau vive sous la glace rigide de la langue écrite et conventionnelle », selon l’expression du linguiste Charles Bailly. Les comparer permet d’exposer des nuances qui existent au sein d’une langue ou entre une langue et une autre et dont les dictionnaires ne rendent pas toujours compte.
Capture d’écran d’un logiciel de transcription et d'indexation d’enregistrements oraux. www.exmaralda.org• On - pronom à facettes, Fløttum Kjersti, Jonasson Kerstin, Norén Coco (Duculot, 2008)
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