Apprend-on efficacement, en France, à parler une langue
étrangère (LE) au cours de la scolarité ? Les réponses sont
souvent mitigées, voire négatives et résignées. Les études portant sur
l’enseignement des LE en collège et en lycée ne font pourtant pas
défaut, et l’on développe depuis plusieurs décennies différents supports
pédagogiques et approches didactiques.
Les résultats de nos recherches étayent de plus en plus notre
conviction qu’un contact très précoce avec une LE est bénéfique à
l’apprentissage ultérieur d’autres langues : des pratiques
auditives et orales adaptées au jeune enfant (jeu,
chant, écoute de comptines, mise en scène de
petites histoires) le motivent et le rendent fier
de reproduire des mots et des phrases autres
que ceux de sa langue maternelle ; ses
grandes capacités de perception et de
mémorisation lui facilitent la répétition
et le mimétisme ; sa spontanéité et
l’inconscience de la difficulté lui font
ignorer la peur de s’exprimer et de
commettre des erreurs.
Nous coopérons avec un groupe de recherche
européen coordonné par Traute Taeschner, psycholinguiste à l’Université de Rome, qui a élaboré Les aventures de Hocus et Lotus. Cet outil permet de placer
des enfants de 3 à 8 ans dans la situation ludique et
participative décrite ci-avant. Disponible en 7 langues,
elle connaît un grand succès dans plusieurs pays
mais reste encore peu utilisée en France, où
l’école maternelle ne propose pas de LE.
C’est pourtant à ce stade qu’il semble
convenir d’exposer les enfants à un « bain sonore » de LE plus stimulant que des
listes de mots thématiques (couleurs, chiffres, jours de
la semaine, etc.) et autres contextes artificiels.
L’application du support Hocus et Lotus à l’école maternelle puis en CP et en CE1 fait l’objet d’une thèse préparée dans notre équipe par Madeleine Jaconelli. Les élèves de deux écoles de Saint-Herblain, répartis en 5 classes, ont suivi une telle initiation à l’allemand ou à l’anglais. Chaque séance a été filmée et, toutes les 6 semaines, les enfants ont participé à des tests de reconnaissance auditive et visuelle, de compréhension et d’expression. Ces évaluations, filmées elles aussi, laissent entrevoir des performances remarquables. Elles sont en cours d’analyse statistique et une étude comparative sera menée avec des élèves initiés au moyen d’approches classiques.
• Les enjeux d'une sensibilisation très précoce aux langues étrangères en milieu institutionnel, dir. J. Feuillet (Crini, Université de Nantes, 2008)
Acquérir le langage suppose d’en
intégrer les différentes dimensions :
la prononciation (dimension phonétique), la
signification des mots (lexicale), qui est parfois
multiple, la structure des phrases (syntaxique) et
leur sens (sémantique), dont celui d’expressions
idiomatiques comme « il n’y a pas de quoi fouetter un chat » ou de métaphores comme
« un regard froid ». De plus, le langage doit être
pragmatique, c’est-à-dire adapté à l’interlocuteur
et à l’objectif poursuivi : convaincre, se moquer,
informer, résumer, noter pour mémoriser, etc.
Pour comprendre l’acquisition du langage chez
l’enfant, en vue de dépister, prévenir ou réduire
ses difficultés, on cherche en général à établir
un modèle de référence du développement
langagier et à saisir les conditions nécessaires
ou propices à cette acquisition. L’approche
privilégiée par notre équipe articule l’étude
des facteurs internes (perception, mémoire
et attention de l’enfant) à celle des facteurs
externes (caractéristiques de l’environnement
éducatif et social, comportements des adultes).
Dans une série d’études, nous avons cherché à
mieux connaître le rôle de processus cognitifs
généraux, en particulier celui du contrôle exécutif
qui, tel un chef d’orchestre, donne la priorité à
tel ou tel traitement mental. Par exemple, au
début de l’apprentissage de la lecture, l’enfant
doit exercer son regard à se poser à gauche du
mot et se déplacer linéairement vers la droite.
Ce comportement nouveau va à l’encontre de
l’exploration visuelle non linéaire utilisée sur
les objets. Des tâches proposées à des enfants
de CE1 et de CM1 ont montré que certaines
difficultés d’acquisition du langage proviennent
d’un défaut de ce contrôle lorsque différents
opérations mobilisant l’attention et la mémoire
sont demandés simultanément, comme
lire à voix haute et retenir les informations
essentielles.
La conquête du sens figuré
Dans une autre série d’études, nous avons
cherché à comprendre comment les jeunes
enfants accèdent à la dimension figurée du
langage, tout en analysant la manière dont
les adultes les aident à mettre en oeuvre les
compétences nécessaires. À cette fin, nous
avons proposé à des enseignants et des parents
d’enfants de 5 ou 6 ans de leur lire une histoire
contenant des expressions idiomatiques, comme
ils l’auraient fait spontanément. Les échanges
entre adultes et enfants ont été filmés, transcrits
puis analysés dans leurs dimensions verbale et
non verbale.
Il s'avère que les enfants de 5 ans sont capables
de saisir des sens figurés plus précocement
qu’il est admis habituellement. De plus,
diverses formes d’interventions bénéfiques des
adultes ont été repérées : remise en cause de
l’interprétation de l’enfant, indices gestuels,
recours à une expression plus familière pour
l’enfant, recherche d’informations dans le
texte... Elles aident les enfants non seulement
à comprendre des expressions mais aussi, plus
généralement, à s’interroger sur le sens de ce
qu’ils apprennent.
Les résultats de ces études confortent notre approche en vue d’améliorer l’accompagnement du développement langagier. Ils invitent à préciser le rôle de compétences globales, comme la mémoire, l’attention et le contrôle exécutif, et à multiplier les observations dans des contextes de dialogue afin de mieux cerner la dimension sociale de ce développement.
• Site d’un programme de recherche « OUtils pour la FORmation, l’Education et la Prévention » :
pour les chercheurs et les étudiants :
• Boulc’h, L., Gaux, C., & Boujon (2007). Implication des fonctions exécutives dans le décodage en lecture : Etude comparative entre normo et faibles lecteurs de CE2. Psychologie Française, 52, 71-87. • Gaux, C. (2004). Apprendre à lire. In A. Weil-Barais (Ed.), Les apprentissages scolaires (pp 82-119). Rosny : Bréal.
• Gaux, C., & Boujon, C. (2007). Développement du contrôle exécutif. In A. Blaye & P. Lemaire (Eds), Psychologie du développement cognitif de l’enfant (pp. 253-281). Bruxelles : De Boeck.
• Iralde, L., Pulido, L., & L., Lainé, A. (2004). Apprendre à comprendre : le cas des expressions imagées, in Annick Weil-Barais (Ed.), Les apprentissages scolaires (pp. 122-138). Paris : Bréal.
• Lacroix, F., Gaux, C., & Weil-Barais, A. (2007). Emergence des habiletés phonologiques chez le jeune enfant : analyse des interventions des assistantes maternelles en situation d’interactions avec des enfants de 2 à 3 ans. Psychologie Française, 52, 13-26.
• Pulido, L., & Iralde, L. (2007). Peut-on aider les enfants de 5 ans à mieux comprendre les différents niveaux de signification du langage ?. In I. Olry-Louis, et C. Chabrol (Eds), Interactions communicatives et psychologie : approches actuelles (pp. 99-106). Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle. • Pulido, L., Iralde, L., & Weil-Barais, A. (2007). La compréhension des expressions idiomatiques à 5 ans : une étude exploratoire. Enfance, 4, 339-355.
• Weil-Barais, A. (2004). Les apprentissages scolaires. Rosny : Bréal.
La coexistence, dans les classes de France,
d'élèves parlant des langues différentes
du français n’est pas nouvelle. Jusqu’au début
du XXe siècle, elle était essentiellement le fait
des langues dites régionales, que la République
s’est attachée à faire disparaître. L’immigration
est devenue la source principale cette diversité,
avec la venue d'élèves dont les parents voulaient
avant tout l'intégration sociale par la maîtrise
du français.
Aujourd’hui, en France et ailleurs,
l'unification linguistique n'est plus, pour
beaucoup d'individus, le but à poursuivre.
La mondialisation s'est accompagnée d'une
progression des revendications touchant à
l'identité communautaire, donc linguistique, qui
provoquent notamment le retour à l’école de
certaines langues régionales, cette fois en tant
que langues d'enseignement. Cette progression
est soutenue par des institutions politiques
attachées à la défense de la diversité culturelle,
comme l'Unesco ou le Conseil de l'Europe ; elle
peut être expliquée en tant que réaction à la
« globalisation » qui tend à s’imposer à chacun,
notamment par la diffusion de l’anglais.
Une chasse aux complexes
Toutefois, on constate encore souvent que, dans
les classes, les élèves migrants ne pratiquent
pas leurs langues, qu’ils ne les considèrent pas
comme des langues à part entière : ils en ont
honte. La diversité linguistique et son intérêt ont
ainsi d’autant plus de mal à s'imposer face à
l’hégémonie de l’apprentissage de l’anglais.
Or les enseignants changent, eux aussi.
Beaucoup d'entre eux ressentent le besoin d'agir,
de valoriser ces langues. Cette attitude nouvelle
n’implique pas nécessairement une pratique très
organisée en classe ; elle peut se limiter à des
mises en valeur ponctuelles : un élève tchétchène
est invité à traduire tout haut des consignes
scolaires pour un nouvel arrivant de son pays ;
on compare les noms français et italiens des
jours de la semaine quand un élève remarque
que lundi ressemble à lunedi ; on indique que
le genre (masculin ou féminin) n’existe pas dans
toutes les langues ; avec l’aide de parents et de
membres d’une association locale, on élabore
la version créole d’un conte présentée en fi n
d’année...
Les enseignants ne prennent pas tous de telles
initiatives. Certains ne le souhaitent pas ; d’autres
n’osent pas ou ne savent pas comment faire. Un
projet d’observation puis d’accompagnement a
été initié en 2008 dans des classes de ZEP (zone
d’éducation prioritaire) du Mans. Un enseignant
de l’Université du Maine et quelques-uns de
ses étudiants en master de didactique des
langues (l’étude des méthodes et des contenus
d’enseignement) ont été accueillis par trois
enseignants du cycle primaire. Les données
recueillies (enregistrements vidéo en classe,
entretiens) ont d’abord été analysées avec les
enseignants. Par la suite, des outils (textes, sons,
images) d’ouverture à la diversité des langues,
conçus dans le cadre de projets européens
« d’éveil aux langues », ont été proposés.
Le plurilinguisme à travers les disciplines
L’éveil aux langues est une approche nouvelle
praticable dès l'école maternelle et aussi au
collège, en lien avec toute matière scolaire.
Elle a été expérimentée de façon intensive
pendant les dix dernières années et intégrée
dans les programmes scolaires de quelques pays
européens (pas encore en France). Les élèves
écoutent de nombreuses langues et les observent
à l’écrit. Il ne s’agit pas d’apprendre ces langues
mais de découvrir leur diversité et de développer
la capacité à analyser leurs différences (de son,
d’écriture, de structure...).
Des tests, questionnaires, observations et entretiens ont permis de tirer un bilan des expériences menées. On constate des effets positifs sur la capacité à apprendre les langues et sur l’apprentissage de la lecture. On observe aussi une ouverture à la diversité des cultures, et notamment les cultures d’origine des élèves. L’expérience entreprise au Mans est aujourd’hui poursuivie dans le cadre d’une recherche plus vaste soutenue par la Région Pays de la Loire. Ce projet nommé Pluri-L fait participer des chercheurs des universités d’Angers, du Maine et de Nantes à l’étude des façons dont les langues sont enseignées ou apprises à plusieurs niveaux de scolarité (y compris à l’université). Il vise notamment à enrichir la formation actuelle des enseignants en vue d’un enseignement des langues plus efficace et plus ouvert à la diversité, conforme aux conceptions récentes de la compétence plurilingue (cf. entretien avec Michel Candelier).
• http://plurilangues.org
L’éducation bilingue est une préoccupation
centrale dans les collectivités françaises
d’Outremer. Celles-ci souhaitent que leurs enfants
maîtrisent le français, langue internationale, mais
n’entendent pas pour autant que leurs langues et
cultures d’origine disparaissent. C’est pourquoi
ces collectivités du Pacifi que et de Guyane sont
engagées dans une réforme appliquée dès l’école
maternelle. Le français y demeure la principale
langue de scolarisation mais les langues locales
sont déjà inscrites au programme de l’école
primaire (de 3 à 7 heures par semaine).
Cependant, la mise en oeuvre de la réforme ne
va pas de soi et suscite des résistances de la part
d’autorités politiques, d’équipes pédagogiques
et de parents. Il persiste notamment l’idée
qu’apprendre plusieurs langues en perturbe
la maîtrise et constitue une source d’échec
scolaire, par une surcharge d’apprentissage. Les
recherches récentes en psychologie montrent
pourtant l’impact positif des dispositifs
bilingues, les compétences acquises dans la
langue maternelle étant transférées à la langue
seconde ; elles soulignent la supériorité des
enfants bilingues à l’oral et à l’écrit, en lecture
et en écriture, ainsi que dans la mémoire et le
raisonnement. Ces résultats proviennent surtout
d’études anglo-saxonnes, mais nous avons
entrepris de suivre, outre-mer, des enfants dès
l’école maternelle en comparant leur évolution
selon qu’ils bénéfi cient d’un enseignement
exclusivement en français ou d'un enseignement
bilingue (en français et en langue locale).
Améliorer les compétences, rapprocher la famille de l’école
Notre projet actuel, intitulé Ecolpom (École
plurilingue Outremer) et fi nancé par l’Agence
nationale de la recherche, vise à évaluer l’effi cacité
des programmes bilingues au CP et au CE1,
en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie et
en Guyane. Il regroupe 12 enseignants-chercheurs
d’universités et de spécialités différentes. Il s’agit
en effet de mesurer l’impact de ces programmes
non seulement sur les acquis scolaires des élèves
(intérêt principal des didacticiens) mais aussi sur
divers comportements et compétences (celui
des psychologues) ainsi que sur les pratiques
langagières (celui des sociolinguistes).
Ce projet implique 700 élèves, dont la moitié
suit un enseignement bilingue ; l’autre moitié
sert de « groupe contrôle » en recevant un
enseignement uniquement en français. Nous
observons les différences entre les deux
groupes, relatives aux compétences langagières,
à la maîtrise de l’écriture et des mathématiques,
à des comportements tels que la participation
aux conversations, l’organisation dans les
tâches, le respect des règles de la vie scolaire ;
nous cherchons à savoir si le renforcement de
l’enseignement des langues d’origine modifi e
leurs usages et celui du français, s’il permet de
faire évoluer les représentations des langues (ne
plus penser qu’une langue est meilleure qu’une
autre, par exemple) et s’il rapproche les familles
de l’école.
Les résultats fourniront aux autorités politiques et aux pédagogues un support pour améliorer le développement des compétences des élèves en contexte plurilingue et pluriculturel. Ils enrichiront un champ de connaissance indispensable à la construction de l’espace éducatif européen plurilingue, dont l’État français se préoccupe encore peu tandis que, dans de nombreux pays, recevoir un enseignement dans sa langue d’origine est un droit fondamental pour les enfants.
• Vers une école plurilingue dans les collectivités françaises d’Océanie et de Guyane, édité par J. Vernaudon et V. Fillol (L’Harmattan, 2009)
pour les chercheurs et les étudiants :
• Bialystok, E. (2001). Bilingualism in Development : Language, Literacy and Cognition, Cambridge : Cambridge University Press. • Nocus, I., Florin, A., Guimard, P., Vernaudon J. (2007). Effets d’un enseignement en langue kanak sur les compétences oral / écrit en français au cycle 2 en Nouvelle-Calédonie. Bulletin de psychologie, tome 60 (5), 491, p.471-488.
• Nocus, I., Guimard, P. et Florin, A. (2009). L’évaluation des dispositifs bilingues d’enseignement en Océanie francophone. In J. Vernaudon & V. Fillol (Eds), Vers une école plurilingue dans les collectivités françaises d’Océanie et de Guyane. Paris : L’harmattan
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