Dans ce qu’il est convenu d’appeler la Haute Bretagne (Loire-
Atlantique, Ille-et-Vilaine, moitiés est du Morbihan et des Côtes
d’Armor), nombre d’habitants parlent encore « patois ». Pourtant,
les encyclopédies des langues du monde ne recensent aucun patois.
Ce terme n’est qu’un qualifi catif imposé à des langues sans renommée
et souvent présentées comme des déformations d’une langue offi cielle,
au profi t de celle-ci. Or le gallo n’est en rien une déformation du français
ou de toute autre langue : il s’agit d’une langue, comme le chinois,
le nahuatl, le français et le breton.
Une enquête menée par le laboratoire Credilif de l’Université Rennes 2
indique que le gallo compterait au moins 200 000 locuteurs (autant que
ceux du breton), un nombre à doubler si l’on interroge les gens sur leur
capacité à le comprendre.
Quand la langue des commerçants et des militaires romains s’est
répandue en Gaule, elle a évolué de manière distincte selon les régions :
langues d’oc au sud et langues d’oïl au nord parmi lesquelles on
comptait, dès le Moyen Âge, le poitevin, le normand, le picard (le « ch’ti »),
le bourguignon, le gallo et le françois. L’Histoire a fait de ce dernier,
devenu le français, la langue offi cielle du Royaume puis de la République,
mais les autres langues ont continué à être parlées dans leurs régions
respectives.
Les langues peuvent être étudiées d’un point de vue diachronique
(historique). Pour le gallo, on mettra en évidence ses liens ou divergences
avec les autres langues issues du latin. On montrera, par exemple,
comment le suffi xe are de l’infi nitif latin (comme cantare : chanter) est
devenu er, prononcé e (« é ») en français et e (le « e » de l’article
le) en gallo. Les langues peuvent être aussi caractérisées par des traits
ou « paramètres » communs. Les paramètres défi nissent l’organisation
rythmique de la prononciation (l’accentuation). Ils distinguent l’arabe du
Caire de l’arabe de Tunis, ou le gallo du français.
Il existe d’autres caractéristiques phonologiques (liées aux sons).
Par exemple, les locuteurs du gallo ne disent pas « brouette » mais
« berouette ». On peut montrer qu’il ne s’agit pas de l’ajout de e après
le b mais bien de
l’usage de ce qu’on
nomme r syllabique (qui
joue le rôle d’une voyelle).
Le français est une langue sans
consonne syllabique, contrairement au
gallo, au berbère, à l’anglais ou au yoruba.
Le gallo demeure bien vivant mais il est aussi recensé dans l’édition 2009 de l’Atlas des langues en danger de l’Unesco. Bien que proposé en option au baccalauréat, son enseignement est insuffi sant pour perpétuer sa connaissance et son usage (l’académie de Rennes compte environ 600 locuteurs-élèves en collège ou lycée, avec un seul poste d’enseignant à temps plein ; il n’y en a pas en Loire-Atlantique). Comme l’ont illustré les premières Journées d’études gallèses organisées à l’Université de Nantes en 2007 et 2009, un développement de la recherche universitaire sur cette langue fait partie des nombreuses actions pouvant aider à la préserver.
• Autour du gallo, dir. Jean-Pierre Angoujard et Francis Manzano (Presses universitaires de Rennes, 2008).
Une langue est un système complexe
de sons et de structures formelles et
sémantiques (de sens) dont l’organisation est
sans doute universelle (cf. entretien avec Hamida Demirdache). Lorsque
l’une d’entre elles meurt, c’est un accès au
fonctionnement de la pensée humaine qui
disparaît.
Chaque année dans le monde, plusieurs
langues s'éteignent. L'Afrique, où plus de
2 000 langues sont encore parlées, est
particulièrement touchée. Par exemple, au
Nigeria, 10 langues recensées au XXe siècle
sont mortes, 4 sont en voie d’extinction rapide
et 13 sont en grand danger. Ce déclin est dû
à l’extinction des populations elles-mêmes,
à cause des guerres et des famines, et à la
dévalorisation systématique de langues locales
au profit d'une langue nationale. Dans d'autres
cas, ce sont les locuteurs qui choisissent
d'abandonner leur langue maternelle pour une
autre plus prestigieuse. Les migrations vers les
villes jouent aussi un rôle dans ce déclin : on
délaisse la langue de ses ancêtres pour acquérir
celle de ses nouveaux voisins.
Depuis plusieurs années, des projets de
sauvegarde de langues orales se multiplient.
Ils s’appuient sur les nouveaux moyens
techniques qui permettent de constituer de
nombreuses archives sonores et de les analyser
de manière automatique, via des logiciels
informatiques. Un tel projet a été développé
à l'Université de Nantes, en partenariat avec
d'autres chercheurs français et internationaux.
Il s'agit de Corpafroas (corpus oral en langues
afro-asiatiques), une base de données en
ligne portant sur 5 des 6 familles de langues
chamito-sémitiques : berbère, couchitique,
omotique, sémitique, tchadique. Ces langues
ne sont pas toutes en danger mais elles sont
peu connues ou peu décrites.
Dans ce projet, chaque chercheur se rend
sur place pour enregistrer des récits et des
conversations, puis il les transcrit (écrit) sur son
ordinateur en tenant compte de l'intonation.
Ensuite, il annote chaque morphème (mot
ou élément significatif d’un mot) en lui
attribuant une valeur grammaticale : article,
préfixe, marque d’accord, etc. À l’issue de
ce long travail, il peut formuler et tester des
hypothèses.
À titre d'exemple, en berbère, les noms ont deux formes possibles, l'état absolu et l'état d'annexion, mais cette distinction n’apparaît pas sur tous les noms. Ainsi taxxamt (état absolu) désigne une chambre ; cette forme apparaît, entre autres cas, quand ce nom est un complément d’objet direct (COD). L'état d’annexion, txxamt, est notamment utilisé pour un sujet situé après le verbe. Il permet donc, entre autres choses, de distinguer un sujet d’un COD lorsque tous les deux suivent le verbe. Cependant, à cause d'évolutions dans la structure sonore du berbère, les deux formes ne sont plus employées que pour 50 % des noms. Comment fait-on, alors, pour ne pas confondre sujet et objet après le verbe ? Notre hypothèse actuelle, en cours de test, est que les locuteurs ont recours à d'autres stratégies, comme le changement de l'ordre des mots.
• A Corpus for Afroasiatic Languages
• Sauvegarde des langues en danger
• liste des langues et de leurs familles
• Documentation of endangered languages
• Endangered Languages Project
• Carte de l'Afrique avec les noms des langues
• Carte des langues en danger selon l'Unesco
• Grammaires analytiques:
Chaque langue possède des indices
précieux pour mieux comprendre le
fonctionnement du langage humain et ce qu’il
peut ou ne peut pas faire pour communiquer.
En ce sens, la disparition rapide de la plupart
des langues (selon l’Unesco, quelques 2 400
langues sont actuellement en danger) est une
catastrophe irrémédiable pour les linguistes :
comment pourrons-nous demain tester nos
hypothèses avec une telle réduction des
données ?
Par exemple, dans les langues celtiques
comme l’irlandais, le gallois et le breton, ainsi
qu’en hébreu et en arabe classique, le verbe
ne s’accorde avec son sujet que si ce dernier
est un pronom « silencieux » (implicite),
comme si en français, au lieu de dire Ils applaudirent et les chevaux éternuèrent, on disait Applaudirent et les chevaux éternua. Savoir pourquoi et comment ces langues font cela est important en linguistique : comment
se fait-il que le verbe s’accorde seulement
avec les sujets qui ne sont pas prononcés ?
Y a-t-il vraiment un accord, ou est-ce que ce
qu’on prend pour un accord est en réalité un
pronom sujet prononcé avec le verbe ?
De toutes ces langues, le breton est la seule
à montrer quelques indices d’un véritable
système d’accord. En effet, le verbe kaout (avoir) s’accorde avec tous les sujets,
pronominaux ou non, et le verbe gouzout (savoir) modifie sa racine avec les sujets
non pronominaux (gou- devient oar-). Sans les particularités de cette « petite langue », comment aurions-nous deviné qu’il
pouvait s’agir d’un système d’accord ?
Le breton comptait un million de locuteurs
il y a 100 ans. Après un siècle d’éradication,
(dévalorisation de la langue, interdiction de
son enseignement, punitions d’élèves, parfois
des coups...), il en reste moins de 200 000,
dont 15 000 seulement ont moins de 50 ans.
Dénigrée, une langue est restreinte à des
lieux sociaux confinés, comme les cercles
familiaux ; elle perd du lexique, des structures
et des expressions qui conservent les traces
d’événements ou de lieux et qui témoignent
d’une façon de voir le monde. Cette perte
culturelle est aussi sociale, car les gens dont
c’est la langue habituelle peuvent se retrouver
isolés des autres.
Avec 5 % de locuteurs du breton dans la population bretonne ainsi qu’une volonté publique et symbolique forte, sauver la langue est encore possible. Cependant, en Bretagne, 1% seulement des enfants ont accès à un parcours scolaire en breton, tandis que l’Unesco considère qu’une langue est en danger lorsque moins de 30 % des enfants la parlent !
• Parler breton au XXIe siècle, Fañch Broudic (Emgleo Breiz, 2009)
• ARBRES, grammaire comparée en ligne de la langue bretonne :
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