Vous avez dit « patois » ?

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Jean-Pierre ANGOUJARD, Professeur émérite, chercheur au Lling (Université de Nantes)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler la Haute Bretagne (Loire- Atlantique, Ille-et-Vilaine, moitiés est du Morbihan et des Côtes d’Armor), nombre d’habitants parlent encore « patois ». Pourtant, les encyclopédies des langues du monde ne recensent aucun patois. Ce terme n’est qu’un qualifi catif imposé à des langues sans renommée et souvent présentées comme des déformations d’une langue offi cielle, au profi t de celle-ci. Or le gallo n’est en rien une déformation du français ou de toute autre langue : il s’agit d’une langue, comme le chinois, le nahuatl, le français et le breton.

Une enquête menée par le laboratoire Credilif de l’Université Rennes 2 indique que le gallo compterait au moins 200 000 locuteurs (autant que ceux du breton), un nombre à doubler si l’on interroge les gens sur leur capacité à le comprendre.

Quand la langue des commerçants et des militaires romains s’est répandue en Gaule, elle a évolué de manière distincte selon les régions : langues d’oc au sud et langues d’oïl au nord parmi lesquelles on comptait, dès le Moyen Âge, le poitevin, le normand, le picard (le « ch’ti »), le bourguignon, le gallo et le françois. L’Histoire a fait de ce dernier, devenu le français, la langue offi cielle du Royaume puis de la République, mais les autres langues ont continué à être parlées dans leurs régions respectives.

Les langues peuvent être étudiées d’un point de vue diachronique (historique). Pour le gallo, on mettra en évidence ses liens ou divergences avec les autres langues issues du latin. On montrera, par exemple, comment le suffi xe are de l’infi nitif latin (comme cantare : chanter) est devenu er, prononcé e (« é ») en français et e (le « e » de l’article le) en gallo. Les langues peuvent être aussi caractérisées par des traits ou « paramètres » communs. Les paramètres défi nissent l’organisation rythmique de la prononciation (l’accentuation). Ils distinguent l’arabe du Caire de l’arabe de Tunis, ou le gallo du français.

Il existe d’autres caractéristiques phonologiques (liées aux sons). Par exemple, les locuteurs du gallo ne disent pas « brouette » mais « berouette ». On peut montrer qu’il ne s’agit pas de l’ajout de e après le b mais bien de l’usage de ce qu’on nomme r syllabique (qui joue le rôle d’une voyelle). Le français est une langue sans consonne syllabique, contrairement au gallo, au berbère, à l’anglais ou au yoruba.

Le gallo demeure bien vivant mais il est aussi recensé dans l’édition 2009 de l’Atlas des langues en danger de l’Unesco. Bien que proposé en option au baccalauréat, son enseignement est insuffi sant pour perpétuer sa connaissance et son usage (l’académie de Rennes compte environ 600 locuteurs-élèves en collège ou lycée, avec un seul poste d’enseignant à temps plein ; il n’y en a pas en Loire-Atlantique). Comme l’ont illustré les premières Journées d’études gallèses organisées à l’Université de Nantes en 2007 et 2009, un développement de la recherche universitaire sur cette langue fait partie des nombreuses actions pouvant aider à la préserver.

En complément...

• Autour du gallo, dir. Jean-Pierre Angoujard et Francis Manzano (Presses universitaires de Rennes, 2008).

• (1)Le Gallo, la langue romane de Bretagne

Association Chubri

L'association des Enseignants du Gallo

DOSSIER
Des langues très vivantes

La sauvegarde des langues

Explorateurs de langues

Face à la disparition
de nombreuses langues,
il est urgent pour le
linguiste d’en établir
des descriptions.
par Amina METTOUCHI, Professeur, chercheur au Lling, Laboratoire de linguistique de l'Université de Nantes

Une langue est un système complexe de sons et de structures formelles et sémantiques (de sens) dont l’organisation est sans doute universelle (cf. entretien avec Hamida Demirdache). Lorsque l’une d’entre elles meurt, c’est un accès au fonctionnement de la pensée humaine qui disparaît.
Chaque année dans le monde, plusieurs langues s'éteignent. L'Afrique, où plus de 2 000 langues sont encore parlées, est particulièrement touchée. Par exemple, au Nigeria, 10 langues recensées au XXe siècle sont mortes, 4 sont en voie d’extinction rapide et 13 sont en grand danger. Ce déclin est dû à l’extinction des populations elles-mêmes, à cause des guerres et des famines, et à la dévalorisation systématique de langues locales au profit d'une langue nationale. Dans d'autres cas, ce sont les locuteurs qui choisissent d'abandonner leur langue maternelle pour une autre plus prestigieuse. Les migrations vers les villes jouent aussi un rôle dans ce déclin : on délaisse la langue de ses ancêtres pour acquérir celle de ses nouveaux voisins.

Depuis plusieurs années, des projets de sauvegarde de langues orales se multiplient. Ils s’appuient sur les nouveaux moyens techniques qui permettent de constituer de nombreuses archives sonores et de les analyser de manière automatique, via des logiciels informatiques. Un tel projet a été développé à l'Université de Nantes, en partenariat avec d'autres chercheurs français et internationaux. Il s'agit de Corpafroas (corpus oral en langues afro-asiatiques), une base de données en ligne portant sur 5 des 6 familles de langues chamito-sémitiques : berbère, couchitique, omotique, sémitique, tchadique. Ces langues ne sont pas toutes en danger mais elles sont peu connues ou peu décrites.

Dans ce projet, chaque chercheur se rend sur place pour enregistrer des récits et des conversations, puis il les transcrit (écrit) sur son ordinateur en tenant compte de l'intonation. Ensuite, il annote chaque morphème (mot ou élément significatif d’un mot) en lui attribuant une valeur grammaticale : article, préfixe, marque d’accord, etc. À l’issue de ce long travail, il peut formuler et tester des hypothèses.

À titre d'exemple, en berbère, les noms ont deux formes possibles, l'état absolu et l'état d'annexion, mais cette distinction n’apparaît pas sur tous les noms. Ainsi taxxamt (état absolu) désigne une chambre ; cette forme apparaît, entre autres cas, quand ce nom est un complément d’objet direct (COD). L'état d’annexion, txxamt, est notamment utilisé pour un sujet situé après le verbe. Il permet donc, entre autres choses, de distinguer un sujet d’un COD lorsque tous les deux suivent le verbe. Cependant, à cause d'évolutions dans la structure sonore du berbère, les deux formes ne sont plus employées que pour 50 % des noms. Comment fait-on, alors, pour ne pas confondre sujet et objet après le verbe ? Notre hypothèse actuelle, en cours de test, est que les locuteurs ont recours à d'autres stratégies, comme le changement de l'ordre des mots.

Richesses en péril

Mélanie JOUITTEAU, chargée de recherche CNRS, Laboratoire de linguistique formelle (CNRS/Université Paris 7)

Chaque langue possède des indices précieux pour mieux comprendre le fonctionnement du langage humain et ce qu’il peut ou ne peut pas faire pour communiquer. En ce sens, la disparition rapide de la plupart des langues (selon l’Unesco, quelques 2 400 langues sont actuellement en danger) est une catastrophe irrémédiable pour les linguistes : comment pourrons-nous demain tester nos hypothèses avec une telle réduction des données ?

Par exemple, dans les langues celtiques comme l’irlandais, le gallois et le breton, ainsi qu’en hébreu et en arabe classique, le verbe ne s’accorde avec son sujet que si ce dernier est un pronom « silencieux » (implicite), comme si en français, au lieu de dire Ils applaudirent et les chevaux éternuèrent, on disait Applaudirent et les chevaux éternua. Savoir pourquoi et comment ces langues font cela est important en linguistique : comment se fait-il que le verbe s’accorde seulement avec les sujets qui ne sont pas prononcés ? Y a-t-il vraiment un accord, ou est-ce que ce qu’on prend pour un accord est en réalité un pronom sujet prononcé avec le verbe ? De toutes ces langues, le breton est la seule à montrer quelques indices d’un véritable système d’accord. En effet, le verbe kaout (avoir) s’accorde avec tous les sujets, pronominaux ou non, et le verbe gouzout (savoir) modifie sa racine avec les sujets non pronominaux (gou- devient oar-). Sans les particularités de cette « petite langue », comment aurions-nous deviné qu’il pouvait s’agir d’un système d’accord ? Le breton comptait un million de locuteurs il y a 100 ans. Après un siècle d’éradication, (dévalorisation de la langue, interdiction de son enseignement, punitions d’élèves, parfois des coups...), il en reste moins de 200 000, dont 15 000 seulement ont moins de 50 ans. Dénigrée, une langue est restreinte à des lieux sociaux confinés, comme les cercles familiaux ; elle perd du lexique, des structures et des expressions qui conservent les traces d’événements ou de lieux et qui témoignent d’une façon de voir le monde. Cette perte culturelle est aussi sociale, car les gens dont c’est la langue habituelle peuvent se retrouver isolés des autres.

Avec 5 % de locuteurs du breton dans la population bretonne ainsi qu’une volonté publique et symbolique forte, sauver la langue est encore possible. Cependant, en Bretagne, 1% seulement des enfants ont accès à un parcours scolaire en breton, tandis que l’Unesco considère qu’une langue est en danger lorsque moins de 30 % des enfants la parlent !

En complément...

• Parler breton au XXIe siècle, Fañch Broudic (Emgleo Breiz, 2009)

ARBRES, grammaire comparée en ligne de la langue bretonne :

Office de la langue bretonne :

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