Comment diffuser ses idées au nez et à
la barbe d'une dictature ? Comment
un texte peut-il comporter deux visions
diamétralement opposées ? Publier les
enseignements d'un Spinoza sous la censure
impitoyable de l'Église du XVIIe siècle ou
critiquer les abus du régime de la RDA avant la
chute du mur de Berlin représente un tour de
force littéraire, que le philosophe Léo Strauss
nommait « écriture oblique »(1).
Sous la dictature soviétique, c'était souvent
par l'humour qu'on cherchait à montrer la
divergence entre la propagande et la réalité.
Ainsi, sous Staline, lors des grandes famines,
on pouvait lire ce genre de blague : « Le commissaire politique demande au paysan si la récolte a été bonne, et le paysan répond : si l'on entassait toutes les pommes de terre, on pourrait toucher les pieds de Dieu ».
Puisque pour les communistes Dieu
n'existait pas, cela sous-entendait qu'il
n'y avait pas de pommes de terre non plus.
C'est aussi par les émissions télévisées, et
particulièrement celles pour enfants, que des
messages critiques circulaient dans les pays
de l’Est : des contes de fées permettaient
de faire dire à un personnage des phrases
à double sens soulignant indirectement les
faiblesses du régime ; dans les années 1980,
la série tchèque Arabela montre comment
une usine du Pays des merveilles, pour plaire
à la reine qui veut imiter le monde moderne
des humains, ne produit que des déchets.
Ces exemples illustrent un mode d’expression qui s’avère en général très compliqué à décoder. Sous un régime totalitaire, une écriture contestataire doit en effet être très discrète pour limiter les risques d’arrestation. Deux lectures étant évidemment voulues, l'interprétation reste contestable. Pourtant, on ne peut faire de plus grand tort à un écrivain pratiquant l'écriture oblique que de le lire littéralement : ce serait cautionner la pensée unique qu’il s’est évertué à critiquer subtilement. Afin de réduire ce risque, l'analyste littéraire recherche, dans la masse textuelle de l'oeuvre, les passages audacieux qui vont constituer les clefs d'une lecture non littérale. Ce travail de repérage et d'interprétation requiert non seulement la connaissance du contexte social et culturel de l'oeuvre mais aussi celle de l'histoire des idées appuyée sur l'étude d'autres oeuvres de la même époque.
(1) La persécution et l'art d'écrire, Léo Strauss, traduction : O. Sedeyn (L’Éclat, 2003)
© Fotolia.com / Blend Images«Un beau chevalier » épousa une fée et devint « le plus riche et le plus puissant roi de l’univers » ; « leur fille avait été douée à sa naissance de l’esprit le plus charmant, … des grâces encore plus touchantes que la beauté ».
Cette introduction de Jeune et Belle, conte de
Madame de Murat, est typique de l’écriture
emphatique du XVIIe siècle. À cette époque, les
auteurs de romans sentimentaux s’épanchent
sur les amours extraordinaires de chastes
bergers. Des aristocrates, une fois passée la
mode des portraits, rondeaux, bouts-rimés
et autres jeux littéraires, puisent dans les
contes populaires dits « de ma mère l’oye » pour se divertir dans les salons.
Ils (ré)inventent des contes de fées en
l’hyperbole (l’exagération,
l’emphase). Cette
rhétorique précieuse se
caractérise notamment
par l’emploi récurrent
de superlatifs et
d’adverbes intensifs (si, très, fort, etc.), dont la
grande fréquence dans les textes peut être mise
en évidence à l’aide de logiciels statistiques
comme Occurrences® ou UltraEdit-32®.
Si les héros sont les plus beaux, ils ont aussi
« le plus aimable visage » ou « l'air le plus galant ». Ces traits ne permettent pas de
peindre (au sens propre) les personnages ; ils
signalent la connivence
d’auteurs écrivant non
pour le peuple mais pour
leur cercle mondain :
il faut être entre gens « de bonne compagnie » pour apprécier
ces ornements
littéraires et fantasmatiques par lesquels les
aristocrates revendiquent leur appartenance
à une élite.
Si les contes du XVIIe n’ont pas survécu à
leurs auteurs, hormis Charles Perrault qui
se distingue par son style concis, c’est sans
doute parce que les lecteurs des époques
suivantes ne pouvaient plus partager les
signes dont ils sont chargés. Néanmoins, les
romans sentimentaux « à l’eau de rose » sont
peut-être les héritiers actuels de ces contes,
écrits essentiellement par des femmes pour
des femmes en reprenant le schéma d’un
héros parfait mais suffi samment indéterminé
pour que chacune y projette ses propres
fantasmes.
Chaque époque a ainsi des styles de langage,
éphémères ou durables, dont le sens et la
fonction culturelle ne sont pas immédiats
à saisir mais que des analyses lexicales et
historiques peuvent faire surgir d’entre les
lignes.
• Exposition sur les contes de fées
• Les Contes de fées au XVII ème siècle
• Mme de Murat, « Jeune et Belle », in Contes de fées, Paris, Claude Barbin, 1698.
• Mme Durand, « Le prodige d’amour », in Les Petits soupers de l’été, de l’année 1699, Paris, Musier et Rolin, 1702. • Mlle de La Force, Plus belle que fée, in Les Contes des contes, Paris, Simon Bernard, 1697.
La lecture créatrice…
Selon une conception fort commune, une oeuvre littéraire est un
véhicule d’expression créé par un auteur pour des lecteurs. Or lire
peut aussi être vu comme une activité de création impliquant divers
processus complexes : on lit l’oeuvre dans un contexte ou dans un
moment particulier, on y réfléchit, on en parle ; elle suscite des critiques,
provoque parfois la genèse d’autres oeuvres, voire des mouvements de
pensée... Ces suites peuvent influer sur le regard de ceux qui vont lire
l’oeuvre, sur la compréhension de ceux qui l’ont déjà lue, sur l’attitude
de l’auteur lui-même. Il existe ainsi une circulation par laquelle l’oeuvre
se construit encore après sa publication, comme une langue vit et
évolue par les usages de ses locuteurs.
Pour rendre compte de ces processus, il est utile de se pencher sur des
textes écrits dans des langues étrangères, parce que les idées qu’ils
véhiculent naissent et circulent dans une culture souvent différente de
la nôtre. Il est aussi fructueux d’examiner des oeuvres dont l’apparence,
le contenu ou l’organisation ne sont pas familiers à la plupart des
lecteurs. Dans notre laboratoire, des chercheurs étudient de tels textes,
en allemand, en anglais, en espagnol ou en français, du XVIe siècle à
nos jours, en essayant de savoir et de comprendre la façon dont elles
ont été perçues, à quelles circulations elles ont donné lieu.
et l’écriture provocatrice
Alors qu’on ne fait guère attention à la présentation classique d’un
roman, on s’interroge en présence d’un roman comportant des pages
blanches ou noires ou encore des passages masqués, d’un poème sans
strophes ni vers ou écrit en six langues différentes comme si elles n’en
faisaient qu’une. Devant ces objets se pose la question de l’intention de
l’auteur, des raisons pour lesquelles il a doté son oeuvre d’une étrangeté
pouvant faire obstacle à la compréhension. Et, d’ailleurs, qu’y a-t-il à
comprendre ? Qui va lire cette oeuvre et qui va la comprendre ?
Nos enquêtes ne portent pas seulement sur le sens ni sur le style de
l’oeuvre mais aussi sur son médium (livre, revue, sérigraphie, édition
limitée...), sur son lectorat (monde des arts, milieu de la mode, politiciens,
journalistes, philosophes, adolescents...) et sur son contexte socioculturel
(percée d’un mouvement artistique ou social, controverse politique...).
La recherche et l’examen des correspondances dont elle fait l’objet (par
exemple entre l’auteur et un éditeur qui a hésité à publier l’oeuvre parce
qu’elle risquait de choquer) et des commentaires qu’elle a suscités dans
les médias ou dans des revues spécialisées sont souvent nécessaires.
Empêcher la lecture pour promouvoir la littérature
La poésie américaine contemporaine abonde de textes aux limites
de la lisibilité, dont nous tâchons de connaître les motivations et de
mesurer les impacts. Par exemple, dans son recueil Veil, publié en 1987,
Charles Bernstein fait référence à une nouvelle de Nathaniel Hawthorne
où le voile qui dissimule le visage d’un vicaire attise l’intérêt des fidèles
d’une paroisse las de ses sermons et réveille ainsi leur foi, mais la
superposition des lignes du texte de Bernstein en « voilent » le sens.
Cette présentation oblige le lecteur qui veut lire à produire un grand
effort de déchiffrage.
Selon les dires de l’auteur, il apparaît que cet obstacle à la lecture visait à rappeler qu’écrire peut être un geste d’exclusion aussi bien qu’un geste de partage, que lire ne va pas de soi, et que comprendre une oeuvre ne revient pas seulement à comprendre des mots. Une étude actuellement menée au sein de notre laboratoire fait participer plusieurs étudiants. Elle s'appuie principalement sur l'analyse des critiques de l'oeuvre de Bernstein. Il s'agit de savoir comment cette oeuvre a été comprise, quel est son impact dans le milieu littéraire et au delà, puis, si possible, de proposer des explications à ces réactions diverses.
© RC2C, d’après H. Aji
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