Ecoutez l'interview de Hamida Demirdache sur Radio Prun' (92 FM en région nantaise)
en téléchargeant ici le podcast de l'émission "Philosophie et linguistique" du "Labo des savoirs" diffusée le 21 décembre 2009.
Que pensez-vous de la défense du français en tant que valeur nationale ?
Michel Candelier : Quand on demande aux étudiants depuis
quand la Constitution française proclame le français « langue de la
République », la réponse les étonne toujours : depuis 1992. Si cette
proclamation n’est pas venue plus tôt, c’est qu’on n’en avait pas
ressenti le besoin jusqu’au jour où une partie du monde politique s’est
émue de la présence croissante de l’anglais. C’est en effet contre ce
dernier que la défense s’est organisée, mais, finalement, cette réaction
a surtout servi à éviter d’accorder aux langues « régionales » une
place conforme aux recommandations du Conseil de l’Europe1 : des
enseignements et une liberté d’usage qui dépassent largement un
cadre patrimonial pittoresque.
Nos concitoyens ont des avis différents sur la diversité linguistique
en France et sur son opportunité. Une partie d’entre eux continue de
vivre dans l’illusion d’une nation linguistiquement homogène et d’un
français « universel » à préserver. D’autres, plus jeunes, plus citadins,
sont conscients de cette diversité ; ils y contribuent, parfois de manière
provocatrice et jubilatoire : verlan, langage « des cités », emprunts à
d’autres langues, etc.
Un des nombreux mérites d’une linguistique descriptive proche du
terrain est de montrer dans quelle large mesure le français n’est pas parlé
de la même façon selon la région ou le milieu social. Si ces variations
restent sous-estimées, c’est en grande partie parce que tout écart à la
norme diffusée par l’école ou par les médias demeure une occasion de
discrimination ou de mépris. On le voit notamment pour les « patois »,
souvent considérés à tort comme des déformations du français normé (cf.
article sur le patois). Or ce n’est pas ainsi qu’on peut construire la cohésion sociale.
Comment mieux vivre la diversité des langues ?
M. C . : De nombreuses études portent actuellement sur le
plurilinguisme et ses bénéfices supposés2. Le plurilinguisme, c’est
d’abord une valeur morale, liée au respect de l’autre. C’est aussi un
principe politique : les études sociologiques montrent l’impact de la
place laissée aux langues sur le sentiment qu’ont les individus de voir
leur identité reconnue, qui est fondateur d'un développement social
harmonieux.
Les travaux multidisciplinaires portant sur la communication
interculturelle n’apportent guère de crédit à l’idée simpliste et dominante selon laquelle la solution aux problèmes linguistiques serait
que chacun parle la langue de son pays (mais laquelle, lorsqu'il y en
a plusieurs ?) et l’anglais. Disposer d’une langue internationale est
pratique (pour s’informer de l’horaire d’un avion, par exemple) mais a
des limites dans la communication : on se heurte rapidement au fait que
ce qui est dit dans une langue n’est pas conçu de façon équivalente dans
une autre langue, chaque langue étant liée à une histoire, à des valeurs
sociales. Même dans les échanges économiques, le tout-anglais n’est
pas la meilleure solution (comment, par exemple, convaincre l’acheteur
dont on n’arrive pas à cerner la pensée et les attentes ?), d’autant moins
qu’il coûte très cher aux pays dont il n’est pas la langue nationale3.
L’unification linguistique est une source d’uniformisation de la pensée ;
si l’humanité a produit tant de richesses intellectuelles, c’est notamment
parce qu’elle pense dans plusieurs langues.
Le plurilinguisme est aussi une nouvelle façon de comprendre les
facultés des individus. Les recherches sur la diversité des usages
langagiers montrent combien nous adaptons tous, y compris dans notre
langue maternelle, notre façon de nous exprimer aux situations et aux
interlocuteurs. Ce plurilinguisme, et tout particulièrement la façon dont
les diverses variétés linguistiques interagissent dans l’usage des langues
et favorisent leur apprentissage, constitue un sujet d’étude privilégié
de la psycholinguistique. C’est en s’appuyant sur ces travaux que les
spécialistes de l’enseignement des langues proposent aujourd’hui
des stratégies nouvelles : il ne s’agit plus d’apprendre « à fond » une
ou deux langues ; toute compétence dans une langue, quelle qu’elle
soit, est « bonne à prendre » et à mettre en valeur pour développer la
compétence plurilingue globale de chacun (cf.article sur l'école de la pluralité).
Quels sont les objectifs des recherches en linguistique ?
Hamida Demirdache : Contrairement à une vision
fréquente, le chercheur en
linguistique n’a pas pour but de
décrire les langues et leurs évolutions. Ce qu'il
cherche à caractériser, c'est un objet plus abstrait :
la faculté de langage. Chaque individu a la capacité
de comprendre et de produire, en principe, une infinité de phrases
nouvelles et donc d'exprimer un nombre théoriquement illimité
de pensées. Cette créativité est une caractéristique universelle du
langage humain.
C'est avec les travaux de Noam Chomsky qu’est apparue, dans les
années 1950, la conception du langage comme faculté mentale
créatrice, qui inscrit la linguistique dans le domaine de la psychologie
et aussi dans celui de la biologie (cette créativité étant supposée propre
à l’espèce humaine).
Dans cette perspective, ce ne sont pas les langues elles-mêmes qui
sont l'objet de la linguistique, a fortiori parce que leurs frontières sont
arbitraires d'un point de vue linguistique. Par exemple, l'allemand
et le néerlandais ont le statut de langues distinctes alors qu'ils sont
beaucoup plus proches d'un point de vue linguistique que ne le sont
différents dialectes du chinois. L'objet de la linguistique n'est donc
pas de caractériser les entités historiques et politiques que sont les
langues, mais de caractériser la « langue interne » d'un locuteur, le
savoir qui lui permet de produire et de comprendre les phrases de la
langue qu'il parle.
Le linguiste fait alors l'hypothèse que cette langue interne peut être
caractérisée comme une grammaire, c’est-à-dire comme un système
fi ni de règles permettant d’engendrer toutes les phrases que le locuteur
jugera acceptables, et rien que ces phrases. C'est pourquoi le parler de
tout locuteur est un objet riche et précieux pour les linguistes, quels
que soient le statut que les institutions lui accordent (langue, dialecte,
patois, argot) et les jugements de valeur que les communautés portent
sur lui : il est une manifestation de la faculté créatrice de langage et
donc comme une fenêtre sur le fonctionnement de l'esprit humain..
En quoi consiste le travail du linguiste ?
H. D . : Le linguiste cherche à construire un modèle de la langue
interne du locuteur à partir de différentes données : des énoncés que
le locuteur produit ou qui sont soumis à son jugement. Il suffit que le
modèle engendre une phrase jugée inacceptable pour que le modèle
soit réfuté. Les données recueillies proviennent de l'étude individuelle
et comparée des langues, de l'étude de l'acquisition ou des troubles du
langage, ou d'expériences sur la perception et le traitement du langage.
L'hypothèse chomskyenne est qu'il existe un noyau de propriétés
communes à toutes les langues, une « grammaire universelle » des
langues. L’une de ces propriétés est la récursivité (le fait qu'une unité
puisse contenir une unité du même type). Une proposition peut en effet
contenir un nombre en principe illimité de propositions imbriquées : Zoé croit que Max pense que Rosa a dit que... La récursivité participe de la
créativité du langage.
Le pirahã, langue d’Amazonie, a alimenté le débat sur les invariants
linguistiques. On a dit qu'elle était dépourvue de syntaxe récursive et
que, n'ayant pas de noms de quantités exactes (sauf un et deux), les
Pirahã n'avaient pas l'arithmétique. D'aucuns ont conclu que le pirahã
réfutait l'hypothèse d'une grammaire universelle et étayait l'idée d'un
déterminisme entre langue, pensée et culture. Pour certains, les limitations
de cette langue découlaient d'une limitation de la pensée des Pirahã aux
seuls objets de l'expérience immédiate (visibles, tangibles). D'autres ont
invoqué la détermination inverse : l’absence de nombres et de syntaxe
récursive limitait leur capacité de calcul et de représentation abstraite.
Or, récemment, on a montré que le pirahã possède une syntaxe récursive,
et des études menées chez les Mundurucus, une autre tribu d'Amazonie,
montrent l’existence d’un sens du nombre malgré l’absence de lexique
numérique et de compétences en géométrie sans lexique géométrique4.
Ces résultats accréditent l'idée selon laquelle les facultés de calcul et de
langage sont communes à tous les êtres humains.
1 Conseil de l’Europe
2 Observatoire européen du plurilinguisme
3 Haut conseil de l'éducation
Pour les chercheurs et les étudiants :
• Entretien avec M. Candelier :
- CARAP - Cadre de référence pour les approches plurielles
• Entretien avec H. Demirdache :
- Cahier de L'Herne n°88 : Noam Chomsky. Dirigé par J. Franck & J. Bricmont
- Chomsky N. (1968), Le langage et la pensée, traduction française par L-J. Calvet, Payot.
- Chomsky N. (1990), « Sur la nature, l'utilisation et l'acquisition du langage. », Recherches Linguistiques de Vincennes, vol. 19, pp. 21-44.
- Egré, P. (à paraître), « Philosophie de la linguistique », chapitre in A. Barberousse, D. Bonnay et M. Cozic, Précis de philosophie des sciences, éd. Vuibert.
- Everett D. (2005), « Cultural Constraints on Grammar and Cognition in Pirahã », Current Anthropology Volume 46, Number 4, pp. 621-646.
- Hauser M., Chomsky N. & Fitch W.T. (2002), « The Faculty of Language : What is it, Who has it, and How did it evolve ? », Science, vol. 298, November 2002.
- Isac D. & Reiss C., (2008) I-language : an introduction to linguistics as cognitive science. éd. Oxford University Press.
- Nevins, A., Pesetsky D. & Rodrigues C. (2009), « Pirahã Exceptionality : A Reassessment », Language, Volume 85, Number 2, pp. 355-404.
- Pinker, S., (1999), L'instinct du langage, traduction française chez Odile Jacob.
- Pollock, J-Y. (1997), Langage et cognition, éd. Presses Universitaires de France.
- The Newyorker. April 16, 2007. A Reporter at Large: The Interpreter. Has a remote Amazonian tribe upended our understanding of language?
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