Dilemme en parc

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Julie DANET

L ’un est un oiseau blanc et noir d’Égypte, l’autre un crustacé rouge d’Amérique. Introduits au début des années 1980 dans l’ouest de la France, le premier s’est échappé d’un parc zoologique du Morbihan, le second de plans d’eau d’éleveurs séduits par ses qualités gustatives. Aujourd’hui, l’Ibis sacré et l’Écrevisse de Louisiane ont investi le Parc naturel régional de Brière (PNRB), en Loire-Atlantique. Chargé de préserver le patrimoine naturel et paysager du marais briéron, cet établissement public intercommunal a fort à faire avec ces deux espèces dites invasives car leur prolifération, favorisée par le manque de prédateurs qui leurs sont spécifiques, altère la biodiversité locale. « Des prédations d’ibis sur des nichées d'oiseaux rares comme des guifettes noires ont été rapportées, tandis que la prolifération de l'écrevisse est tenue pour responsable de la disparition des trois quarts de la diversité végétale aquatique des marais au détriment de nombreuses autres espèces », déplore Jean-Patrice Damien, chargé de mission au PNRB. « Nous avons été longtemps les seuls à nous inquiéter de ces perturbations. Depuis peu, nous collaborons avec des scientifiques rennais1 afin de mieux connaître la dynamique et les impacts des populations d'écrevisses et étudier différents moyens de gestion possibles, dont le recours à des pièges. »

Hormis les pêcheurs qui regrettent les dégâts causés par l’écrevisse, le public s’intéresse peu à la question de son éradication. En revanche, certaines associations s’offusquent de celle de l’ibis, pointant un manque de preuves scientifiques de ses nuisances ; l’oiseau étant souvent qualifié de beau, il est probable que cette réaction ait aussi un motif d’ordre émotionnel. La plupart des scientifiques rappellent, comme Pierre Yésou, chercheur ornithologue à l’ONCFS2, que « selon l'UICN3, l’Ibis n’est pas une espèce en danger dans le monde et l’éradication de toute espèce déclarée invasive respecte tant les conventions internationales signées par la France que la réglementation nationale sur la protection de la nature. » C’est pourquoi les autorités préfectorales de Loire-Atlantique, du Morbihan, de Vendée, d'Ille-et-Vilaine et du Maine-et-Loire ont opté, en 2007, pour l’éradication de l’ibis dans ces départements. Tandis que les cas d’espèces invasives semblent se multiplier à la faveur de la croissance des échanges internationaux, ceux du PNRB ont suscité un dilemme exemplaire : ne pas tuer des animaux « qui n’ont rien demandé à personne » ou donner la priorité à la conservation d’une biodiversité locale. L’harmonisation et le respect de la réglementation européenne sur l’introduction d’espèces exotiques paraissent alors plus que jamais de mise : elles sont censées permettre d’éviter des plans de lutte coûteux (quelle que soit cette lutte) et parfois difficiles à faire accepter par les citoyens.

En complément...

1. UMR écobio (Université Rennes 1/CNRS), Agrocampus Ouest et l'Inra à Rennes

2. Office national de la chasse et de la faune sauvage

3. Union internationale pour la conservation de la nature

DOSSIER
Des animaux et des hommes

Parcs et conservation

Des "zoos-labos"

Les parcs zoologiques promeuvent aujourd'hui la sauvegarde des espèces.
Ils y participent aussi hors de leurs enclos avec des chercheurs.
J. D. et O.N.d.S.
Pose d'un appareil de localisation sur un veau marin © Colin Hunter

Une bienveillance nouvelle

Le jardin zoologique a longtemps ressemblé à une prison où l’animal, comme abruti de solitude, paraissait tuer le temps dans une cage exiguë sous les yeux de visiteurs amusés. Depuis plus de 30 ans, une telle situation n’est plus tolérée et, en effet, presque plus visible.

Les gestionnaires de zoo s’attachent désormais à répondre aux divers besoins de leurs animaux. « Privés de traque et de chasse, activités qui occupent 80 % du temps d’éveil des félins, il arrivait à nos tigres de passer leurs journées à tourner en rond. Nous avons alors créé des parcours odorants dans leur enclos et placé des os dans de gros glaçons afin qu’ils s’occupent à lécher, témoigne Brice Lefaux, directeur scientifique du « bioparc » de Doué - la - Fontaine (Maine-et-Loire). Reconstituer les groupes sociaux nécessaires aux animaux grégaires, mimer l’écosystème de l’espèce avec une scénographie végétale, adapter le rythme du nourrissage, installer des zones où l’animal peut se cacher... « Le public apprécie l’apport des connaissances biologiques liées au spécimen qu’il découvre ; il en profite lui aussi. »

Une démarche conservatoire

Les zoos proposent de plus en plus souvent une sensibilisation à la disparition d’espèces. Depuis les années 90, ils s’impliquent dans des programmes de conservation. L’ensemble des individus d’une même espèce dispersés dans les parcs est considéré comme une seule population dont il faut préserver la diversité génétique. Pour ce faire, les zoos s’échangent des individus à des fins de reproduction, bases de données génétiques à l’appui.

Quant à la conservation en nature, l’équipe de Doué-la-Fontaine travaille en particulier à celle de la Girafe au Niger. « En échange du financement de semences et de puits, nous incitons les villageois à protéger les géantes de la savane plutôt que de les chasser en raison des dégâts qu’elles causent aux cultures. Les effectifs de girafes sont passés de 50 à 250 grâce à ce travail », souligne Brice Lefaux. La collaboration avec des chercheurs est aussi sortie des limites des parcs animaliers. Le zoo sarthois de La Flèche étudie, avec le Centre de recherche sur les mammifères marins de l’Université de La Rochelle, les évolutions et les stratégies alimentaires des veaux marins (phoques communs) qui peuplent les baies du Cotentin. « Nous cherchons à faire connaître et à repousser les menaces qui pèsent sur les espèces de nos propres contrées, indique Cyril Hue, vétérinaire et responsable scientifique du zoo. Dans le cas présent, nous préconisons des mesures de gestion des activités côtières qui tiennent compte des besoins des veaux marins. Les connaissances acquises ont permis d’infirmer l’idée que ces pinnipèdes opposent une concurrence substantielle aux pêcheurs. Grâce à notre expérience en zoo, nous aidons les chercheurs à capturer, à tranquilliser et à manipuler des animaux fragiles pour les besoins des études. » Disposer d’animaux captifs aide ainsi à la survie de leurs congénères sauvages. Certains sont même réintroduits dans la nature. Brice Lefaux note à ce propos que « de nombreux herbivores et oiseaux ont été relâchés avec succès, mais réintroduire des carnivores et des singes est plus difficile car les mères captives ne peuvent enseigner à leurs petits ce qu’il faut chasser et comment le faire sans perdre trop d’énergie »

Un "écobusiness" faunique

Christian PIHET, Professeur, chercheur à l’UMR «Espaces et sociétés » (CNRS/université d'Angers, du Maine, de Nantes, de Caen et Rennes 2), directeur du Carta, Centre angevin de recherche sur les territoires et l’aménagement
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Le contact avec la faune sauvage est un mode privilégié de l’expansion du « tourisme écologique » ou « écotourisme », tant les animaux apparaissent comme emblématiques de la nature et tant ils fascinent les visiteurs, pour la plupart urbains, car ils représentent à leurs yeux le Jardin d’Eden. C’est pourquoi ce tourisme, organisé grâce à la sanctuarisation de territoires, est centré sur l’observation d’animaux dans un habitat présenté comme naturel (alors que, bien souvent, il a subi des aménagements substantiels). Depuis les années 1980, l’accroissement du nombre de touristes animaliers et des lieux d’observation organisée est considérable. Différentes analyses évaluent le nombre de ces touristes à plus de 200 millions, soit près de 30 % des effectifs du tourisme international, et le chiffre d’affaires annuel de cette activité à environ 25 milliards de dollars.

Ce sont les pays « du Nord » (Canada, États- Unis, Europe) avec leurs parcs nationaux qui ont d’abord concentré ces touristes. Les progressions les plus fortes sont désormais observées dans des pays « du Sud » qui, comme le Costa Rica, l’Afrique du Sud et la Chine, font de la biodiversité un argument principal de leur stratégie de développement touristique. Bien que le tourisme faunique se soit mondialisé, ses approches et ses effets divergent entre ces deux parties du monde. En Europe et en Amérique du Nord, il est le plus souvent inscrit dans un développement régulé, grâce à un dialogue avec les habitants qui tend à concilier respect des animaux et économie locale. Les parcs canadiens comme Banff, avec une limitation du nombre d’hébergements situés en périphérie et une restriction des accès, en représentent un modèle-type. En revanche, au sud, l’effet d’aubaine domine encore largement : un tourisme massif centré sur quelques espèces phares est souvent privilégié tandis que les mesures et les équipements de gestion demeurent insuffisants et que certaines réserves finissent par disparaître au profit d’une demande aiguë de terres cultivables.

Le tourisme animalier peut conjuguer préservation de la faune et développement local, mais pour rendre ces deux objectifs davantage compatibles, il faudra probablement réguler et limiter plus systématiquement les profits économiques liés à toute exploitation des réserves.

En complément...

• Le paysage animal. L’homme et la grande faune : une zoogéographie historique, X. de Planhol (Fayard, 2004)

• Newsome, D, Dowling, R, Moore, S, 2005, Wildlife tourism, Clevedon, Channel View Publications, 299 pages.

• Blanc, N. (2000) Les animaux et la ville, Paris, Odile Jacob, 232 pages.

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