Simulation (calcul) de l’évolution du nombre de lapins malades

Simulation (calcul) de l’évolution du nombre de lapins malades dans une population dont la fragmentation en groupes quasi isolés les uns des autres double tous les 10 ans. En orange, les formes de maladie non sévères ; en rouge, les formes sévères, dont l’augmentation finit par décimer la population.

DOSSIER
Des animaux et des hommes

Préservation de la faune

Des lapins à rebondissement

Des études menées sur le lapin de garenne suggèrent de réviser la gestion de ses populations.
par Stéphane MARCHANDEAU, chef de projet à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, à Nantes

Le lapin de garenne est une espèce appréciée des chasseurs mais redoutée par les agriculteurs en raison des dégâts qu'elle est capable de commettre aux cultures. Elle intéresse aussi les gestionnaires d’espaces protégés car elle est un acteur majeur de nos écosystèmes : son pâturage entretient des prairies rases favorables à des plantes menacées telles que des orchidées. Ses effectifs ont fortement régressé depuis 30 ans, conduisant l'UICN1 à la classer comme « quasiment menacée » en France.

Pour l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, établissement public chargé de mener des recherches sur la faune sauvage, il s’agit de proposer une gestion durable de l'espèce et de ses habitats qui permette son exploitation par la chasse sans mettre en danger ses populations.

Favoriser la circulation des virus
Les populations de lapins sont soumises à deux facteurs limitants majeurs : la dégradation de leurs habitats et deux maladies virales, la myxomatose et la RHD (Rabbit Haemorrhagic Disease), dont les taux de mortalité ont atteint 90 % lors des plus fortes épizooties. Les travaux que nous menons avec l'équipe de Dominique Pontier2 à Lyon ont montré l’interaction de ces deux facteurs : lorsque les populations se fragmentent sous l'effet de la dégradation de l'habitat, l'impact des maladies augmente. Ce résultat a été obtenu à l’aide d’un modèle mathématique intégrant la fragmentation de l’habitat et la circulation des virus, puis confirmé par des études de terrain. Il indique que plus la population est fragmentée, moins la circulation des virus est efficace et plus l'immunité des populations diminue. Il a permis d'établir des règles qui vont à contre-courant de la vision et de la gestion classiques des épizooties : plutôt que de limiter les infections par la vaccination ou par l'isolement d'individus malades, nous proposons de favoriser, au contraire, la circulation des virus pour entretenir dans la population une immunité forte qui réduit l'impact des maladies.

Il s'agit donc de mettre en oeuvre des mesures de gestion des habitats permettant de maintenir ou de créer des contacts entre les noyaux de populations isolées et d'augmenter la taille de ces noyaux. Cette approche nouvelle nécessite d’expliquer nos résultats aux associations de chasse et aux gestionnaires locaux, et de travailler en concertation avec le monde agricole pour prévenir les nouveaux risques de dégâts aux cultures. Ces mesures sont principalement l’aménagement de garennes (terriers) artificielles, le maintien des haies, bosquets et couverts agricoles qui offrent des abris aux lapins, et l’ouverture de milieux (débroussaillage, installation et entretien de pelouses rases sur lesquelles le lapin s’alimente). De telles opérations sont menées, par exemple, à La Chevallerais et à Saint-Philbert-de- Grand-Lieu, en Loire-Atlantique.

Faire une économie de vaccins
En parallèle, nous étudions avec l'équipe de Jacques Le Pendu3 les facteurs génétiques qui déterminent le niveau de sensibilité des lapins à la RHD. Cette maladie est apparue en 1984, vraisemblablement par la mutation d'un virus très proche des norovirus responsables de gastro-entérites chez l'Homme4. L’étude des relations entre le lapin et le virus de la RHD (RHDV) présente plusieurs intérêts en matière de gestion sanitaire des populations. En effet, la connaissance de l'évolution de la structure génétique des populations de lapins et de la diversité génétique du RHDV permettra peut-être de comprendre et de prédire l'impact de la RHD dans la nature : celui-ci pourrait s'atténuer sous l'effet de la sélection naturelle d'individus résistants ou augmenter si le virus mutait pour infecter les animaux jusque-là résistants.

Ces travaux sont susceptibles de concerner aussi les lapins d’élevage : la sélection d’individus résistants à la RHD permettrait de supprimer la vaccination systématique actuellement pratiquée et donc de diminuer les coûts de production .

1. Union internationale pour la conservation de la nature

2. laboratoire « Biométrie et biologie évolutive » (CNRS/Université Lyon 1)

3. équipe « Glyco-immunologie » du CRCNA (Inserm/universités de Nantes et d’Angers)

Des facteurs de survie

L’écologie a fait de la préservation d’espèces menacées une priorité d’étude.
par Jean SECONDI et Olivier PAYS-VOLARD, Maîtres de conférences, chercheurs au Leesa, Laboratoire d'études environnementales des systèmes anthropisés (Université d’Angers), groupe « Écologie et conservation des vertébrés »

L’importance de l’écologie s’est accrue lorsque sont apparues, dès les années 1970, l’existence d’une nouvelle crise de la biodiversité (une extinction massive d’espèces) et la responsabilité majeure de l’Homme dans cette crise. C’est pourquoi les études écologiques visent le plus souvent à connaître les conditions environnementales dans lesquelles une espèce, un groupe d’espèces ou un habitat peut persister, et à proposer des aménagements du territoire ou des modifications des activités humaines à des fins de préservation. Elles privilégient les espèces dites patrimoniales, c’est-à-dire rares ou restreintes à des milieux eux-mêmes peu fréquents. Ces espèces bénéficient souvent d’un statut de protection légal en raison du risque de leur extinction, fonction de la taille de leurs populations, de la surface qu’elles occupent et de la vitesse de réduction de ces deux paramètres.

Une jungle de causes à effets
Les facteurs qui jouent sur le « fonctionnement » des populations sont nombreux ; mesurer objectivement leurs effets et ceux de leurs interactions est un défi. Typiquement, on confronte des données d’observation et des indications issues de modèles théoriques. Ces effets ne pouvant être évalués complètement, on cherche surtout à cerner les facteurs majeurs sur lesquels il est possible d’agir afin de favoriser une cohabitation durable entre les espèces concernées et l’Homme. Trois études que nous menons illustrent la diversité des problèmes rencontrés.

De nombreuses prairies alluviales bordent la Loire et ses affluents. Leur inondation périodique favorise le maintien d’une activité agricole qui en fait des prairies de fauche, source de foin. Leur persistance dépendra de celle des inondations, dont l’ampleur et le rythme peuvent changer avec le réchauffement climatique, et de la gestion humaine des sols visant, par exemple, à augmenter la rentabilité des prairies de fauche. Elles hébergent des espèces devenues patrimoniales en raison de la disparition massive de ces milieux à l’échelle de l’Europe occidentale. Le Râle des genêts, dont les praires alluviales ligériennes hébergent les deux tiers des effectifs nationaux, fait partie des espèces d’oiseaux considérées comme en danger. En collaboration avec la LPO Anjou (Ligue pour la protection des oiseaux), nous cherchons à mieux connaître les relations entre les variables d'habitat (structure de la végétation, abondance des proies...) et la présence des râles, localisés grâce à des écoutes nocturnes, afin d’identifier les sites à conserver en priorité.

Par ailleurs, les routes et les voies ferrées constituent des entraves importantes aux déplacements des animaux terrestres, or la libre circulation est essentielle au maintien des populations car elle leur permet de coloniser des sites adaptés à leurs besoins et assure le brassage des gènes nécessaire à leur adaptation aux changements environnementaux. Pour réduire cette fragmentation, des ouvrages sont installés de façon à permettre des traversées sans risque des voies de transport. L’efficacité de ces « écoducs » est toutefois mal connue. Nous nous intéressons aux amphibiens (tritons, grenouilles), qui sont très vulnérables en raison de leurs déplacements lents mais fréquents pour trouver les points d’eau où se reproduire. Le recours à des analyses génétiques de spécimens capturés nous renseigne sur le brassage des populations auxquelles ils appartiennent. Nous pourrons ainsi mesurer et comparer les échanges d'individus entre divers sites de reproduction séparés par des voies de transport afin d’évaluer l’efficacité de différents écoducs.

Enfin, dans le parc national de Hwange, au Zimbabwe, la population d’éléphants a doublé en 15 ans depuis l’arrêt des abattages et la mise en place de points d’eau permanents ; elle atteint 35 000 individus aujourd’hui. Cette augmentation s’accompagne du déclin de populations d’autres espèces herbivores et de conflits avec des villageois car plusieurs milliers d’éléphants ne se cantonnent plus à l’intérieur du parc. L’objectif majeur du projet supervisé par le laboratoire lyonnais « Biométrie et biologie évolutive » est de préciser la responsabilité des éléphants dans ce déclin. Pour ce faire, nous équipons actuellement 5 espèces herbivores (éléphant, buffle, zèbre, koudou, impala) et 3 espèces carnivores (lion, hyène, lycaon) de colliers qui enregistrent la localisation des individus et permettent ainsi de connaître leurs activités. Ces données devraient permettre de savoir si, en effet, les éléphants tendent à refouler les autres herbivores des meilleures zones du parc vers des milieux de moindre qualité et les exposent ainsi davantage à leurs prédateurs.

© Gecco / LPO 49

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