Simulation (calcul) de l’évolution du nombre de lapins malades dans une population dont la fragmentation en groupes quasi isolés les uns des autres double tous les 10 ans. En orange, les formes de maladie non sévères ; en rouge, les formes sévères, dont l’augmentation finit par décimer la population.
Le lapin de garenne est une espèce appréciée des chasseurs
mais redoutée par les agriculteurs en raison des dégâts qu'elle
est capable de commettre aux cultures. Elle intéresse aussi les
gestionnaires d’espaces protégés car elle est un acteur majeur de nos
écosystèmes : son pâturage entretient des prairies rases favorables
à des plantes menacées telles que des orchidées. Ses effectifs ont
fortement régressé depuis 30 ans, conduisant l'UICN1 à la classer
comme « quasiment menacée » en France.
Pour l'Office national de la chasse et de la faune sauvage,
établissement public chargé de mener des recherches sur la faune
sauvage, il s’agit de proposer une gestion durable de l'espèce et de
ses habitats qui permette son exploitation par la chasse sans mettre
en danger ses populations.
Favoriser la circulation des virus
Les populations de lapins sont soumises à deux facteurs limitants
majeurs : la dégradation de leurs habitats et deux maladies virales,
la myxomatose et la RHD (Rabbit Haemorrhagic Disease), dont les
taux de mortalité ont atteint 90 % lors des plus fortes épizooties. Les travaux que nous menons avec l'équipe de Dominique Pontier2 à Lyon ont montré l’interaction de ces deux
facteurs : lorsque les populations se fragmentent sous l'effet de
la dégradation de l'habitat, l'impact des maladies augmente.
Ce résultat a été obtenu à l’aide d’un modèle mathématique
intégrant la fragmentation de l’habitat et la circulation des virus, puis
confirmé par des études de terrain. Il indique que plus la population
est fragmentée, moins la circulation des virus est efficace et plus
l'immunité des populations diminue. Il a permis d'établir des règles
qui vont à contre-courant de la vision et de la gestion classiques
des épizooties : plutôt que de limiter les infections par la vaccination
ou par l'isolement d'individus malades, nous proposons de favoriser,
au contraire, la circulation des virus pour entretenir dans la population
une immunité forte qui réduit l'impact des maladies.
Il s'agit donc de mettre en oeuvre des mesures de gestion des
habitats permettant de maintenir ou de créer des contacts entre les
noyaux de populations isolées et d'augmenter la taille de ces noyaux.
Cette approche nouvelle nécessite d’expliquer nos résultats aux
associations de chasse et aux gestionnaires locaux, et de travailler
en concertation avec le monde agricole pour prévenir les nouveaux
risques de dégâts aux cultures. Ces mesures sont principalement
l’aménagement de garennes (terriers) artificielles, le maintien des
haies, bosquets et couverts agricoles qui offrent des abris aux lapins,
et l’ouverture de milieux (débroussaillage, installation et entretien de
pelouses rases sur lesquelles le lapin s’alimente). De telles opérations
sont menées, par exemple, à La Chevallerais et à Saint-Philbert-de-
Grand-Lieu, en Loire-Atlantique.
Faire une économie de vaccins
En parallèle, nous étudions avec l'équipe de Jacques Le Pendu3 les
facteurs génétiques qui déterminent le niveau de sensibilité des lapins
à la RHD. Cette maladie est apparue en 1984, vraisemblablement
par la mutation d'un virus très proche des norovirus responsables de
gastro-entérites chez l'Homme4. L’étude des relations entre le lapin
et le virus de la RHD (RHDV) présente plusieurs intérêts en matière
de gestion sanitaire des populations. En effet, la connaissance de
l'évolution de la structure génétique des populations de lapins et
de la diversité génétique du RHDV permettra peut-être de comprendre
et de prédire l'impact de la RHD dans la nature : celui-ci pourrait
s'atténuer sous l'effet de la sélection naturelle d'individus résistants
ou augmenter si le virus mutait pour infecter les animaux jusque-là
résistants.
Ces travaux sont susceptibles de concerner aussi les lapins d’élevage :
la sélection d’individus résistants à la RHD permettrait de supprimer
la vaccination systématique actuellement pratiquée et donc de
diminuer les coûts de production .
1. Union internationale pour la conservation de la nature
2. laboratoire « Biométrie et biologie évolutive » (CNRS/Université Lyon 1)
3. équipe « Glyco-immunologie » du CRCNA (Inserm/universités de Nantes et d’Angers)
L’importance de l’écologie s’est accrue
lorsque sont apparues, dès les années
1970, l’existence d’une nouvelle crise de la
biodiversité (une extinction massive d’espèces)
et la responsabilité majeure de l’Homme dans
cette crise. C’est pourquoi les études écologiques
visent le plus souvent à connaître les conditions
environnementales dans lesquelles une espèce,
un groupe d’espèces ou un habitat peut persister,
et à proposer des aménagements du territoire
ou des modifications des activités humaines à
des fins de préservation. Elles privilégient les
espèces dites patrimoniales, c’est-à-dire rares
ou restreintes à des milieux eux-mêmes peu
fréquents. Ces espèces bénéficient souvent d’un
statut de protection légal en raison du risque
de leur extinction, fonction de la taille de leurs
populations, de la surface qu’elles occupent et de
la vitesse de réduction de ces deux paramètres.
Une jungle de causes à effets
Les facteurs qui jouent sur le « fonctionnement »
des populations sont nombreux ; mesurer
objectivement leurs effets et ceux de leurs
interactions est un défi. Typiquement, on
confronte des données d’observation et des
indications issues de modèles théoriques. Ces
effets ne pouvant être évalués complètement,
on cherche surtout à cerner les facteurs
majeurs sur lesquels il est possible d’agir afin
de favoriser une cohabitation durable entre les
espèces concernées et l’Homme. Trois études
que nous menons illustrent la diversité des
problèmes rencontrés.
De nombreuses prairies alluviales bordent
la Loire et ses affluents. Leur inondation
périodique favorise le maintien d’une activité
agricole qui en fait des prairies de fauche,
source de foin. Leur persistance dépendra de
celle des inondations, dont l’ampleur et le
rythme peuvent changer avec le réchauffement
climatique, et de la gestion humaine des sols
visant, par exemple, à augmenter la rentabilité
des prairies de fauche. Elles hébergent des
espèces devenues patrimoniales en raison de la
disparition massive de ces milieux à l’échelle de
l’Europe occidentale. Le Râle des genêts, dont
les praires alluviales ligériennes hébergent les
deux tiers des effectifs nationaux, fait partie
des espèces d’oiseaux considérées comme en
danger. En collaboration avec la LPO Anjou
(Ligue pour la protection des oiseaux), nous
cherchons à mieux connaître les relations
entre les variables d'habitat (structure de
la végétation, abondance des proies...) et
la présence des râles, localisés grâce à des
écoutes nocturnes, afin d’identifier les sites à
conserver en priorité.
Par ailleurs, les routes et les voies ferrées
constituent des entraves importantes aux
déplacements des animaux terrestres, or la
libre circulation est essentielle au maintien des
populations car elle leur permet de coloniser
des sites adaptés à leurs besoins et assure le
brassage des gènes nécessaire à leur adaptation
aux changements environnementaux. Pour
réduire cette fragmentation, des ouvrages sont
installés de façon à permettre des traversées
sans risque des voies de transport. L’efficacité
de ces « écoducs » est toutefois mal connue.
Nous nous intéressons aux amphibiens (tritons,
grenouilles), qui sont très vulnérables en raison
de leurs déplacements lents mais fréquents
pour trouver les points d’eau où se reproduire.
Le recours à des analyses génétiques de
spécimens capturés nous renseigne sur le
brassage des populations auxquelles ils
appartiennent. Nous pourrons ainsi mesurer et
comparer les échanges d'individus entre divers
sites de reproduction séparés par des voies de
transport afin d’évaluer l’efficacité de différents
écoducs.
Enfin, dans le parc national de Hwange, au
Zimbabwe, la population d’éléphants a doublé
en 15 ans depuis l’arrêt des abattages et la
mise en place de points d’eau permanents ;
elle atteint 35 000 individus aujourd’hui.
Cette augmentation s’accompagne du déclin
de populations d’autres espèces herbivores
et de conflits avec des villageois car plusieurs
milliers d’éléphants ne se cantonnent plus à
l’intérieur du parc. L’objectif majeur du projet
supervisé par le laboratoire lyonnais « Biométrie
et biologie évolutive » est de préciser la
responsabilité des éléphants dans ce déclin.
Pour ce faire, nous équipons actuellement
5 espèces herbivores (éléphant, buffle, zèbre,
koudou, impala) et 3 espèces carnivores (lion,
hyène, lycaon) de colliers qui enregistrent la
localisation des individus et permettent ainsi de
connaître leurs activités. Ces données devraient
permettre de savoir si, en effet, les éléphants
tendent à refouler les autres herbivores des
meilleures zones du parc vers des milieux de
moindre qualité et les exposent ainsi davantage
à leurs prédateurs.
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