Problématique moustique

Dominique PÉCAUD, Maître de conférences en sociologie, chercheur à l’Institut de l’Homme et de la technologie (Université de Nantes)

Le moustique est-il nuisible ? Doit-on essayer de l’éliminer ?

Les enjeux de ce questionnement sans réponse unanime sont éclairés par l’étude de la chasse aux moustiques dans l’estuaire de la Loire, une activité méconnue. Dans les habitations, le « gibier » est généralement Culex pipiens, qui évolue près des points d’eau des jardins et des balcons. À une plus grande échelle, un opérateur public, l’Entente interdépartementale de démoustication, lutte contre les moustiques des zones humides. Il s’agit principalement de Aedes detritus et de Aedes caspius, dont les larves, déposées sur les sols asséchés de milieux inondables, éclosent en quelques jours dès que les marées ou les fortes pluies provoquent des débordements. La diversité des populations de moustiques et leurs facultés d’adaptation rendent cette lutte difficile techniquement, mais il existe un problème d’un autre type. Des enquêtes sociologiques montrent en effet la grande variété des représentations culturelles et sociales « du » moustique et de ses nuisances : un gérant de camping ou un nouveau résident souhaitera une éradication définitive, alors qu’un agriculteur, un saunier (paludier) ou un habitant de longue date estimera que les moustiques font partie du paysage.

L’idée que l’on se fait de ces animaux et la tolérance variable envers leur présence apparaissent fortement liées à la construction identitaire, à la fois imaginaire et politique, du territoire. Qui a le « droit » d’être là ? Qui décide de ce « droit »? Des réponses diverses ressortent de l’analyse de l’expression privée ou publique (relayée par des élus locaux) de la plainte et de celle des moyens employés pour réduire les nuisances. Elles témoignent de logiques d’action différentes. S’il peut paraître plutôt aisé de comprendre les divergences d’opinion sur l’emploi d’insecticides, il est en revanche moins facile de savoir pourquoi les Ligériens n’utilisent pas de moustiquaires comme le font les Camarguais, ou pourquoi un chasseur tolère la présence des moustiques quand il est à la chasse et revendique leur destruction lorsque ses enfants subissent leurs piqûres.

La plainte n’équivaut pas à la gêne. Il reste à mieux comprendre, interviews à l'appui, comment elle se construit pour concevoir des scénarios de lutte satisfaisants. Il est prévu de soumettre ensuite ces scénarios à chacun des différents groupes d’acteurs d'un même territoire (riverains, chasseurs, agriculteurs, etc.), séparément, afin d’offrir à la délibération publique des solutions aussi consensuelles que possible.

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DOSSIER
Des animaux et des hommes

Territoire et cohabitation

Des citadins sauvages

Christian PIHET, Professeur de géographie à l'Université d'Angers, chercheur à l’UMR «Espaces et sociétés », directeur du Centre angevin de recherche sur les territoires et l’aménagement

La faune sauvage des villes est méconnue. Pourtant, ses effectifs recensés croissent, qu’il s’agisse de prédateurs tels les rapaces et les renards, ou d’insectes comme les blattes ; ils sont de plus en plus visibles au coeur même des agglomérations et semblent se diversifier. Par exemple, des oiseaux tropicaux comme les ibis s’installent dans des métropoles nord-américaines.

Connaître en détails ces changements et leurs causes paraît irréalisable. Il est néanmoins possible de dresser un tableau de l’urbanisation de la faune et de l’expliquer, non seulement au moyen d’études écologiques, centrées sur l’observation des animaux, et de données géographiques relatives aux agglomérations, mais aussi grâce aux témoignages de riverains, d’élus, d’agents immobiliers... qui permettent, une fois qu'ils sont recoupés, de mieux connaître la présence de la faune et d’évaluer ses impacts sur la vie urbaine.

Les enquêtes que nous avons déjà menées à Baltimore, à Paris et à Angers indiquent que l’urbanisation de la faune s’effectue selon deux mouvements principaux. D’une part, les périmètres urbains s’élargissent. Nombre d’animaux vivant à la marge des villes s’adaptent pour cohabiter avec les nouveaux résidents. Les écureuils, les chevreuils ou les ratons-laveurs trouvent désormais une partie de leur nourriture dans les poubelles. Certains, comme les oiseaux, sont conduits à changer d’habitat à cause de la déforestation et à se montrer vigilants face aux prédateurs, tels les chats, qui accompagnent les humains. Les nouveaux résidents acceptent souvent au nom du « respect de la nature » la présence d’animaux qu’ils ne côtoyaient pas auparavant.

D’autre part, la ville attire des animaux. Elle offre une nourriture abondante et de nombreux abris où nicher : espaces verts, édifices, maisons vides, etc. Grâce aux réseaux de ses voies de circulation, certaines espèces deviennent des « navetteurs » urbains. Ainsi des biologistes rapportent que plusieurs milliers de renards utilisent les lignes du métro londonien pour s’introduire chaque soir au coeur de la capitale anglaise, y glaner des aliments et rejoindre la périphérie au matin.

Cette faune a un poids économique, mal connu lui aussi. On sait déjà, toutefois, qu’elle influe sur le secteur immobilier. Par exemple, la présence connue de rats ou de cafards fait chuter les prix des maisons où ils ont élu domicile, alors que la proximité d’écureuils ou de chevreuils ajoute « du naturel » et donc de la valeur aux résidences périurbaines. Nous cherchons à évaluer plus largement ce poids dans les choix liés à l’occupation et à l’exploitation du territoire. Cette meilleure connaissance, avec celle de l’urbanisation de la faune, devrait aider à harmoniser activités humaines et maintien de la biodiversité.

En complément...

• Les animaux et la ville, N. Blanc (Odile Jacob, 2000)

• Planhol X de. (2004) Le paysage animal. L’homme et la grande faune: une zoogéographie historique, Paris, Fayard, 1127 pages

Le hérisson d’Europe à l’étude

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