Le moustique est-il nuisible ? Doit-on
essayer de l’éliminer ?
Les enjeux de ce questionnement sans
réponse unanime sont éclairés par l’étude
de la chasse aux moustiques dans l’estuaire
de la Loire, une activité méconnue. Dans les
habitations, le « gibier » est généralement Culex pipiens, qui évolue près des points
d’eau des jardins et des balcons. À une plus
grande échelle, un opérateur public, l’Entente
interdépartementale de démoustication, lutte
contre les moustiques des zones humides.
Il s’agit principalement de Aedes detritus et de Aedes caspius, dont les larves, déposées sur les sols asséchés de milieux inondables, éclosent
en quelques jours dès que les marées ou les
fortes pluies provoquent des débordements.
La diversité des populations de moustiques
et leurs facultés d’adaptation rendent cette
lutte difficile techniquement, mais il existe
un problème d’un autre type. Des enquêtes
sociologiques montrent en effet la grande
variété des représentations culturelles et
sociales « du » moustique et de ses nuisances :
un gérant de camping ou un nouveau résident
souhaitera une éradication définitive, alors
qu’un agriculteur, un saunier (paludier) ou
un habitant de longue date estimera que les
moustiques font partie du paysage.
L’idée que l’on se fait de ces animaux et
la tolérance variable envers leur présence
apparaissent fortement liées à la construction
identitaire, à la fois imaginaire et politique,
du territoire. Qui a le « droit » d’être là ? Qui
décide de ce « droit »? Des réponses diverses
ressortent de l’analyse de l’expression privée
ou publique (relayée par des élus locaux)
de la plainte et de celle des moyens
employés pour réduire les nuisances.
Elles témoignent de logiques d’action
différentes. S’il peut paraître plutôt aisé
de comprendre les divergences d’opinion
sur l’emploi d’insecticides, il est en revanche
moins facile de savoir pourquoi les Ligériens
n’utilisent pas de moustiquaires comme
le font les Camarguais, ou pourquoi
un chasseur tolère la présence des
moustiques quand il est à la chasse
et revendique leur destruction lorsque
ses enfants subissent leurs piqûres.
La plainte n’équivaut pas à la gêne. Il reste à mieux comprendre, interviews à l'appui, comment elle se construit pour concevoir des scénarios de lutte satisfaisants. Il est prévu de soumettre ensuite ces scénarios à chacun des différents groupes d’acteurs d'un même territoire (riverains, chasseurs, agriculteurs, etc.), séparément, afin d’offrir à la délibération publique des solutions aussi consensuelles que possible.
La faune sauvage des villes est méconnue. Pourtant, ses effectifs
recensés croissent, qu’il s’agisse de prédateurs tels les rapaces et
les renards, ou d’insectes comme les blattes ; ils sont de plus en plus
visibles au coeur même des agglomérations et semblent se diversifier.
Par exemple, des oiseaux tropicaux comme les ibis s’installent dans des
métropoles nord-américaines.
Connaître en détails ces changements et leurs causes paraît irréalisable.
Il est néanmoins possible de dresser un tableau de l’urbanisation de la
faune et de l’expliquer, non seulement au moyen d’études écologiques,
centrées sur l’observation des animaux, et de données géographiques
relatives aux agglomérations, mais aussi grâce aux témoignages de
riverains, d’élus, d’agents immobiliers... qui permettent, une fois qu'ils
sont recoupés, de mieux connaître la présence de la faune et d’évaluer
ses impacts sur la vie urbaine.
Les enquêtes que nous avons déjà menées à Baltimore, à Paris et à Angers
indiquent que l’urbanisation de la faune s’effectue selon deux
mouvements principaux. D’une part, les périmètres urbains s’élargissent.
Nombre d’animaux vivant à la marge des villes s’adaptent pour
cohabiter avec les nouveaux résidents. Les écureuils, les chevreuils ou
les ratons-laveurs trouvent désormais une partie de leur nourriture dans
les poubelles. Certains, comme les oiseaux, sont conduits à changer
d’habitat à cause de la déforestation et à se montrer vigilants face aux
prédateurs, tels les chats, qui accompagnent les humains. Les nouveaux
résidents acceptent souvent au nom du « respect de la nature » la
présence d’animaux qu’ils ne côtoyaient pas auparavant.
D’autre part, la ville attire des animaux. Elle offre une nourriture abondante
et de nombreux abris où nicher : espaces verts, édifices, maisons vides,
etc. Grâce aux réseaux de ses voies de circulation, certaines espèces
deviennent des « navetteurs » urbains. Ainsi des biologistes rapportent
que plusieurs milliers de renards utilisent les lignes du métro londonien
pour s’introduire chaque soir au coeur de la capitale anglaise, y glaner
des aliments et rejoindre la périphérie au matin.
Cette faune a un poids économique, mal connu lui aussi. On sait déjà, toutefois, qu’elle influe sur le secteur immobilier. Par exemple, la présence connue de rats ou de cafards fait chuter les prix des maisons où ils ont élu domicile, alors que la proximité d’écureuils ou de chevreuils ajoute « du naturel » et donc de la valeur aux résidences périurbaines. Nous cherchons à évaluer plus largement ce poids dans les choix liés à l’occupation et à l’exploitation du territoire. Cette meilleure connaissance, avec celle de l’urbanisation de la faune, devrait aider à harmoniser activités humaines et maintien de la biodiversité.
• Les animaux et la ville, N. Blanc (Odile Jacob, 2000)
• Planhol X de. (2004) Le paysage animal. L’homme et la grande faune: une zoogéographie historique, Paris, Fayard, 1127 pages
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