Reprendre corps

ou comment aider les victimes d’atteintes corporelles graves à surmonter leur souffrance psychique
par Sophie GEFFRIAUD, psychologue clinicienne au Centre des brûlés du CHU de Nantes

La chirurgie est un univers d’instrumentation technique sophistiquée et de traumatismes à la fois physiques et psychiques. L’équipe chirurgicale est là pour réparer un corps blessé ; c’est d’abord du chirurgien dont le patient a besoin. Cependant, dans un travail mené en collaboration avec l’équipe, la souffrance psychique peut être prise en charge par un psychologue clinicien, afin de permettre au patient de mieux appréhender son traumatisme, son hospitalisation, les gestes techniques qu’il va subir et les éventuelles séquelles de son accident corporel. Ce type d’accompagnement n’est pas encore généralisé dans les services hospitaliers mais il se développe.

Évaluer le traumatisme psychique
L’atteinte corporelle, parfois très douloureuse ou invalidante dans des cas tels que les brûlures graves, signe la perte d’une partie de soi. Elle réactive alors, bien souvent, le souvenir d’un traumatisme antérieur.

Dans un premier temps, l’acceptation de l’accident par le patient passe par sa compréhension des actes techniques réalisés ou programmés par l’équipe médicale. Pour le psychologue, c’est là que le dialogue commence, mais outre l’assistance qu’il peut apporter dans cette compréhension, il lui faut avant tout écouter le patient. L’écouter, c’est le respecter, pour instaurer un climat de confiance qui va faciliter sa prise en charge ; c’est aussi obtenir les informations nécessaires à l’orientation de cette prise en charge grâce à l’établissement d’un « tableau clinique ». Celui-ci consiste en une description de la souffrance psychique du patient, et en particulier du rapport de cette souffrance à son corps, à son estime de soi, à ses valeurs, à son histoire récente ou plus ancienne, à sa vie quotidienne, etc. Ce travail psychologique vise d’abord à permettre au patient de mieux faire le lien entre sa souffrance somatique (corporelle) et sa souffrance psychique, qui est généralement d’autant plus forte que les lésions siègent dans une partie visible du corps, et notamment le visage ou les mains, des organes essentiels à la communication. Il l’aide à verbaliser son traumatisme avec ses propres mots (par exemple, on lui suggère des métaphores qu’il modifie parfois : « je suis brûlé de l’intérieur » ; « je me sens cassée » ; « on a amputé ma vie »…), à exprimer son ressenti avant que celui-ci ne devienne un fardeau trop lourd à porter. En effet, il arrive que des patients quittent l’hôpital en laissant l’impression d’être psychiquement rétablis, tandis qu’il faut du temps pour assimiler l’événement traumatique ; parfois, leurs souffrances peuvent soulever des éléments dépressifs réactionnels.

Mobiliser les ressources adéquates
Le travail vise ensuite à inciter le patient à moins centrer ses pensées sur sa blessure et sa douleur, mais plutôt sur ses points forts, les choses et les personnes qui l’intéressent, les activités qu’il pourra reprendre, etc. Pour ce faire, le recours à l’hypnose dans la prise en charge des grands brûlés s’avère intéressante. Cette technique psychothérapique consiste généralement à placer le patient, lors de plusieurs séances, dans un environnement calme, relaxant. Dans une approche « sur mesure » faite de suggestions, de métaphores ou de questions ciblées, le thérapeute aide le patient à s’appuyer sur ses ressources physiques et mentales pour surmonter au mieux son anxiété, ses peurs, etc.

Rétablir le contact sensoriel
Il peut s’agir enfin d’aider le patient à se réapproprier son corps en complément du travail verbal. Le recours au sens tactile est un moyen puissant de « restauration de soi » : il favorise les « retrouvailles avec le corps ».

Suivant les appréciations de l’équipe pluridisciplinaire, différentes approches complémentaires peuvent être proposées au patient. Outre les techniques psychothérapiques, dont l’hypnose ericksonienne comme courant de psychothérapie moderne, il est ainsi possible de recourir à des techniques psychocorporelles : sophrologie, technique de relaxation, etc.

Ces approches tendent à se multiplier, de façon parfois propice à la confusion. Les techniques psychocorporelles ne sont pas des prises en charge psychothérapiques mais elles utilisent le corps du patient à la fois comme objet de communication et comme moyen thérapeutique.

DOSSIER
Le corps sous pressions

Chirurgie Plastique

Raccommoder le corps et l'esprit

La chirurgie plastique se trouve à la croisée de problèmes techniques, psychologiques et sociétaux dont la gestion tend à se compliquer.
par Franck DUTEILLE, Professeur, chef du service de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique, Centre des brûlés du CHU de Nantes
© www.ohazar.com

Le praticien face à la normalité et à la souffrance

La chirurgie plastique est séparée classiquement en deux branches. La première branche, dite reconstructrice, consiste à redonner au corps un « état normal » en corrigeant la conséquence d’un accident, d’une malformation ou d’une maladie qui empêche objectivement le patient d’avoir une vie quotidienne ou sociale normale. La seconde, dite esthétique, vise à améliorer l’aspect du corps afin de le rapprocher d’un idéal esthétique, par exemple en réduisant un effet visible du vieillissement (lifting) ; le défaut ciblé ne constitue pas objectivement un obstacle à la vie normale dans la mesure où de nombreuses autres personnes qui l’ont aussi ne réclament pas sa suppression. La chirurgie esthétique, dont l’accessibilité et les demandes ne cessent de croître dans le monde, demeure différemment perçue selon les pays. Ainsi, aux États-Unis, les modifications de la poitrine ou du visage sont plus fréquentes et souvent moins discrètes qu’en France. Elle demeure aussi considérée comme relevant d’une médecine non indispensable, dite « de confort ». Comme pour tout autre acte médical, le niveau de prise en charge financière des interventions est défini, en France, selon des règles fixées par la Caisse primaire d’assurance maladie. Pour autant, ces règles ne permettent pas toujours de considérer de façon indiscutable qu’un acte relève de la chirurgie esthétique mais pas de la chirurgie reconstructrice. Par ailleurs, la décision de procéder ou non à l’opération demandée, qui relève finalement du jugement du chirurgien, peut être influencée par une culture variable des rapports au corps et à la souffrance. Depuis deux décennies, le corps médical a nettement amélioré, outre la prise en charge de la douleur physique, celle des souffrances psychologiques liées à l’apparence corporelle. Cette évolution a sans doute participé à la forte augmentation du nombre de poses de prothèses mammaires en France1.

Des problèmes éthiques et légaux accrus

Les techniques de la chirurgie plastique et des greffes ne cessent de progresser. La mise au point de dermes artificiels permet, notamment à la suite d'une brûlure, de reconstituer localement le derme en réduisant la rétractation de la peau liée à la cicatrisation et donc de diminuer les séquelles cutanées ; l’emploi mieux ciblé de substances immunodépressives empêche le rejet rapide d’allogreffes2 et, depuis peu, il est devenu possible de greffer des mains3 ou un visage. Certaines techniques chirurgicales de reconstruction pouvant paraître moins compliquées rencontrent cependant des impasses. Par exemple, on ne sait toujours pas provoquer la reconstitution naturelle de la peau, un tissu particulièrement complexe, pour effacer les larges lésions des grands brûlés.

Les obstacles ne sont pas seulement techniques. En particulier, le nouvel organe ou membre peut être plus ou moins facilement accepté par le patient. L’une des causes de ce problème est neurologique. Aujourd’hui, des techniques d’imagerie cérébrale comme le Pet-scan permettent en effet de montrer, grâce à la visualisation de l’activité électrique corticale, que la perte d’un membre entraîne l’altération du « schéma corporel » du cerveau : les circuits de neurones liés au fonctionnement de ce membre ne sont plus capables d’avoir une activité normale. C’est pourquoi une allogreffe n’est pas proposée à une personne qui a été amputée depuis plus de 3 ans. Néanmoins, les examens préalables et les suivis psychologiques se développent afin de mieux prévoir la capacité d’un patient à supporter un greffon et aider les greffés à accepter durablement leur nouvel état. Enfin, avec les possibilités nouvelles de greffes de main ou de visage, nommés « organes sociaux » parce qu’ils sont très impliqués dans l’identité des individus et dans les échanges avec autrui, apparaissent des problèmes d’ordre éthique et légal. Par exemple, dans quelle mesure peut-on accepter de mêler l’identité d’un individu à celle d’un autre ? Comment la famille d’un défunt va-t-elle réagir si celui-ci est privé de ses mains ou de son visage avant l’inhumation ou l’incinération ? Ces questions, qui apportent une difficulté supplémentaire dans la prise de décision des chirurgiens, font actuellement l’objet de débats intenses dans les communautés des médecins et des juristes. Il est possible qu’elles ne trouvent pas de réponses consensuelles et adaptées à tous les cas.

En complément...

1. Il y a environ 500 000 femmes porteuses d’implants mammaires aujourd’hui en France (source : Afssaps, 2010).

2. Greffes de tissu ou d’organe d’un donneur.

3. Une trentaine de greffes de main ont été effectuées dans le monde à ce jour. Le CHU de Nantes devrait bientôt faire partie des établissements l’ayant réalisée. Lire aussi Reprendre corps, de Sophie Geffriaud (Centre des brûlés, CHU de Nantes), sur la prise en charge psychologique d’atteintes corporelles graves, ci-contre.

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