DOSSIER
Le corps sous pressions

Prenons du recul

La culture du physique

Entretiens avec David LE BRETON, Professeur de sociologie, chercheur au laboratoire « Cultures et sociétés en Europe » (CNRS/Université Marc-Bloch de Strasbourg) et avec Jean-Michel FAURE sociologue, Professeur émérite à l’Université de Nantes et directeur adjoint (1992-2004) du Rénares, Réseau national recherches sur le sport (CNRS)
propos recueillis par O.N.d.S.
David LE BRETON et Jean-Michel FAURE © D. Mordzinski et J.-M. Faure

Quels usages du corps sont typiquement actuels ?
David LE BRETON : Le corps est devenu le lieu principal de la « reconquête de soi », un territoire à explorer à l'affût de sensations inédites, par exemple à l’aide d’une thérapie corporelle, de massages, du yoga ou d’un art martial. Il est aussi le lieu privilégié du contact désiré avec la nature (jogging, randonnée ou autre activité « de plein air ») et celui du bien-être, du bien-paraître ou du paraître-jeune (remise en forme, gymnastique, musculation, cosmétique, diététique, chirurgie esthétique, etc.). Des millions d’individus se font ainsi les bricoleurs inventifs et inlassables de leur corps. La société du spectacle qui nous régit impose un culte de l’apparence, et le design corporel alimente une industrie sans fin.

Posé comme représentant de soi, le corps est le support majeur de l’affirmation personnelle. Il n’est donc plus question de se contenter du corps que l’on a, mais de le compléter, de le conformer à l’idée que l’on s’en fait ; c’est pourquoi l’on multiplie les signes corporels. Bien souvent, le corps n’accède à une présence ou une valeur significative, au moins aux yeux de son possesseur, qu’après avoir été travaillé en profondeur et en surface. La banalisation des tatouages et des piercings ces dernières années, aussi bien chez les hommes que chez les femmes et dans tous les milieux sociaux, en témoigne abondamment.

Piercing et tatouage sont des formes d’embellissement du corps. Choisis pour leur beauté et leur originalité, ils sont destinés à l’appréciation des autres, même s’ils participent de l’intimité. Ils servent désormais couramment à la construction de soi dans un monde où il importe d’attirer le regard. La marque corporelle renouvelle la panoplie des bijoux portés, mais, à la différence de ces derniers, elle est comme une limite symbolique inscrite sur la peau, une signature par laquelle l’individu, en particulier l’adolescent, s’affirme dans une identité choisie, signale sa présence au monde, se détache symboliquement de ses parents en prenant possession de son corps, en ayant dorénavant quelque chose n’appartenant qu’à soi. Elle permet de se différencier des autres, mais sans se perdre dans la solitude. Nombre de témoignages mêlent en effet désir de singularité et sentiment de participer à un courant de fond de la société ; cette contradiction n’est pas perçue car elle participe de logiques de consommation qui échappent à la conscience. Les jeunes générations actuelles sont donc aux antipodes des attitudes rebelles des années 1980 selon lesquelles se tatouer visait avant tout à arborer une marginalité sociale.

Comment le sociologue étudie-t-il les signes corporels ?

D. L. B. : Le sociologue cherche à expliquer des pratiques, fréquentes ou marginales. Pour cela, il ne peut se contenter de statistiques ; il doit observer ces pratiques dans leurs détails, mener des entretiens nombreux avec des acteurs d’âges et de milieux sociaux différents, analyser leurs témoignages et confronter leurs points de vue. Il faut prendre le temps de faire connaissance avec les protagonistes, partager un repas ou un café, cheminer avec eux le temps nécessaire pour découvrir les représentations et les valeurs qui sous-tendent leurs pratiques ; ce temps est parfois long quand on touche à l’intime. Comprendre le tatouage ou le piercing, par exemple, implique de connaître les professionnels et le fonctionnement d’une boutique, d’interroger les clients sur leurs choix, leurs motivations, les aspects privé et public de leur démarche, leurs rapports au corps et à la douleur, leur histoire personnelle.

Les décisions de modification du corps sont diversement influencées. Il faut donc aussi connaître les ressorts symboliques de nos sociétés, savoir comment telle pratique ou telle marque corporelle est perçue et jugée. Cela requiert une observation très large et sans cesse renouvelée de la vie sociale et culturelle. Il est alors possible de mieux saisir, par exemple, que le choix d’un style punk ou gothique peut renvoyer à une dissidence, à une provocation ou à une volonté de s’inscrire dans une mouvance artistique, ou à tout cela à la fois.

La sociologie a ainsi pu montrer combien, dans notre société actuelle, les signes corporels sont devenus des outils d’expression individuelle, tandis que dans des sociétés dites traditionnelles ils sont voués à l’intégration de l’individu au sein d’un collectif. La connaissance de leurs raisons d’être et de leur évolution peut aider à mettre en évidence des mal-être ou des besoins plus ou moins largement partagés.

La pratique d’un sport a-t-elle aussi une signification sociale ?

Jean-Michel FAURE : Selon le sens commun, les individus choisissent de pratiquer un sport en partie en fonction de ses propriétés sociales. Ainsi le rugby, sport de contact et d’affrontement, aurait tout pour séduire les classes populaires, qui pourraient, grâce à lui, exprimer leur goût du combat et leur culte de la virilité. Or un sport n’a pas de telles propriétés ; il s’agit plutôt de valeurs construites socialement et susceptibles de changer avec la culture nationale. Par exemple, le rugby est plus populaire en France qu’en Angleterre où il est le sport préféré des élites sociales.

Pour la sociologie du sport, l’idée de « corps naturel » est aussi une illusion : le corps, c’est de la culture incorporée. Ainsi, plus qu’une nature féminine, c’est un apprentissage ponctué d’injonctions (« une fille se doit de... ») qui détermine les comportements féminins. Toutes les grandes institutions font une place aux disciplines corporelles pour transformer les individus et les faire adhérer à des valeurs, à des objectifs. Si l’armée dépossède ses recrues de leur esthétique corporelle et de leurs habits, c’est en partie parce que la suppression d’attributs de personnalité favorise la soumission. Agir sur le corps est une manière efficace de construire durablement l’identité des individus car, comme l’a proposé Pierre Bourdieu, toute obéissance suppose une « croyance pratique », une habitude qui permet d’obtenir du corps une adhésion à un comportement que l’esprit pourrait refuser et qui « entraîne l’esprit sans qu’il y pense »1. L’usage sportif du corps engage également des schèmes (des mécanismes, règles ou logiques) culturels et moraux inculqués lors d’un apprentissage d’attitudes et de gestes qui ne sont pas uniquement techniques : une tenue particulière, des accolades, de l’agressivité, un fair-play, etc. Chaque sport étant distingué des autres par des valeurs qui renvoient à l’appartenance sociale de ses pratiquants, son choix est un moyen d’expression identitaire, voire de sélection sociale, ainsi que l’exprime ce jeune énarque : « Le tennis est un sport intelligent, il faut réfléchir, ce n’est pas bourrin comme le foot ou du dressage comme la gym. Dans mon club, il n’y a pas de BEP. » Les groupes sociaux expriment aussi, par leurs engagements, des conceptions différentes du sport de loisir et du sport de haut niveau : 35 % des « pratiquants ordinaires » sont d’origine ouvrière, tandis que seuls 14 % des athlètes de haut niveau le sont ; ces proportions sont inverses chez les cadres supérieurs et des professions libérales2. Les athlètes qui accèdent à la haute compétition sont néanmoins des individus socialement à part : ils sont voués « corps et âme » à la recherche de performances, parfois au risque de leur intégrité physique ou psychique ; ils sont assujettis aux rapports concurrents entre des institutions sportives, politiques et économiques qui font prévaloir les modalités de compétition et les valeurs (de performance, de spectacle, de santé, de moralité, etc.) les plus conformes à leurs intérêts3. La sociologie met en lumière les manières de penser qui, dans cette concurrence, sont à l’oeuvre pour imposer une définition légitime du sport et de ses pratiques. Mais qui, outre les sportifs eux-mêmes, peut détenir une légitimité incontestable ? Si, par exemple, on accepte la position qui fait du dopage « un problème de santé publique », on tend à laisser les décisions du corps médical dépasser la seule protection de la santé des sportifs pour intervenir non seulement dans les règles de la compétition mais aussi contre toutes les formes d’addiction.

1. Le sens pratique, P. Bourdieu (Éditions de minuit, 1980)

2. Le sport de haut niveau en Europe, J.-M. Faure et Ch. Suaud (rapport au CNRS, 1998)

3. Cf. Le sport au nom de la santé, et Athlètes sous contradictions

En complément...

• Anthropologie du corps et modernité, D. Le Breton (PUF, 2008)

• Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, D. Le Breton (Métailié, 2002), autres ouvrages du même auteur chez cet éditeur : La peau et la trace. Sur les blessures de soi (2003) ; Expériences de la douleur. Entre destruction et renaissance (2010) ; En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (2007)

• Penser le corps, M. Marzano (PUF, 2002)

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