DOSSIER
Le corps sous pressions

Psychologie de la beauté

Double peine

En plus d’un manque d’attrait, celui ou celle dont le corps n’est pas perçu comme beau subit des
injustices en société.
par André NDOBO et Nicolas ROUSSIAU, respectivement Maître de conférences et Professeur, chercheurs au LabÉCD, laboratoire de psychologie « Éducation, cognition, développement » de l’Université de Nantes
© Punchstock / Comstock

Il nous arrive fréquemment d’évaluer une personne qui nous est étrangère et de lui attribuer des traits de personnalité sur la seule base de son apparence physique. De nombreux chercheurs en psychologie ont montré que cette apparence est un puissant déclencheur d’inférences (d’idées toutes faites, en quelque sorte) et un modulateur du jugement porté sur autrui. Même si nous avons conscience du caractère hasardeux d’une telle estimation, nous y recourons volontiers, parce qu’elle est rapide et nous dispense d’une évaluation approfondie.

Deux poids, deux mesures

D’une manière générale, les études font apparaître qu’un sujet qui n’est pas considéré comme beau paraît être responsable de ses erreurs et plutôt malhonnête, agressif ou peu compétent. Un sujet beau n’est jugé responsable que de ses succès ; s’il réussit, c’est en raison de son intelligence, alors qu’un échec est seulement un accident de parcours. Dans une expérience désormais célèbre (de Karen Dion, en 1972), des adultes devaient sanctionner des enfants de 7 ans qui avaient commis des fautes. Ils ne disposaient pour cela que de photos des enfants et d’une description de leurs fautes respectives, plus ou moins graves. Pour des fautes de même gravité, ils se sont montrés plus tolérants envers les enfants les plus beaux. Les bébés sont eux-mêmes victimes d’une discrimination liée à la beauté. Par exemple, il a été montré que les plus « mignons » d’entre eux reçoivent davantage de regards et de sourires que les autres (voir par exemple, Stephan et Langlois, 1981).

En 1974, Michael Efran a demandé à des étudiants de juger des auteurs de délits de gravités équivalentes et de proposer des punitions ; les peines les moins indulgentes ont été infligées aux sujets les moins beaux. Efran a aussi constaté que les étudiants n’avaient pas conscience de l’impact de la beauté sur leurs jugements : 93% d’entre eux ont prétendu avoir fondé leur décision uniquement sur les éléments objectifs dont ils disposaient.

Ce phénomène affecte aussi l’évaluation scolaire : une tendance à mieux noter les beaux élèves a été mise en évidence chez des enseignants. (Clifford et Walster, 1973 ; Murphy et Nelson, 1981) En milieu professionnel, plusieurs études menées dans différents secteurs d’activité ont montré qu’il intervient également dans le recrutement et dans la progression des carrières (Dipboye, Fromkin et Wiback, 1975).

La beauté suscite toutefois des attentes en termes d’aptitude et de performance ; elle est parfois un handicap. Les résultats d’une étude menée en 1985 (Heilman et Stopeck) étayent l’hypothèse de la « beauté fatale » selon laquelle les femmes séduisantes tendent à être écartées de l’accès aux emplois d’encadrement ou de direction parce que leur beauté pourrait nuire au bon exercice d’une telle fonction.

L’attractivité de la beauté

L’approche psychologique « physiognomiste » recense les critères de beauté et tente d’expliquer leur attractivité. Selon elle, la qualification esthétique d’une personne ne résulte pas seulement d’impressions subjectives de l’observateur, fondée sur ses goûts, son histoire ou sa personnalité, et de facteurs culturels (un standard tel qu’une silhouette fine actuellement en Occident, par exemple) : elle découle aussi d’un processus biologique.

Le visage est au centre de ces recherches. Il a été montré que les visages moyens (dont les éléments principaux sont de tailles moyennes) et symétriques sont les plus attirants, et qu’ils le sont parce qu’ils sont perçus comme des signes de bonne santé ou de valeur reproductive, (Langlois & Roggman, 1990) tandis qu’une dissymétrie évoque une anomalie génétique. De plus, le visage est d’autant plus attirant qu’il est prototypique du genre sexuel : mâchoire et pommettes larges, menton fort et petits yeux chez les hommes ; grands yeux, sourcils hauts et fins, nez et menton petits, mâchoires étroites, lèvres épaisses et visage poupin chez les femmes (Mealey, Bridgstock & Townsend, 1999 ; Grammer & Thornhill, 1994). L’approche de la psychologie sociale est différente. Elle considère avant tout que « la beauté est dans l'oeil de l'observateur » : le jugement d’attrait est établi à partir de critères personnels qui varient avec le temps. Elle s’intéresse donc moins à l’existence possible de critères de beauté physique universels ou largement partagés par les membres d’un même groupe social qu’au processus de « renforcement social différentiel » (Luxen & Van de Vijver, 2006; Byrne, 1971) : quand une personne est perçue de la même façon par plusieurs membres de son entourage, elle tend à s’approprier leurs jugements puis à s’y conformer, en se montrant plus ou moins docile ou joyeuse, en soulignant son incompétence ou son innocence, etc.

En complément...

• Le poids des apparences, J.-F. Amadieu (Odile Jacob, 2002)

• Ce qui est beau... est bien, J.-Y. Baudouin et G. Tiberghien (P.U. de Grenoble, 2004)

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