Il nous arrive fréquemment d’évaluer une
personne qui nous est étrangère et de lui
attribuer des traits de personnalité sur la seule
base de son apparence physique. De nombreux
chercheurs en psychologie ont montré que
cette apparence est un puissant déclencheur
d’inférences (d’idées toutes faites, en quelque
sorte) et un modulateur du jugement porté
sur autrui. Même si nous avons conscience
du caractère hasardeux d’une telle estimation,
nous y recourons volontiers, parce qu’elle
est rapide et nous dispense d’une évaluation
approfondie.
Deux poids, deux mesures
D’une manière générale, les études font
apparaître qu’un sujet qui n’est pas considéré
comme beau paraît être responsable de ses
erreurs et plutôt malhonnête, agressif ou
peu compétent. Un sujet beau n’est jugé
responsable que de ses succès ; s’il réussit,
c’est en raison de son intelligence, alors qu’un
échec est seulement un accident de parcours.
Dans une expérience désormais célèbre (de
Karen Dion, en 1972), des adultes devaient
sanctionner des enfants de 7 ans qui avaient
commis des fautes. Ils ne disposaient pour cela
que de photos des enfants et d’une description
de leurs fautes respectives, plus ou moins
graves. Pour des fautes de même gravité, ils se
sont montrés plus tolérants envers les enfants
les plus beaux. Les bébés sont eux-mêmes
victimes d’une discrimination liée à la beauté.
Par exemple, il a été montré que les plus
« mignons » d’entre eux reçoivent davantage
de regards et de sourires que les autres (voir par exemple, Stephan et Langlois, 1981).
En 1974, Michael Efran a demandé à des
étudiants de juger des auteurs de délits de
gravités équivalentes et de proposer des
punitions ; les peines les moins indulgentes ont
été infligées aux sujets les moins beaux. Efran a
aussi constaté que les étudiants n’avaient pas
conscience de l’impact de la beauté sur leurs
jugements : 93% d’entre eux ont prétendu
avoir fondé leur décision uniquement sur les
éléments objectifs dont ils disposaient.
Ce phénomène affecte aussi l’évaluation scolaire :
une tendance à mieux noter les beaux élèves a
été mise en évidence chez des enseignants. (Clifford et Walster, 1973 ; Murphy et Nelson, 1981)
En milieu professionnel, plusieurs études menées
dans différents secteurs d’activité ont montré
qu’il intervient également dans le recrutement
et dans la progression des carrières (Dipboye, Fromkin et Wiback, 1975).
La beauté suscite toutefois des attentes en
termes d’aptitude et de performance ; elle
est parfois un handicap. Les résultats d’une
étude menée en 1985 (Heilman et Stopeck) étayent l’hypothèse de
la « beauté fatale » selon laquelle les femmes
séduisantes tendent à être écartées de l’accès
aux emplois d’encadrement ou de direction
parce que leur beauté pourrait nuire au
bon exercice d’une telle fonction.
L’attractivité de la beauté
L’approche psychologique
« physiognomiste » recense les
critères de beauté et tente
d’expliquer leur attractivité.
Selon elle, la qualification
esthétique d’une personne
ne résulte pas seulement
d’impressions subjectives
de l’observateur, fondée
sur ses goûts, son histoire
ou sa personnalité, et
de facteurs culturels
(un standard tel qu’une
silhouette fine actuellement
en Occident, par exemple) : elle découle aussi
d’un processus biologique.
Le visage est au centre de ces recherches. Il a été montré que les visages moyens (dont les éléments principaux sont de tailles moyennes) et symétriques sont les plus attirants, et qu’ils le sont parce qu’ils sont perçus comme des signes de bonne santé ou de valeur reproductive, (Langlois & Roggman, 1990) tandis qu’une dissymétrie évoque une anomalie génétique. De plus, le visage est d’autant plus attirant qu’il est prototypique du genre sexuel : mâchoire et pommettes larges, menton fort et petits yeux chez les hommes ; grands yeux, sourcils hauts et fins, nez et menton petits, mâchoires étroites, lèvres épaisses et visage poupin chez les femmes (Mealey, Bridgstock & Townsend, 1999 ; Grammer & Thornhill, 1994). L’approche de la psychologie sociale est différente. Elle considère avant tout que « la beauté est dans l'oeil de l'observateur » : le jugement d’attrait est établi à partir de critères personnels qui varient avec le temps. Elle s’intéresse donc moins à l’existence possible de critères de beauté physique universels ou largement partagés par les membres d’un même groupe social qu’au processus de « renforcement social différentiel » (Luxen & Van de Vijver, 2006; Byrne, 1971) : quand une personne est perçue de la même façon par plusieurs membres de son entourage, elle tend à s’approprier leurs jugements puis à s’y conformer, en se montrant plus ou moins docile ou joyeuse, en soulignant son incompétence ou son innocence, etc.
• Le poids des apparences, J.-F. Amadieu (Odile Jacob, 2002)
• Ce qui est beau... est bien, J.-Y. Baudouin et G. Tiberghien (P.U. de Grenoble, 2004)
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