Le cartilage des articulations (CA) et les disques intervertébraux
(DIV) sont le siège de nombreuses altérations d'origine
accidentelle ou liées au vieillissement. Non innervés, non
vascularisés, ces tissus ont une faible capacité de cicatrisation ;leur
dégradation, souvent irréversible, entraîne une perte de fonctions
accompagnée de douleurs : arthrose pour le CA, lombalgie pour le
DIV... Ces dernières décennies ont vu se développer des technologies
permettant de stimuler les capacités naturelles de réparation du
cartilage (grâce à la provocation de saignements très localisés, par
exemple) mais sans aboutir à des succès satisfaisants.
Dans ce contexte, la régénération par l’ingénierie tissulaire
associée à une thérapie cellulaire, qui consiste à apporter des
cellules saines dans la région traitée, est aujourd'hui considérée
avec un intérêt croissant. En particulier, la greffe de cellules
autologues (appartenant au patient) insérées dans des biomatériaux
synthétiques paraît prometteuse. Nous avons ainsi développé
et breveté un hydrogel de cellulose autoréticulant (qui durcit
spontanément). Il est injectable, biocompatible (il n’altère pas les
tissus sains) et permet le développement en son sein de cellules
propres au CA (les chondrocytes) ou au DIV.
L’utilisation de l’hydrogel associé à ces cellules a permis de
régénérer du CA chez des lapins. Cependant, le prélèvement de
chondrocytes a des inconvénients majeurs : il peut provoquer la
dégradation des tissus dans lesquels il est effectué et le nombre de
cellules disponibles chez le patient est très limité. C’est pourquoi
nous poursuivons nos études en utilisant une source alternative
de cellules réparatrices : les cellules souches mésenchymateuses
(CSM) issues du tissu adipeux ou de la moelle osseuse.
En adjoignant à ces cellules souches certaines substances
(essentiellement des « facteurs de croissance » comme des protéines
ou des peptides particuliers), il est possible de les transformer en
leur conférant la fonction souhaitée. Après avoir réussi à déterminer
un ensemble de conditions propices à la transformation des CSM
en chondrocytes (présence de facteurs de croissance, d’enzymes
et d’oxygène en quantités adéquates), nous testons actuellement
sur différents modèles animaux (lapin, cheval), en collaboration
avec Oniris1, l'efficacité de l’implant thérapeutique dans des lésions
articulaires ou discales.
1. École nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l’alimentation Nantes Atlantique
Ingénierie tissulaire du disque intervertébral. Isolées après ponction, des cellules souches mésenchymateuses adultes sont multipliées puis transformées ou « différenciées » in vitro en cellules de disque intervertébral sous l’action de différents facteurs avant d’être associées à un biomatériau qui sera injecté au niveau de la lésion.Le tissu osseux est continuellement
régénéré ou « remodelé » pour répondre
aux contraintes mécaniques auxquelles il est
soumis. Ce remodelage naturel résulte de deux
activités antagonistes équilibrées : la formation
de tissu assurée par des cellules nommées
ostéoblastes et sa résorption (dégradation) par
des ostéoclastes. Un déséquilibre important
(hyperactivité des ostéoclastes, hypoactivité
des ostéoblastes...) survient lors de pathologies
métaboliques comme l’ostéoporose, lors de
cancers (ostéosarcomes, métastases osseuses),
après un traumatisme ou le descellement d’une
prothèse. L’ostéoclaste devient alors une cible
thérapeutique privilégiée car l’inhibition de son
activité peut permettre de consolider le tissu
osseux.
Parmi les stratégies thérapeutiques possibles,
une première approche consiste à utiliser des
molécules ayant une forte affinité avec le
tissu osseux, telles que les bisphosphonates :
« transportables » par le sang, ceux-ci vont
s’adsorber (se fixer) abondamment sur le réseau
minéral de l’os, à proximité des ostéoclastes
dont ils vont provoquer la mort.
La communication chimique entre
ostéoblastes et ostéoclastes, qui assure
l’équilibre précédemment évoqué, est régulée
par un ensemble de protéines (RANKL,
ostéoprotégérine, etc.). Une deuxième approche
consiste donc à administrer des molécules
inhibitrices de la formation des ostéoclastes
par l’organisme. Ces autres protéines sont le
plus souvent produites par génie génétique in
vitro grâce à des bactéries auxquelles ont été
inoculés les gènes qui les codent ; elles peuvent
être aussi directement produites par l’organisme
grâce à une thérapie génique (ces mêmes gènes
sont alors introduits dans les cellules osseuses).
L’inhibition des protéines qui, comme RANKL,
favorisent la formation des ostéoclastes, et la
stimulation de l’activité des ostéoblastes par
voie génétique sont aussi envisagées.
Une dernière approche vise à utiliser des
anticorps (anti-RANKL, par exemple) capables
de reconnaître et bloquer les communications
entre les cellules osseuses. Notre équipe
participe à l’identification de ces molécules
d’intérêt et à l’évaluation préclinique (avec des
modèles animaux) de leur efficacité.
À la différence d’une réparation chirurgicale utilisant un implant, qui est locale, ces diverses stratégies sont destinées à protéger l’ensemble des tissus osseux par voie systémique (sanguine). Elles pourront néanmoins être complémentaires de la chirurgie et permettre aussi d’agir sur des cellules situées hors des structures osseuses mais qui leurs sont liées : on cherchera ainsi, par exemple, à stopper le développement cancéreux de métastases pulmonaires d’ostéosarcome.
Céramique de phosphate de calcium colonisée par des cellules osseuses (en bleu) © CNRS Photothèque / G. DaculsiAvec l’augmentation de l’espérance de
vie se multiplient les demandes de
soins permettant de vivre une retraite active
sans douleurs ni problèmes de santé majeurs.
Ces besoins concernent notamment le squelette.
Le tissu osseux est capable de se régénérer mais
certaines pertes osseuses massives, liées à des
traumatismes, à des pathologies ou à l’extraction
de tumeurs ne peuvent être palliées ni par des
greffes autologues (avec de l’os appartenant au
patient) ni par des prothèses ; elles nécessitent
de développer des technologies d’implantation
qui favorisent la guérison osseuse.
Des céramiques en phosphate de calcium, capables
de se dégrader en laissant progressivement place
à de l’os naturel, sont déjà utilisées. Une stratégie
plus récente consiste à les inclure dans des
hydrogels, des polymères capables de se charger
d’eau et pouvant aussi contenir des substances
qui stimulent la formation d’os naturel. Il est
possible d’utiliser, plutôt qu’un matériau solide,
une pâte injectable par une seringue et qui durcit
une fois implantée. Dans ce cas, l’opération
chirurgicale est très peu « invasive » : il n’est
plus nécessaire d’ouvrir le corps au scalpel ;
la durée et le coût de l’hospitalisation du patient
s’en trouvent réduits.
Les technologies utilisant des biomatériaux injectables ne permettent pas encore de reconstruire de l’os dans un volume large de plusieurs centimètres avec une architecture suffisamment résistante aux contraintes mécaniques qui s’exercent à cette échelle. Après la réalisation pionnière « d’os injectable », nos recherches visent une régénération de meilleure qualité, grâce à l’emploi de cellules souches ou de moelle osseuse, et qui n’est pas limitée au tissu osseux (lire ci-contre). Nous venons d’obtenir l’aval des autorités sanitaires pour réaliser les premiers essais cliniques dans le cadre d’un projet d’ingénierie tissulaire très innovant : la reconstruction d’os de maxillaires en partie détruits par le traitement (par irradiation) de cancers des voies aérodigestives. D’autres projets thérapeutiques ambitieux sont en cours de développement malgré les obstacles administratifs croissants.
Structures osseuses reconstituées par microtomographie X. La largeur des travées et des pores (trous) est de l’ordre de 0,1 mm. ©UMR 922Le capital osseux est caractérisé par
l’acquisition d’une masse osseuse
répartie de façon non uniforme, selon des
lignes de contrainte mécanique : c’est la
microarchitecture.
La microarchitecture, dont l’importance est reconnue seulement depuis les années 1990, apparaît aujourd’hui comme un facteur essentiel de la qualité du tissu osseux. Sa dégradation est un paramètre crucial de l’ostéoporose. Chez les femmes, cette pathologie est liée à la ménopause. Elle se caractérise par une désorganisation des travées osseuses, avec de larges zones dépourvues d’os (image de gauche). Chez les hommes, elle est souvent consécutive à des traitements pharmaceutiques, à l’alcoolisme ou au tabagisme, et se distingue au contraire par des travées qui s’amincissent mais qui restent longtemps connectées les unes aux autres (image de droite). La prolifération de cellules cancéreuses à l’intérieur de l’os désorganise aussi, rapidement, la microarchitecture. Pour pallier les pertes osseuses, on recourt à l’implantation de biomatériaux, notamment de polymères. Une partie des efforts de recherche actuels vise à améliorer la microarchitecture de ces matériaux afin qu’elle mime celle de l’os (avec des travées et des pores) et qu’elle ait, de ce fait, des caractéristiques mécaniques plus proches de celles des os sains que les implants actuels. Les pores peuvent être créés grâce à différents procédés ; ils doivent être de taille suffisante pour permettre aux capillaires sanguins et à des cellules souches de pénétrer la totalité du matériau greffé. S’il est possible de générer une telle porosité, il faut néanmoins pouvoir contrôler précisément la microarchitecture du biomatériau. La microtomographie à rayons X (une technique d’imagerie par coupes) est utilisée à cette fin ; elle l’est aussi pour explorer la microarchitecture osseuse in vitro. De nouveaux outils radiographiques sont en cours d'évaluation pour permettre, in vivo, la caractérisation de la microarchitecture osseuse chez les patients, afin de diminuer les temps de diagnostic et de mieux comprendre les causes de perte osseuse. Ces outils et le design de biomatériaux mécaniquement performants devraient conduire à la mise au point de moyens efficaces dans la prise en charge des pertes osseuses.
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