Une reconstruction plus naturelle

Jérôme GUICHEUX, directeur de recherche Inserm, professeur associé à Oniris et directeur adjoint du Lioad, Laboratoire d’ingénierie ostéoarticulaire et dentaire (Inserm/Université de Nantes)

Le cartilage des articulations (CA) et les disques intervertébraux (DIV) sont le siège de nombreuses altérations d'origine accidentelle ou liées au vieillissement. Non innervés, non vascularisés, ces tissus ont une faible capacité de cicatrisation ;leur dégradation, souvent irréversible, entraîne une perte de fonctions accompagnée de douleurs : arthrose pour le CA, lombalgie pour le DIV... Ces dernières décennies ont vu se développer des technologies permettant de stimuler les capacités naturelles de réparation du cartilage (grâce à la provocation de saignements très localisés, par exemple) mais sans aboutir à des succès satisfaisants. Dans ce contexte, la régénération par l’ingénierie tissulaire associée à une thérapie cellulaire, qui consiste à apporter des cellules saines dans la région traitée, est aujourd'hui considérée avec un intérêt croissant. En particulier, la greffe de cellules autologues (appartenant au patient) insérées dans des biomatériaux synthétiques paraît prometteuse. Nous avons ainsi développé et breveté un hydrogel de cellulose autoréticulant (qui durcit spontanément). Il est injectable, biocompatible (il n’altère pas les tissus sains) et permet le développement en son sein de cellules propres au CA (les chondrocytes) ou au DIV.

L’utilisation de l’hydrogel associé à ces cellules a permis de régénérer du CA chez des lapins. Cependant, le prélèvement de chondrocytes a des inconvénients majeurs : il peut provoquer la dégradation des tissus dans lesquels il est effectué et le nombre de cellules disponibles chez le patient est très limité. C’est pourquoi nous poursuivons nos études en utilisant une source alternative de cellules réparatrices : les cellules souches mésenchymateuses (CSM) issues du tissu adipeux ou de la moelle osseuse. En adjoignant à ces cellules souches certaines substances (essentiellement des « facteurs de croissance » comme des protéines ou des peptides particuliers), il est possible de les transformer en leur conférant la fonction souhaitée. Après avoir réussi à déterminer un ensemble de conditions propices à la transformation des CSM en chondrocytes (présence de facteurs de croissance, d’enzymes et d’oxygène en quantités adéquates), nous testons actuellement sur différents modèles animaux (lapin, cheval), en collaboration avec Oniris1, l'efficacité de l’implant thérapeutique dans des lésions articulaires ou discales.

1. École nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l’alimentation Nantes Atlantique

Ingénierie tissulaire du disque intervertébral. Isolées après ponction, des cellules souches mésenchymateuses adultes sont multipliées puis transformées ou « différenciées » in vitro en cellules de disque intervertébral sous l’action de différents facteurs avant d’être associées à un biomatériau qui sera injecté au niveau de la lésion.

L'équilibre par le sang

Dominique HEYMANN, Professeur, praticien hospitalier, directeur de l’unité « Physiopathologie de la résorption osseuse et thérapie des tumeurs osseuses primitives » (Inserm/Université de Nantes)
© UMR 957

Le tissu osseux est continuellement régénéré ou « remodelé » pour répondre aux contraintes mécaniques auxquelles il est soumis. Ce remodelage naturel résulte de deux activités antagonistes équilibrées : la formation de tissu assurée par des cellules nommées ostéoblastes et sa résorption (dégradation) par des ostéoclastes. Un déséquilibre important (hyperactivité des ostéoclastes, hypoactivité des ostéoblastes...) survient lors de pathologies métaboliques comme l’ostéoporose, lors de cancers (ostéosarcomes, métastases osseuses), après un traumatisme ou le descellement d’une prothèse. L’ostéoclaste devient alors une cible thérapeutique privilégiée car l’inhibition de son activité peut permettre de consolider le tissu osseux.

Parmi les stratégies thérapeutiques possibles, une première approche consiste à utiliser des molécules ayant une forte affinité avec le tissu osseux, telles que les bisphosphonates : « transportables » par le sang, ceux-ci vont s’adsorber (se fixer) abondamment sur le réseau minéral de l’os, à proximité des ostéoclastes dont ils vont provoquer la mort.

La communication chimique entre ostéoblastes et ostéoclastes, qui assure l’équilibre précédemment évoqué, est régulée par un ensemble de protéines (RANKL, ostéoprotégérine, etc.). Une deuxième approche consiste donc à administrer des molécules inhibitrices de la formation des ostéoclastes par l’organisme. Ces autres protéines sont le plus souvent produites par génie génétique in vitro grâce à des bactéries auxquelles ont été inoculés les gènes qui les codent ; elles peuvent être aussi directement produites par l’organisme grâce à une thérapie génique (ces mêmes gènes sont alors introduits dans les cellules osseuses). L’inhibition des protéines qui, comme RANKL, favorisent la formation des ostéoclastes, et la stimulation de l’activité des ostéoblastes par voie génétique sont aussi envisagées. Une dernière approche vise à utiliser des anticorps (anti-RANKL, par exemple) capables de reconnaître et bloquer les communications entre les cellules osseuses. Notre équipe participe à l’identification de ces molécules d’intérêt et à l’évaluation préclinique (avec des modèles animaux) de leur efficacité.

À la différence d’une réparation chirurgicale utilisant un implant, qui est locale, ces diverses stratégies sont destinées à protéger l’ensemble des tissus osseux par voie systémique (sanguine). Elles pourront néanmoins être complémentaires de la chirurgie et permettre aussi d’agir sur des cellules situées hors des structures osseuses mais qui leurs sont liées : on cherchera ainsi, par exemple, à stopper le développement cancéreux de métastases pulmonaires d’ostéosarcome.

DOSSIER
Le corps sous pressions

Réparer le squelette

De la pâte à os

Guy DACULSI, directeur de recherche Inserm, chercheur au Lioad, Laboratoire d’ingénierie ostéoarticulaire et dentaire (Inserm/Université de Nantes)
Céramique de phosphate de calcium colonisée par des cellules osseuses (en bleu) © CNRS Photothèque / G. Daculsi

Avec l’augmentation de l’espérance de vie se multiplient les demandes de soins permettant de vivre une retraite active sans douleurs ni problèmes de santé majeurs. Ces besoins concernent notamment le squelette. Le tissu osseux est capable de se régénérer mais certaines pertes osseuses massives, liées à des traumatismes, à des pathologies ou à l’extraction de tumeurs ne peuvent être palliées ni par des greffes autologues (avec de l’os appartenant au patient) ni par des prothèses ; elles nécessitent de développer des technologies d’implantation qui favorisent la guérison osseuse.

Des céramiques en phosphate de calcium, capables de se dégrader en laissant progressivement place à de l’os naturel, sont déjà utilisées. Une stratégie plus récente consiste à les inclure dans des hydrogels, des polymères capables de se charger d’eau et pouvant aussi contenir des substances qui stimulent la formation d’os naturel. Il est possible d’utiliser, plutôt qu’un matériau solide, une pâte injectable par une seringue et qui durcit une fois implantée. Dans ce cas, l’opération chirurgicale est très peu « invasive » : il n’est plus nécessaire d’ouvrir le corps au scalpel ; la durée et le coût de l’hospitalisation du patient s’en trouvent réduits.

Les technologies utilisant des biomatériaux injectables ne permettent pas encore de reconstruire de l’os dans un volume large de plusieurs centimètres avec une architecture suffisamment résistante aux contraintes mécaniques qui s’exercent à cette échelle. Après la réalisation pionnière « d’os injectable », nos recherches visent une régénération de meilleure qualité, grâce à l’emploi de cellules souches ou de moelle osseuse, et qui n’est pas limitée au tissu osseux (lire ci-contre). Nous venons d’obtenir l’aval des autorités sanitaires pour réaliser les premiers essais cliniques dans le cadre d’un projet d’ingénierie tissulaire très innovant : la reconstruction d’os de maxillaires en partie détruits par le traitement (par irradiation) de cancers des voies aérodigestives. D’autres projets thérapeutiques ambitieux sont en cours de développement malgré les obstacles administratifs croissants.

Restaurateurs de squelette

Daniel CHAPPARD, Professeur, directeur de l’unité « Remodelage osseux et biomatériaux » (Inserm U922/Université d’Angers)
Structures osseuses reconstituées par microtomographie X. La largeur des travées et des pores (trous) est de l’ordre de 0,1 mm. ©UMR 922

Le capital osseux est caractérisé par l’acquisition d’une masse osseuse répartie de façon non uniforme, selon des lignes de contrainte mécanique : c’est la microarchitecture.

La microarchitecture, dont l’importance est reconnue seulement depuis les années 1990, apparaît aujourd’hui comme un facteur essentiel de la qualité du tissu osseux. Sa dégradation est un paramètre crucial de l’ostéoporose. Chez les femmes, cette pathologie est liée à la ménopause. Elle se caractérise par une désorganisation des travées osseuses, avec de larges zones dépourvues d’os (image de gauche). Chez les hommes, elle est souvent consécutive à des traitements pharmaceutiques, à l’alcoolisme ou au tabagisme, et se distingue au contraire par des travées qui s’amincissent mais qui restent longtemps connectées les unes aux autres (image de droite). La prolifération de cellules cancéreuses à l’intérieur de l’os désorganise aussi, rapidement, la microarchitecture. Pour pallier les pertes osseuses, on recourt à l’implantation de biomatériaux, notamment de polymères. Une partie des efforts de recherche actuels vise à améliorer la microarchitecture de ces matériaux afin qu’elle mime celle de l’os (avec des travées et des pores) et qu’elle ait, de ce fait, des caractéristiques mécaniques plus proches de celles des os sains que les implants actuels. Les pores peuvent être créés grâce à différents procédés ; ils doivent être de taille suffisante pour permettre aux capillaires sanguins et à des cellules souches de pénétrer la totalité du matériau greffé. S’il est possible de générer une telle porosité, il faut néanmoins pouvoir contrôler précisément la microarchitecture du biomatériau. La microtomographie à rayons X (une technique d’imagerie par coupes) est utilisée à cette fin ; elle l’est aussi pour explorer la microarchitecture osseuse in vitro. De nouveaux outils radiographiques sont en cours d'évaluation pour permettre, in vivo, la caractérisation de la microarchitecture osseuse chez les patients, afin de diminuer les temps de diagnostic et de mieux comprendre les causes de perte osseuse. Ces outils et le design de biomatériaux mécaniquement performants devraient conduire à la mise au point de moyens efficaces dans la prise en charge des pertes osseuses.

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