« Les activités physiques et sportives constituent un élément important de l'éducation, de la culture, de l'intégration et de la vie sociale. Elles contribuent également à la santé. » Cet extrait du premier article de
la loi française sur le sport actuellement en
vigueur exprime une idée largement partagée.
Il hérite de l’engagement de l’État en faveur
du développement des pratiques sportives,
une volonté renforcée dans les années 1960 et
justifiée alors par la nécessité
de maintenir la population en
bonne santé.
910 000 hospitalisations annuelles
Sans ignorer les bienfaits
sanitaires de la pratique d’une
activité physique modérée
et régulière et les économies
qu’ils permettent à la Sécurité
sociale de réaliser, force est
pourtant d’admettre que le
sport est aussi à l’origine
d’atteintes corporelles très
nombreuses, parfois graves.
Une enquête pionnière de
l’Institut national de veille
sanitaire a révélé en 2007
l’ampleur des accidents dus
au sport, a fortiori lorsqu’il
est pratiqué dans un souci de
victoire ou de performance.
En projetant les données
relatives à un échantillon de
10 services d’urgences, elle
évalue à 910 000 le nombre
annuel d’accidentés du sport
hospitalisés en France, soit
environ 9 fois plus que celui
des personnes blessées lors
d’un accident de la route. Elle
indique un taux annuel de
15,1 accidents de sport pour 1 000 Français
(37 pour 1 000 dans la tranche d’âge
15-24 ans), les activités les plus pourvoyeuses
de blessures étant les compétitions organisées
par les fédérations sportives. En ajoutant que
19 % des « accidents de la vie courante » se produisent lors d’une activité sportive,
la pertinence de l’adage « Le sport, c’est la santé ! » paraîtra encore plus clairement
limitée.
L’étude sociologique entreprise par notre centre
de recherches vise à comprendre et à expliquer
l’attitude sociale et politique qui consiste,
malgré la connaissance de ces statistiques,
à continuer d’encourager la pratique de la
compétition sportive au nom de la santé.
Il s’agit de découvrir les intérêts sociaux,
économiques, politiques ou symboliques qui
concourent à ce comportement collectif. Notre
enquête s’appuie sur l’analyse d’archives,
l’observation de pratiques, des questionnaires
et des entretiens biographiques menés dans
des clubs sportifs, des directions de fédérations
ou des services de médecine du sport. Elle
s’inscrit dans le cadre d’une « sociologie de
l’action publique » qui tente d’éclairer, via une
théorie étayée par les données et les récits
collectés, les mécanismes sociaux qui fondent
une croyance collective et instituée (ici, celle
de l’adage en question) et qui contraignent les
actions de la puissance publique.
Les valeurs et profits de la performance
Il est ainsi possible d’exposer l’ampleur et la diversité des profits tirés de l’engagement dans un sport de compétition. À titre d’exemple, les élus locaux qui subventionnent cet engagement et les dirigeants du mouvement sportif qui l’organisent bénéficient d’une notoriété et de rentrées financières accrues par les résultats en compétition, parce que les valeurs positives associées à la performance sportive favorisent le sponsoring, l’inscription de nouveaux adhérents (pratiquants, supporters...) et l’afflux de spectateurs. Des médecins spécialisés peuvent alors traiter, souvent à grands frais, les nombreuses pathologies des nouveaux compétiteurs. Ces intérêts et les représentations liées à la notion de performance, de nos jours très présente et faisant l’objet de nombreuses exigences, semblent pousser à occulter collectivement les effets réels de l’affrontement sportif sur les corps, au point qu’il n’existe à ce jour ni politique ni débat national visant explicitement à réduire les risques physiques en compétition et les dépenses induites par les accidents du sport, tandis que la lutte contre l’insécurité routière est définie comme « grande cause nationale ». Ainsi, bien qu’étant en charge de la santé des Français, l’État laisse les différents organisateurs du sport de compétition mettre en oeuvre une violence physique qui, malgré la réglementation, abîme quantitativement davantage les corps des jeunes citoyens que les bagarres « du samedi soir » ou que les accidents de la route.
• Commission de la doctrine du sport, Essai de doctrine du sport : une étude de la commission de doctrine du sport, Paris, Premier ministre / Haut-Comité des Sports, 1965, p. 13-14.
• Inserm, coll., Activités physiques. Contexte et effets sur la santé, Expertise collective, Paris, INSERM, mars 2008. Les auteurs y montrent notamment que le « risque relatif de décès prématuré est moindre, quelle que soit la cause, chez les personnes actives par rapport aux personnes inactives (p. 189).
• INVS - Réseau EPAC, Coll., Description et incidence des accidents de sport, Paris, INVS (éd.), déc. 2007. Voir aussi : INVS, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2 septembre 2008.
• Baptiste Viaud, Panser les deux mondes. Médecines et sports, entre principes hippocratiques et performances, Thèse de sociologie, Université de Nantes - Centre nantais de sociologie, 2009.
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