Vibrations en triangles

Luc HILLAIRET, Maître de conférences à l’Université de Nantes, chercheur au Laboratoire de mathématiques Jean-Leray (Université de Nantes/CNRS/ÉCN)

La géométrie spectrale trouve son origine dans la physique des phénomènes ondulatoires : vibrations sonores, ondes radio, lumière, etc. Dans de nombreux cas, le système physique considéré ne peut vibrer qu’à certaines fréquences dites propres et qui, en acoustique, caractérisent la hauteur du son entendu. Pour un système donné, il existe une infinité de fréquences propres, qui constituent le spectre du système. Dans le cas d’une corde vibrante, le spectre dépend de différents paramètres, dont la longueur de la corde. Il en est de même pour la membrane d’un tambour, dont la forme conditionne le spectre.

À chaque fréquence propre sont associés un ou plusieurs modes de vibration nommés modes propres. On peut visualiser les modes propres d’une membrane en la saupoudrant, par exemple de sel, avant de la faire vibrer. Aux fréquences propres, le sel s’accumule là où le déplacement vertical de la membrane est le plus faible, dessinant alors des figures de Chladni¹. Le spectre est dit simple si à chaque fréquence propre ne correspond qu’un seul mode propre.

Avec Chris Judge (université d’Indiana, USA), nous avons démontré que presque tous2 les tambours triangulaires ont un spectre simple. Pour le mathématicien, ce résultat est « beau » parce que, outre la difficulté rencontrée pour l’établir, il est à la fois concis et général. cependant, il ne donne aucun moyen de construire un triangle de spectre simple.

1. Ernst Chladni (1756-1827) est un physicien allemand célèbre pour ses représentations au cours desquelles il faisait vibrer des plaques saupoudrées de sable.

2. Par analogie, les nombres réels sont « presque tous » irrationnels : un réel choisi au hasard a très peu de chances de s’écrire comme une fraction de deux nombres entiers.

Représentation de deux modes propres du triangle équilatéral associés à la même fréquence propre Virginie Bonnaillie-Noël et Grégory Vial (ENS/Université Rennes 1)

DOSSIER
L'intelligence des Maths

Géométrie spectrale

Explorateurs de formes

Des outils abstraits tels que les distances et les spectres facilitent la description de certains objets ou phénomènes.
par Laurent GUILLOPÉ, Professeur, directeur (2004-2010) du Laboratoire de mathématiques Jean-Leray (Université de Nantes/CNRS/École centrale de Nantes). www.math.sciences.univ-nantes.fr/jeanleray/
Quintique de Taglietti © CNRS Photothèque / Vincent Blanloeil (Irma, UMR 7501)

Le plan, le cercle et la sphère sont des exemples d’espaces modèles où la distance entre deux points est définie simplement. De nombreux voyageurs maritimes ou aériens savent ainsi que la route la plus courte entre deux points du globe terrestre suit un arc de grand cercle.

La nature présente en général des espaces beaucoup moins réguliers : le géoïde1, l’espacetemps de la relativité (où se propagent les signaux de nos GPS), les surfaces très plissées de certains nanomatériaux, etc. Comme les espaces modèles, ces formes peuvent être munies de distances (en tant que moyens de mesure) grâce auxquelles on détermine les chemins les plus courts, des aires, des volumes... et qui permettent ainsi de différencier et de classifier les espaces, d’évaluer la proximité de leurs parties, d’établir des propriétés diverses. Par exemple, la relation L2 > = 4pi A entre l’aire A d’un domaine et la longueur L de sa circonférence vaut pour les domaines du plan, alors que ceux de la sphère vérifient2 L2 > = (4pi – A) A et que l’inégalité L2 > = (4pi + A) A s’applique à des surfaces dites hyperboliques3. Par ailleurs, l’étude des fonctions définies sur un espace donné apporte une meilleure compréhension de cet espace et de ses propriétés. Un théorème général établit en effet que connaître toutes les fonctions d’un espace équivaut à connaître cet espace. Dans les espaces où se produisent les phénomènes naturels, ces fonctions peuvent correspondre à des observables physiques : température, vitesse, fréquence de vibration, distribution de la probabilité de présence d’un électron, etc. Ces observables varient avec la position et le temps selon des lois décrites par des équations étudiées parfois depuis plusieurs siècles celles des ondes vibratoires (D’Alembert, 1747), de la chaleur (Fourier, 1811), des ondes quantiques (Schrödinger, 1925)...

Il existe des familles particulières de fonctions e1 , e2 , e3 ... qui sont des briques élémentaires de description, dans le sens où toute fonction f de l’espace étudié en est une combinaison : f = A1 e1 + A2 e2 + A3 e3 + ... , les facteurs A_n étant nommés « amplitudes ». Par exemple, la description de certaines ondes emploie les fonctions sinusoïdales e_n( x ) = sin(w_n x ), où l’ensemble des fréquences w1 , w2 , w3 ... constitue un « spectre ». La recherche en géométrie spectrale étudie les relations entre de telles décompositions et les propriétés géométriques. La connaissance de spectres (comme l’ensemble des fréquences w_n dans l’exemple précédent), qui jouent le rôle de signatures caractéristiques des objets étudiés4, permet de mieux appréhender la structure de ces objets en vue d’applications concrètes. C’est en particulier sur cette approche que sont fondés de nombreux procédés de reconnaissance de formes, notamment en imagerie5.

1. Surface proche de celle de la mer sur laquelle l’attraction gravitationnelle terrestre subie par une masse donnée est constante

2. Il faut faire ici abstraction de la métrique euclidienne habituelle avec laquelle cette formule ne paraît pas homogène.

3. Elles servent à modéliser des milieux dans lesquels, typiquement, on observe des évolutions chaotiques.

4. Ainsi le spectre d’une lumière, un peu à l’image de l’arcen- ciel pour celle du Soleil, caractérise cette lumière.

5. Cf. aussi Des images bien traitées, et le site "Images de mathématiques pour des compléments divers.

En complément...

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