© Getty Images / ComstockLes traces les plus anciennes de mathématiques datent du second
millénaire avant J.-C. Elles portent sur des problèmes simples
de mesure de terrain ou de comptage. Des problèmes plus difficiles
« de distances inaccessibles » apparaissent au VIe siècle avant J.-C.
Par exemple, comment connaître la distance d’un bateau sur la mer ?
Comment mesurer la hauteur d’une pyramide ? Comment creuser un
tunnel afin qu’il débouche à l’endroit souhaité ? Pour les résoudre,
les Grecs raisonnent sur des figures géométriques, qu’ils utilisent
aussi en astronomie, comme le cercle dans les représentations des
mouvements célestes.
Dans les deux siècles suivants, les raisonnements de la géométrie
grecque prennent la forme de démonstrations déductives qui portent
sur des figures idéales et qui doivent avant tout convaincre de la vérité
des résultats obtenus. Platon oppose alors les mathématiques liées aux
activités concrètes à celles qui formulent des spéculations abstraites.
Le philosophe proteste notamment contre l’emploi grossier du terme
géométrie qui signifie « mesure de la Terre » alors que le but originel
de la mathématique ainsi désignée était la contemplation de la vérité.
Quant à son élève Aristote, sa « physique » est faite de raisonnements
déductifs visant à déterminer les phénomènes de la nature : elle explique
que les corps tombent parce qu’ils rejoignent leur « lieu naturel », elle
classe les mouvements en « naturels » ou « violents », mais, étant très
peu mathématique, elle s’avère complètement inadéquate quand les
ingénieurs et les artilleurs des XVIe et XVIIe siècles recherchent l’angle
d’inclinaison d’un canon de sorte que le boulet tombe le plus loin
possible ou à l’endroit voulu.
Galilée s’intéresse au problème de la portée des canons dans les
années 1620. Pour le résoudre, il faut trouver exactement, donc par
les mathématiques, la trajectoire d’un projectile. C’est ainsi qu’il
renonce à l’explication des phénomènes par leurs causes en faveur de
la compréhension mathématique de leurs effets, en recherchant non
plus les causes des mouvements mais des « lois », comme celle qui
relie le temps de chute et la distance parcourue. Pour lui, le « livre de
la nature » est écrit en langage mathématique et il faut connaître ce
langage pour comprendre la nature.
Des mathématiques mixtes
Francis Bacon, un contemporain de Galilée, invente le terme de
« mathématiques mixtes » pour désigner les outils nécessaires à une
science qui vise désormais à rendre l’Homme « maître et possesseur
de la nature », comme l’écrit à la même époque René Descartes.
De nouvelles mathématiques sont requises dans ce but, et les
discours logiques des Grecs sont remplacés par des méthodes
de calcul plus propres à éclairer les esprits et à inventer. Qu’il s’agisse
de tailler des verres, d’évaluer sur mer une longitude, ou de « maîtriser
les hasards » comme l’entreprend Blaise Pascal avec le calcul des
probabilités, les mathématiques sont « mêlées » aux préoccupations
de l’époque, comme celle de faciliter les commerces lointains et
d’en évaluer les risques. Mais les mathématiciens ne négligent pas
pour autant les défis abstraits, purement mathématiques, qu’offrent
les nombres ou les figures.
La distinction entre mathématiques « pures » et « appliquées » est
de mise à partir du XVIIIe siècle. Cependant, elle est peu le fait des
mathématiciens eux-mêmes, dont les centres d’intérêt s’avèrent
très divers, en particulier dans ce vaste et riche domaine, nommé
physique mathématique au XIXe siècle, qui vise à comprendre et
prévoir les phénomènes physiques au moyen d’outils mathématiques.
Gabriel Lamé est très représentatif des mathématiciens « tout terrain »
de cette époque : il s’intéresse aussi bien aux constructions de ponts
suspendus, à l’élasticité des matériaux, aux coordonnées curvilignes
qu’au fameux problème arithmétique de Fermat.
Dans des temps plus proches, ce sont souvent des « mathématiciens
purs » qui développent les théories (de logique formelle, des ensembles,
des nombres...) utiles à l’essor de l’informatique.
Aujourd’hui comme hier, le double objectif de comprendre et de prévoir le monde nécessite tantôt d’appliquer des mathématiques établies, tantôt d’en créer de nouvelles. La séparation académique actuelle entre « mathématique théoriques » et « mathématiques appliquées » nous ramène au temps de Platon mais ne paraît pas très pertinente à la lumière de l’histoire.
•La révolution mathématique du XVIIe siècle, É. Barbin (Ellipses, 2006)
• Gabriel Lamé. Les pérégrinations d’un ingénieur du XIXe siècle, Sabix, École Polytechnique, 2009.
• Barbin, Evelyne (éd.), Des défis mathématiques d’Euclide à Condorcet, Paris, Vuibert, 2010.
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