L ’astronome Kepler utilisa l’ellipse pour
décrire les trajectoires des planètes ;
Galilée exprima mathématiquement la chute
des corps ; Newton, autre physicien, inventa le
calcul différentiel (incluant la notion
de dérivée abordée aujourd’hui
au lycée) pour décrire les
mouvements...
Aujourd’hui maths et
physique ne sont plus
autant entremêlées
qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles
car les mathématiciens
ont développé depuis lors
des concepts portant bien
au-delà de la description des
phénomènes naturels. à leurs yeux,
les inventions mathématiques des physiciens,
telles les ondes de la mécanique ou de l’optique,
sont des objets abstraits parmi d’autres, à
comprendre au sein de théories générales. Ainsi,
au XXe siècle, le nouveau genre de fonctions
utilisé par les physiciens Heaviside et Dirac a
permis au mathématicien Laurent Schwartz
de concevoir la théorie des distributions, dont
les fonctions ne sont que des cas particuliers.
Il arrive aussi, inversement, que les maths
jouent un rôle précurseur en physique. Einstein,
par exemple, n’aurait pas pu écrire la théorie
de la relativité générale (où l’espace et le
temps apparaissent comme courbés par les
masses) sans les géométries non euclidiennes
développées par Riemann 60 ans plus tôt et dans
lesquelles les distances ne sont pas mesurées
par des segments toujours rectilignes.
Les nouveaux outils des physiciens, par exemple
ceux dédiés à la description des trous noirs, ont
souvent des propriétés énigmatiques pour les
mathématiciens car ils sont alors employés
dans un cadre théorique incomplet,
voire incohérent. Le mathématicien
qui s’y intéresse néanmoins
contribue à mettre au point
de nouvelles mathématiques
(sans pour autant « faire de
la physique » !). Notre équipe
travaille ainsi sur la mécanique quantique,
inventée dans les années 1920 par Schrödinger
et Dirac pour décrire les comportements probabilistes de la matière à
une échelle subatomique. Le fait que
les mécaniques quantique (MQ)
et classique (MC) ne sont
utilisables qu’à des échelles
respectives différentes
peut être vu comme une
faiblesse théorique. Il s’agit
donc de savoir comment
les formulations de la MC
peuvent être des limites
(au sens mathématique) de
celles de la MQ si l’on fait tendre
vers 0 la constante de Planck h,
une constante fondamentale mesurée par
les physiciens et qui a une valeur très faible
(6,6 x10-34 Js). Ce travail progresse mais
rencontre de grandes difficultés car les
deux formalismes à relier sont très
différents.
Des « fantômes supersymétriques »
Un objectif majeur de la
physique fondamentale consiste
à caractériser toutes les particules
de façon cohérente en établissant
des liens entre elles. Pour ce faire,
dans les années 1930, le physicien
Wigner a utilisé des symétries (ce qu’avaient
déjà fait Lorentz puis Einstein dans leurs
théories relativistes). Grâce à ces opérations
mathématiques, il a été possible de mieux
rendre compte de la propriété de « spin »
(qui, en quelque sorte, caractérise la rotation
de la particule sur elle-même) introduite par
Pauli et dont les valeurs sont demi-entières
(1/2, -1/2, 3/2...) dans la famille
des fermions (électron, quark,
etc.) et entières (0, 1, 2...)
chez les bosons (photon,
gluon, etc.). Au début
des années 60, d’autres
physiciens ont défini
une transformation
nommée supersymétrie qui associe1 bosons
et fermions malgré leurs natures considérées
comme très différentes. La réalité physique
de cette supersymétrie n’a encore jamais été
prouvée expérimentalement. Les physiciens
font néanmoins l’hypothèse que l’Univers a
perdu son « état supersymétrique » (on parle
de « brisure de symétrie ») une fraction de
seconde après le Big Bang et qu’un indice
tangible de son existence pourrait apparaître
lors de collisions de très haute énergie
produites dans l’accélérateur LHC du Cern à
Genève2.
L’une des questions que les physiciens se
posent au sujet de la supersymétrie a été
étudiée par l’un de nous avec Andrei Smilga3.
Dans les modèles supersymétriques actuels,
les valeurs de l’énergie sont toujours positives,
mais en existe-t-il un dans lequel l’énergie peut
être parfois négative ? Bien qu’on ne sache pas
interpréter physiquement un
tel cas, cette question nous
a conduits à bâtir une
théorie dans laquelle
apparaissent ce que
nous nommons
des « fantômes »,
sortes de particules
d’énergie négative.
Pour paraphraser
Dirac, cette théorie
nous semble trop
élégante pour ne pas
contenir une part de réalité,
mais si ces fantômes demeuraient
inaccessibles à l’expérimentation, ils pourraient
néanmoins constituer une notion utile au
physicien. Par analogie, l’invention des nombres
complexes (dont le nombre « imaginaire » i
défini par i 2 = -1) a pu paraître insensée à
certains ; elle a pourtant donné lieu à des
méthodes de calcul puissantes !
1. De façon semblable, une symétrie par rapport à une droite lie deux points situés de part et d’autre et à distances égales de cette droite.
2. Cf. Des collisions sans précédent Têtes chercheuses n°14.
3. Chercheur au laboratoire Subatech (École des mines de Nantes/CNRS/Université de Nantes
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