Opérations africaines

Dominique VELLARD, Maître de conférences à l’IUT de Nantes, chercheuse au centre François-Viète d’histoire des sciences et des techniques (Université de Nantes)
© www.ohazar.com

Peut-on calculer rapidement sans connaître l'écriture ?

Oui ! Pourtant, l’usage très répandu de nombres écrits invite à en douter, et même à penser que l’existence d’un système de numération présuppose l’écriture des nombres (hiéroglyphes en Égypte, caractères cunéiformes chez les Babyloniens ou alphabétiques chez les Grecs, tirets et points chez les Mayas, chiffres « arabes » d’origine hindoue...), outre l’utilisation d’une base, qui peut être par exemple décimale (relative à dix et sans doute associée aux doigts des mains), vigésimale (à vingt, peut-être liée aux doigts et aux orteils) comme chez les Mayas, sexagésimale (soixante) comme chez les Babyloniens, entre autres. S’il nous paraît naturel d’utiliser la base décimale, le système français de numération orale a pourtant conservé une part de numération vigésimale, comme dans « quatre-vingts », et une autre dite mixte, comme dans « soixante-dix » (6x10 + 10).

Lors d’un enseignement des maths au Mali, j’ai été intriguée par les performances en calcul mental d’adultes non scolarisés, qui surpassaient très souvent celles de leurs enfants scolarisés dans des opérations identiques mais écrites. Afin de comprendre comment, sans écriture des nombres et sans auxiliaire de calcul (cailloux, boulier, etc.), ces adultes pouvaient calculer aussi vite et sans erreur, j’ai mené une enquête dans deux populations de tradition orale (langue bambara) géographiquement distinctes : des paysans relativement isolés dans la région du Bélédougou et des commerçants d’une ville moyenne, Ségou.

Les paysans du Bélédougou emploient un système complexe qui décompose les nombres en multiples de 800, de 80 et de 20 ; en plus de formations additives et multiplicatives classiques, comme « vingt et un » (20 + 1) et « quatre cents » (4x100) en français, ils utilisent des formations soustractives : 35, par exemple, est conçu comme 40 – 5 ; ainsi 32 275 sera-t-il décomposé mentalement en 40x800 + 3x80 + (40 – 5). Comme c’est le système décimal qui est utilisé en ville, ils doivent non seulement connaître les deux systèmes mais aussi passer de l’un à l’autre, pour leurs impôts ou leur commerce. Les commerçants de Ségou, quant à eux, achètent des tissus au yard et les revendent au mètre. Cette activité requiert, elle aussi, des opérations peu simples : la conversion du yard en centimètres (91,5) impose de calculer avec des nombres décimaux (à virgule).

Ces pratiques ne sont pas exceptionnelles, et des systèmes oraux de numération, en Afrique, en Asie, recourent à des procédés encore plus complexes dont la maîtrise est propice à une certaine virtuosité. Des Biroms du Nigeria, par exemple, utilisent encore une base duodécimale pour décomposer les nombres en multiples de 12 et de 144. Mais nombre de ces systèmes ont été décimalisés sous l’influence occidentale ou arabe (via l’islam). Toutefois, dans le monde entier, à l’heure de « l’éducation pour tous », peu de commerçants non scolarisés confient leurs commerces à leurs enfants scolarisés. Les seconds font en effet, davantage que les premiers, des erreurs quantitativement grandes, notamment parce que la méthode écrite d’addition termine par les chiffres de gauche (et que le risque d’erreur croît avec l’avancement du calcul), à l’inverse du calcul mental traditionnel.

DOSSIER
L'intelligence des Maths

Maths, éducation et société

Une discipline citoyenne

François SAUVAGEOT, Maître de conférences hors-classe, professeur de mathématiques supérieures au lycée Clemenceau (Nantes)
En vert, un parcours gagnant : le joueur n°3 tire les cartons « droite », « gauche », « droite », « gauche » et parvient à la case n°3. En rouge, un début de parcours perdant : le joueur n°1 tire le carton « gauche » au premier tour ; il ne peut plus atteindre la case n°1. © RC2C, d'après F. Sauvageot

Sondages, indicateurs, classements... Notre société est constamment analysée à grand renfort de chiffres, de pourcentages, de probabilités. Capables de nous aider à « maîtriser le hasard », les probabilités sont souvent mal interprétées et manipulées comme des certitudes. Les causes de la plupart des phénomènes qui nous entourent ne sont identifiables, en pratique, qu’en termes de probabilités, mais considérer avec prudence une estimation chiffrée en la replaçant dans son contexte résiste mal à notre besoin de déterminisme, qui nous conduit à désigner « le » responsable de tel ou tel fait et qui entraîne la circulation de nombreuses idées fausses.

Par exemple, les palmarès des meilleurs lycées ou hôpitaux de France sont souvent pris pour argent comptant. Or, d’une part, les incertitudes liées à l’évaluation permettent de former seulement trois ou quatre niveaux de qualité significativement différents, à l’intérieur desquels les différences entre établissements ne sont pas discernables ; d’autre part, il existe différentes façons d’évaluer, donc différents classements possibles. Quant aux hôpitaux, le taux de guérison rapporté à l’âge des patients a-t-il été pris en compte ? Pour les lycées, le mode de recrutement des élèves de seconde a-t-il été précisé ? Le classement ne vaut qu’en connaissance des critères choisis pour l’établir, au moment de l’enquête.

L’appréhension des statistiques et des probabilités est l’un des thèmes d’étude du GIS (groupement d’intérêt scientifique) « Climat, environnement, société » auquel je participe. Un travail d’observation y alimente notamment une réflexion sur les moyens de sensibilisation aux difficultés d’interprétation. C’est avec une démarche semblable que j’expérimente des jeux de probabilités auprès d’enfants, en collaboration avec des enseignants. Voici un exemple.

Partant d’une case D située au sommet d’un ensemble triangulaire de cases dessiné sur le sol (cf. ci-contre), chacun des cinq joueurs d’une équipe doit atteindre la case dont le numéro lui a été attribué au hasard (1, 2, 3, 4 ou 5). Pour ce faire, il choisit à chaque tour l’une des mains de l’animateur cachant l’indication « droite » ou « gauche » et avance d’une case selon la direction tirée au sort. Ceux qui parviennent à leur case rapportent cinq chocolats à leur équipe, mais il se peut qu’aucun n'y arrive.

Les probabilités de gain sont inéquitables : 1 chance sur 16 pour les joueurs J1 et J5 (qui doivent respectivement atteindre les cases 1 et 5) ; 4 sur 16 pour J2 et J4 ; 6 sur 16 pour J3. C’est pourquoi un joker permettant d’inverser le résultat d’un tirage est proposé à l’équipe, qui doit alors décider à qui l’attribuer. Spontanément, les enfants le donnent à l’un des plus défavorisés (J1 ou J5) afin de pallier l’injustice, mais dès qu’ils comprennent que ce choix augmente peu la probabilité de gain de J1 ou J5 (5/16), et donc la chance d’obtenir un chocolat, les enfants décident de le donner à J3, dont la probabilité de gain atteint alors 14/16. Lorsqu’on modifie le jeu en donnant les chocolats au joueur qui atteint sa cible et non plus à l’équipe, on observe que la plupart des enfants choisissent de confier le joker à J3 si celui-ci s’engage à partager les chocolats ; s’il ne tient pas sa promesse, l’équipe ne lui donnera plus jamais le joker.

Si je propose volontiers cette mise en situation ludique, c’est parce qu’elle fait appel au sens de la justice et de l’intérêt collectif tout en permettant d’attirer l’attention des jeunes sur le sens des calculs de probabilité.

En complément...

• Le projet HaSaRDS

Mathom, Mathématiques humaines

• Les yeux d'Uranie, Le regard et les mots des mathématiciens

• Articles de François Sauvageot dans Images des mathématiques (CNRS, 2008 et 2009) :

- Voitures et machines à coudre ...

- Pouvez vous répéter la question ?

- Evaluation

- Classement

- Espérance de vie

- Partage

- Vulgarisation

• François Sauvageot, Les yeux d'Uranie (le regard et les mots des mathématiciens), in Actes des Rencontres Jules Verne, Le partage du savoir, École Centrale de Nantes, 24 et 25 janvier 2008, Coiffard Libraire Éditeur 2008.

Un pied dans la recherche

Colette ANNÉ, chargée de recherche CNRS au Laboratoire de mathématiques Jean-Leray (Université de Nantes/CNRS/École centrale de Nantes)

« La science est recherche, exploration, questionnement ; on l’apprend essentiellement en la faisant. » (Noam Chomsky)

Soit une planche avec 4 trous dans lesquels on peut ficher des boulons en guise de patères. Est-il possible d’y enrouler une corde fermée de sorte qu’elle tienne accrochée une fois la planche fixée sur un mur mais qu’elle tombe dès qu’on enlève l’un des boulons ? Voilà l’une des questions que j’ai posées aux collégiens d’un atelier « MATh.en.JEANS »1.

Pour résoudre ce problème « du porte-manteau de Paolo », les élèves prennent en main l’objet, attribuent une lettre (A, B, C, D) à chaque patère et simplifient le problème : « Et si on commençait avec deux boulons ? ». Ils trouvent des solutions, mais comment les expliquer aux autres ? Ils établissent une méthode pour noter le parcours de la corde... et le sens d’enroulement autour de chaque boulon : A ou A’ pour la patère A, par exemple. Des solutions s’écrivent alors ABA’B’, ABA’B’CBAB’A’C’, etc.

Ce problème a été construit par Paolo Belligeri, spécialiste de topologie et de théorie des noeuds, quand il était en séjour dans notre laboratoire. Le mathématicien averti aura reconnu qu’il s’agit de travailler dans « le groupe fondamental du plan privé de points » et que les solutions sont liées aux « commutateurs » de ce groupe. Loin de ces concepts, certains élèves voient qu’une solution est une suite de lettres telle que la suppression de l’une d’elles, en faisant apparaître des couples XX’ ou X’X ( X désignant A, B, C ou D), entraîne la suppression de toutes les autres. En effet, XX’, qui correspond à un tour dans un sens suivi immédiatement d’un tour du même boulon dans l’autre sens, s’avère inopérant. Par exemple, ABA’B’ est solution car si l’on ôte le boulon B, il reste AA’, qu’on peut supprimer. Les élèves trouvent alors des solutions que la corde trop courte ne permet pas de montrer. Ainsi peuvent-ils mieux saisir qu’abstraire un problème, l’écrire en termes algébriques, permet souvent de le simplifier, de le généraliser et de faciliter les démonstrations.

Créée en 1989, l’association MATh.en.JEANS2 propose « de mettre les jeunes aux prises avec d’authentiques problèmes, d’inverser la tendance courante de la classe de mathématiques et d’assigner à l’enseignant un rôle différent ». Pour réaliser un tel atelier, il faut des enseignants enthousiastes3, prêts à l’animer chaque semaine, des élèves prêts à faire des maths hors du cadre de leurs cours et un chercheur qui propose des sujets, encadre quelques séances puis aide les élèves notamment à préparer leur présentation orale. Deux classes travaillent sur les mêmes problèmes afin de pouvoir comparer leurs approches respectives.

Les sujets proposés ne sont pas des exercices dont l’enseignant a toujours la solution. Ils peuvent être ouverts, sans solution certaine ou unique, comme rechercher (avec succès, en l’occurrence) une stratégie gagnante dans le jeu de « la plaque de chocolat toxique »4. Les élèves vivent les trois temps de la recherche : chercher, rédiger et communiquer, une présentation finale étant effectuée devant tous les participants lors d’un colloque national (cette année à Grenoble). Mélanie, élève de 3ème à Couëron, témoigne : « On s’est sentis fiers quand des personnes de tous âges venues de toute la France nous applaudissaient à la fin de notre exposé ... fiers quand elles nous écoutaient avec attention parler de ce que nous avons fait durant l'année ... libres d’oser parler aux professeurs comme nous ne l’aurions sans doute jamais fait au collège. Et surtout, rire avec eux ! ».

1. Cf. les ateliers Maths en jeans

2. Le site de MATh.en.JEANS

3. ici Julie Gastineau, Jean-Philippe Rouquès (collège de la Noë-Lambert à Nantes), Thierry Baron et Michel Billard (collège Paul-Langevin à Couëron)

4. Cf. article ci-dessous

©Thierry Baron

La plaquette de chocolat toxique

Colette ANNÉ, chargée de recherche CNRS au Laboratoire Jean-Leray (Université de Nantes/École centrale de Nantes/CNRS)

Voici l’un des autres problèmes1 que j’ai proposés aux élèves des collèges Paul-Langevin à Couëron et de la Noë-Lambert à Nantes, dans le cadre d’un atelier Maths en jeans.

Soit une plaquette de chocolat dont le carré situé en bas à gauche est empoisonné. Chacun des deux joueurs doit choisir, l’un après l’autre, un carré de chocolat et prend alors tous les carrés situés en haut et à droite de ce morceau. Existe-t-il une stratégie gagnante, c’est-à-dire qui évite de se trouver contraint de prendre le carré toxique ? Dépend-elle du nombre de carrés de chocolat de la plaquette ? Des résultats généraux connus sont « Il existe une stratégie gagnante » et « Le joueur qui commence possède un avantage ». Après avoir beaucoup joué entre eux, les élèves ont trouvé par eux-mêmes les deux résultats suivants : avec une plaquette carrée (ayant le même nombre de carrés de chocolat au-dessus et à droite du carré toxique), quel que soit le nombre de carrés de chocolat qu’elle possède, le joueur qui commence peut gagner systématiquement en prenant le carré situé immédiatement à droite et au-dessus du carré toxique.

’’Cas d’une plaquette carrée comportant 9 carrés de chocolat" Les chiffres indiquent l’ordre des coups : 1, 3 et 5 pour le premier joueur (J1) ; 2, 4 et 6 pour le second (J2). La couleur verte indique les carrés pris par J1 ; le bleu indique ceux pris par J2. J1 ayant d’abord choisi le carré central, J2 se retrouve contraint, au troisième tour, de prendre le carré toxique ; il a alors perdu.

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