Depuis l’aube des temps civilisés se pose le problème de la confidentialité des messages administratifs, diplomatiques ou militaires1. Jules César, en 45 avant notre ère, cryptait les siens en utilisant un alphabet décalé : « alea jacta est » s’écrit « bmfb kbdub ftu » avec un décalage d’une position, ou « fqjf ofhyf jxy » avec un décalage de 5 positions. Ce principe étant simple, le déchiffrage est aisé pour qui connaît la clé de chiffrement (le décalage utilisé). Pour un ennemi de César, « casser » le code consistait à essayer tous les décalages possibles jusqu’à ce que le message soit découvert.
Par la suite, un raffinement a consisté à utiliser un alphabet désordonné ou un ensemble de signes non alphabétiques. Le décryptage est alors devenu plus difficile bien que les codes fussent toujours basés sur la substitution mono-alphabétique (l’échange d’une lettre avec une lettre ou un signe).
C’est alors, au IXe siècle, qu’Al-Kindi2, philosophe, astronome, musicien et mathématicien à la cour de Bagdad, publie un Traité sur le déchiffrement des messages cryptographiques. Il fait remarquer que, dans une langue donnée, chaque lettre de l’alphabet apparaît avec une fréquence particulière. On peut donc classer les lettres selon leurs fréquences décroissantes d’emploi usuel dans cette langue. Si l’on observe ensuite les fréquences des signes d’un message crypté à partir de cette même langue, leur classement selon un ordre décroissant permettra de faire correspondre ces signes avec les lettres de l’alphabet normal de façon suffisamment correcte pour être capable de lire le message en clair. La traduction sera d’autant plus exacte que le message sera long.
Le décryptage par analyse fréquentielle3 d’Al-Kindi a ainsi rendu peu sûr l’emploi du code de César en Orient. Cette invention ne sera connue ou redécouverte en Europe que par les mathématiciens de la Renaissance.
1. Histoire des codes secrets, de Simon Singh (Le Livre de Poche, 2001)
2. cf. Article sur Al-Kindi dans Wikipedia
3. cf. Article sur l'Analyse fréquentielle dans Wikipedia
François Laudenbach ONdSQue signifie « faire des maths » ?
François LAUDENBACH : Au travers de l’histoire des
mathématiques et de la philosophie, on peut penser d’abord à la
démarche consistant à mettre en formules les structures et les règles
qui sous-tendraient l’Univers et ses phénomènes, ou tout au moins à
se munir d’un ensemble d’outils permettant de décrire efficacement
les phénomènes et de les prévoir. De mon point de vue, « faire des
maths », c’est aussi exercer une activité intellectuelle qui structure la
pensée et ouvre l’esprit.
Dans ma jeunesse, j’ai été séduit par le jeu de l’abstraction et du
raisonnement logique, par les résultats puissants que les maths
permettent d’obtenir. J’ai acquis rapidement le goût de faire
partager ce que je comprenais. À l'École polytechnique, j’ai reçu
l’enseignement de Laurent Schwartz. Ce grand mathématicien m’a
fait prendre conscience de ma vision alors trop figée des maths,
comme celle d’une boîte à outils à peu près complète. Or non
seulement elles sont définitivement incomplètes, par essence même,
mais elles offrent aussi un champ de problèmes, en partie hérités de
l’histoire, auxquels s’attaquer est une aventure passionnante. Établir
une propriété d’un objet géométrique, reformuler une théorie de
façon plus simple ou élargir les conditions de validité d’un théorème
sont en effet des sources d’intense satisfaction.
L’activité mathématique n’est pas réservée au chercheur : tout un
chacun peut la pratiquer. Quand on apprend les mathématiques, on
travaille aussi à son propre profit, on s’enrichit grâce à la démarche
d’abstraction qui consiste à représenter symboliquement des objets.
En effaçant l’inutile, cette représentation facilite le raisonnement
et rend applicable son résultat à d’autres situations. Peu importe
qu’une formule ou sa démonstration vue en cours ne serve ensuite
jamais en pratique : ce cours offre en lui-même une expérience à sa
propre logique ; il invite à ne pas s’en remettre au hasard ; il aide à
distinguer une condition nécessaire d’une condition suffisante, à se
préserver un peu plus des contradictions et des erreurs. Je rapproche
volontiers les maths du droit, parce que le juriste doit aussi se
confronter en permanence à des problèmes de logique et cheminer
parmi des contradictions.
Sur l’importance de l’abstraction je raconte souvent ceci : un étudiant
m’a dit un jour « je ne peux pas m’attaquer à ce problème parce
que je ne le vois pas ». Chercher seulement la solution de ce qu’on
« voit », est-ce vraiment utile ? Certes oui, pour transmettre à ceux
qui ne « voient » pas, mais faire des maths, c’est surtout aller
au-delà de l’intuition. Les maths commencent vraiment là où
l’intuition lâche prise.
Doit-on distinguer différents types de mathématiques ?
F. L. : Oui. D’une part, on distingue les mathématiques
fondamentales, dites parfois « pures », des mathématiques appliquées.
À condition de ne pas mettre de hiérarchie, cette distinction a un sens.
Il n’y a pas une unique façon de faire des maths.
En mathématiques fondamentales, il s’agit souvent de déterminer
l’existence d’une solution ou le nombre de solutions d’un problème
donné, de travailler sur des objets mal connus ou d’en inventer. Ces
objets sont des ensembles, des formes géométriques, des fonctions,
des équations... et l’on cherche à décrire leurs propriétés1.
En mathématiques appliquées, les objets d’étude sont là devant nous,
dans la nature, plus ou moins bien cernés, avec toute l’irrégularité ou
la complexité qui font le propre des problèmes concrets. On cherche
à utiliser des outils bien maîtrisés pour entreprendre des calculs
inédits, pour développer des méthodes de calcul plus rapides ou plus
précises.
C’est une erreur, parfois commise dans notre communauté même,
de vouloir évaluer les activités de ces deux branches à la même
aune. L’impact d’un « mathématicien appliqué » ne se mesure pas au
nombre de ses théorèmes, mais à ses gains en temps de calcul, à la
justesse de son évaluation d’un risque, etc.
D’autre part, il existe une multitude de thèmes qui sont distingués
par la nature des objets manipulés : ensembles, nombres, processus,
opérateurs... Disons par exemple deux mots des deux grands domaines
que sont l’analyse et la géométrie. De façon schématique, l’analyse
porte sur la connaissance des fonctions, qui, selon une vision classique,
associent des valeurs à des variables, et sur la résolution précise
d’équations (que celles-ci représentent ou non des phénomènes réels).
La géométrie, quant à elle, est une approche plus descriptive, plus
qualitative : elle s’attache à la forme des objets (que ces objets soient
observables ou non dans la nature) en cherchant à déterminer leurs
nombres d’intersections, d’angles, de trous, de bosses, de plis...
Il est passionnant que des chemins de traverse viennent néanmoins
briser un découpage thématique trop cloisonné. C’est ce que fait,
par exemple, la théorie des singularités (les points d’un objet qui
ne ressemblent pas à leurs voisins). Cette théorie, qui concentre
aujourd’hui de nombreuses recherches très actives, porte en effet
sur des domaines aussi différents que la géométrie algébrique, les
équations différentielles ou les caustiques en optique2
Pourquoi a-t-on besoin des mathématiciens ?
F. L. : Dans l’enseignement, il s’agit à la fois d’acquérir des
méthodes utiles dans la vie quotidienne ou pour étudier d’autres
disciplines, et de développer ses capacités d’abstraction, donc de
raisonnement ; le « matheux » est ainsi bien placé pour défendre la
raison contre l’obscurantisme et les préjugés. Dans les sciences et les
techniques, il s’agit de maîtriser des outils de calcul et d’en développer
de nouveaux. Faire des mathématiques est ainsi indispensable à
l’innovation technologique.
À ces arguments j’ajoute quelques remarques. Il semble exister
aujourd’hui un désintérêt pour les sciences, voire une défiance visà-
vis d’elles, en particulier envers les mathématiques, sans doute
parce qu’on les juge trop difficiles. Il est vrai qu’elles sont ardues et
exigeantes, mais cela n’est pas nouveau. Il me semble aussi que le
mathématicien est perçu comme étant rigide, sûr de lui, prétendant
connaître le certain et l’impossible dans un monde pourtant peu
maîtrisé, ponctué de catastrophes que certains avaient prétendu
prévisibles en invoquant le progrès scientifique. Cette perception est
mauvaise. Le bon mathématicien doute. Il doute quant à la validité de
ses démonstrations. De fait, comme il n’écrit jamais tous les détails
de son raisonnement, des erreurs ou des manques peuvent subsister
entre les lignes, sans pour autant que le résultat final soit faux. Par
exemple, la démonstration du fameux « grand théorème de Fermat »3 publiée en 1993 comportait un « trou » (bouché depuis lors). Ainsi la
vérité est-elle sujette à caution même en maths.
Avec la multitude des objets non encore décrits, des problèmes
demeurant non résolus (ou mal résolus) et des questions apportées
par d’autres disciplines comme la physique théorique, le champ des
mathématiques et de ses applications inattendues4 n’est pas en voie
de rétrécissement. Enfin, que serait l’enseignement des maths sans
la recherche ? Un ennui pour les enseignants, parce que sans les
questions en suspens et leurs histoires respectives, sans nouveauté
et sans possibilité d’avancées, leur motivation profonde s’éteindrait,
et cet ennui, cette nécrose intellectuelle, gagnerait définitivement les
bancs des universités comme ceux des écoles.
1. Cf. la géométrie spectrale, Le site Images de mathématiques et l'article de Lei Tan (Université d’Angers),
2. Lieux d’accumulation de lumière, qu’on peut observer, par exemple, lorsque
le rayonnement solaire traverse un verre ou l’eau d’une piscine. Autre exemple
de singularité, en géométrie algébrique : les points « de rebroussement »,
tel celui du graphe de l’équation x 2 – y 3 = 0.
3. Si n est un entier strictement supérieur à 2, il n’existe pas de nombres x, y
et z entiers non nuls tels que x n + y n = z n.
Cf. l'article Le théorème de Fermat : huit ans de solitude
4. Par exemple, les premiers procédés de cryptographie moderne ont été inventés à
partir de questions en théorie des nombres qui paraissaient gratuites.
Un procédé datant du IXe siècle est présenté dans "Al-Kindi casse le code de César",
de Jean-François Bouhours, ci-contre.
• Entretien avec François Laudenbach, Le magazine des élèves de l'Ecole polytechnique, X-passion n°16, 4ème trimestre 1996, p. 35-38.
Têtes chercheuses ©2007 |
mentions légales |
contactez nous |
page d'accueil |
Réalisation : Intelliance 2007