Le préjudice de l’isolement

Colette AVRANE, Docteure en histoire contemporaine (Université d’Angers)

Une analyse historique des lois sur le travail à domicile et de leurs effets (visibles notamment au travers d’actes administratifs et de documents d’entreprise), portant sur la période 1880-1940, met en lumière une situation peu connue aujourd’hui comme à cette époque : celle d’un grand nombre de femmes marginalisées et mal payées en dépit de leur apport économique considérable.

À la fin du XIXe siècle, près d’un million et demi de travailleurs exercent chez eux une activité salariée, essentiellement dans le domaine du vêtement. Il s’agit en grande majorité de femmes élevant seules leurs enfants ou s’occupant de leurs parents et qui gagnent ce qu’on nomme un « salaire d’appoint ». Cette rétribution très faible est une aide pour celles dont le mari travaille ; elle maintient les autres dans la misère et son cortège de maladies. Pourtant, à cette époque, les premières lois sociales commencent à protéger les travailleurs en usine ou en atelier : loi de 1898 sur les accidents du travail, limitation de la journée de travail à 10 heures en 1900, repos dominical en 1906... Elles ne sont pas appliquées au travail à domicile parce que, ce lieu étant considéré comme sacré, les inspecteurs du travail n’y pénètrent pas.

Après avoir essayé différents types d’aides (coopératives, oeuvres charitables, syndicats qui défendent spécifiquement les femmes), divers groupes politiques, religieux ou féministes portent leur lutte sur le terrain législatif, en Europe comme aux États-Unis. L’Angleterre vote en 1909 une loi sur le sweating system (« système de la sueur », qui désigne le travail à domicile). En 1925, la France adopte à son tour une loi imposant un salaire minimum pour les ouvrières à domicile, dans l’industrie du vêtement. Il s’agit là d’une contrainte inédite dans le droit du travail ; aussi les patrons lui sont-ils largement opposés et s’arrangent pour ne pas l’appliquer, cela d’autant plus facilement que les amendes prévues sont peu dissuasives et que porter plainte fait courir le risque de perdre son emploi. Cette loi sera révisée en 1928 (salaire minimum élargi aux ouvriers), en 1941 puis en 1957.

Les ouvrières qui confectionnent chez elles gants ou chaussures ont aujourd’hui presque disparu, laissant place à des « télétravailleurs » pour lesquels des conventions européennes ou internationales ont été élaborées (1996, 2002, 2005) sans pour autant être largement appliquées. La situation de ces salariés reste délicate malgré la loi en vigueur (qui vise l’égalité de traitement de tous les travailleurs mais dont le contrôle d’application demeure plus difficile à réaliser pour les travailleurs à domicile) et leurs problèmes restent dans l’ombre des publicités attirantes qui foisonnent sur Internet. Comment négocier les salaires et les évolutions de carrière sans les références et les soutiens (syndicaux, notamment) présents dans les entreprises ? Comment ne pas dépasser le temps de travail prévu ? Comment bien séparer vie professionnelle et vie familiale ?Il est possible que les travailleurs à domicile deviennent un jour des salariés comme les autres, disposant dans les faits des mêmes droits, mais le chemin pour y parvenir semble encore long.

Chaîniste (The Weekly Times and Echo, 1910)
En complément...

Convention C177 sur le travail à domicile, 1996, Genève

Accord national interprofessionnel du 19 juillet 2005 sur le télétravail. Cet accord est la ratification d'un précédent accord daté du 16 juillet 2002.

• Pierre Morel-A-Lhuissier, Du Télétravail au travail mobile, un enjeu de modernisation de l'économie française, Rapport au Premier ministre, La Documentation française, 2007, 213 p. et Rolland Berger (Cabinet), Le Développement du télétravail dans la société numérique de demain, Rapport au Premier ministre, Centre d'analyse stratégique, 2009, 151 p. Michel Lallement, « Le Travail à domicile ». op. cit., et du même auteur, Des PME en chambre. Travail et travailleurs à domicile d'hier et d'aujourd'hui, Logiques sociales, L'Harmattan, 1990, 273 p.

• Chantal Rey, Le Travail à domicile, Avis et rapports du Conseil économique et social, Éditions du JO, 1999, 189 p.

• Geneviève Madou, Télétravail et travail à domicile, Pourquoi, comment ? Cadres juridique et pratique du travail à domicile, du télétravail et du portage salarial, Éditions du Puits fleuri, Le Conseiller juridique pour tous, 77850 Héricy, n° 216, 2006, 256 p., p. 22-23.

• Sylvie Schweitzer, Les Femmes ont toujours travaillé, Editions Odile Jacob, 2002, 330 p.

• Christine Bard, Les Femmes dans la société française au 20e siècle, Editions Colin, 2001, 286 p.

DOSSIER
Le travail en chantiers

Des femmes et des statuts

Domestiques et précaires

Annie DUSSUET, Maître de conférences, chercheuse au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)

Les emplois « de service aux personnes » se sont multipliés ces dernières années, à la fois du fait de changements connus par la plupart des sociétés occidentales (vieillissement de la population, essor de l’activité salariée des femmes, élévation du niveau de vie...) et à cause de politiques sociofiscales (réduction d’impôts ou de charges patronales) visant à réduire le chômage.

Ces emplois sont les plus féminisés qui soient : 98 % des salariés qui les occupent sont des femmes, sans doute parce qu’ils consistent à prendre soin d’autrui via des tâches assurées le plus souvent par les femmes au sein des familles (ménage, prise en charge d’enfants, cuisine, toilette de personnes grabataires, etc.). Ils sont en général précaires : à temps partiel court et rémunérés aux environs du Smic, ils permettent rarement d’atteindre l’autonomie financière. La majorité des femmes concernées sont embauchées directement par des particuliers, souvent au moyen du « chèque emploi service universel » (Cesu) ; les autres sont les salariées d’organismes publics (CCAS, hôpitaux...) ou d’associations, ou sont employées par des organismes mandataires qui effectuent les formalités administratives à la place des employeurs. Des enquêtes de terrain menées pendant près de dix ans, incluant plus de 170 entretiens semi-directifs avec ces salariées et les responsables de divers organismes, nous permettent de distinguer trois grands types de services. Dans les « services domestiques », les tâches ne sont pas définies préalablement ; c’est le bénéficiaire (la personne âgée pour qui l’on fait les courses, les parents de l’enfant gardé...) qui détermine leur nature, leur fréquence et les qualités attendues de la prestataire.

Dans les « services professionnels » (médicaux, par exemple), la prestation est définie selon les règles établies par la profession concernée. Enfin, les « services d’aide à domicile » font l’objet d’un compromis entre la demande spécifique du client et les règles ou habitudes professionnelles.

Un naturel qui paie mal
Cette typologie est « idéale », au sens donné par le sociologue Max Weber : elle permet de cerner les tendances significatives dans une réalité faite de cas bien plus divers. Ainsi, lorsque le service est proche du type domestique, il est souvent ramené au rang de geste accompli « naturellement » par une femme dévouée. Cela explique, d’une part, qu’il déroge largement aux règles protectrices de l’emploi établies dans le droit du travail et, d’autre part, que les compétences dont font preuve les salariées soient assimilées à de simples « qualités personnelles » et non à une « qualification » appelant une rémunération plus élevée.

Les femmes recrutées comme « employées de maison » sont ainsi rarement en position de négocier les caractéristiques du service ou, a fortiori, d’imposer des règles professionnelles. C’est pourtant le type domestique qui tend à s’installer en norme à travers la préférence accordée par les pouvoirs publics à l’emploi direct par des particuliers. La situation précaire des femmes concernées apparaît alors comme une conséquence de politiques voulant éviter d’ajouter des coûts d’organisation et de gestion aux dépenses publiques actuellement allouées à ce secteur, telles que l’APA (allocation personnalisée d’autonomie). Elle pose question sur la viabilité de ce modèle d’emploi ; c’est pourquoi nous poursuivons notre recherche par l’étude des relations entre pouvoirs publics et associations en vue de dégager les conditions d’une organisation plus équitable et durable de ce secteur d’activités.

La dynamique du statut

Marie CARTIER et Jean-Noël RETIÈRE, respectivement Maître de conférences et Professeur, chercheurs au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)

À la demande du comité d’histoire d’Altadis, multinationale du tabac, nous avons réalisé une enquête à partir de 63 récits de vie de plusieurs générations de travailleurs de la Seita, administration d’État privatisée en 1995. Il s’agissait, pour ce comité, de faire oeuvre de mémoire à l’heure du déclin du marché du tabac et tandis que les fermetures d’établissements se multiplient (au milieu des années 1990, on ne compte plus que huit usines ou manufactures en France, contre une vingtaine au début du XXe siècle).

Cette étude a été l’occasion de mieux comprendre en quoi le fait de travailler dans un établissement affilié à l’État a influencé les conditions de travail ou de vie des ouvriers. Elle permet d’éclairer l’influence d’un statut, qui est un ensemble de dispositions garanties par des lois ou des règlements donnant des devoirs et des droits spécifiques en matière de durée d’emploi, d’activité, de déroulement de carrière et de protection sociale (maladie, retraite).

Il apparaît ainsi que, dans cette industrie du tabac longtemps très féminisée, les inégalités salariales entre hommes et femmes furent nettement moindres que dans la plupart des autres secteurs industriels. Les ouvrières ont en outre profité, dès le début du XXe siècle, des avantages liés à la garantie de leur emploi et à l’influence des organisations syndicales dont le taux d’adhésion était alors exceptionnellement élevé. Le statut « d’ouvrier des Tabacs » a inspiré aux générations ouvrières qui se sont succédé tout au long du XXe siècle une conscience vive de leurs droits et la propension à les revendiquer. De nombreux autres ouvriers, soumis au régime juridique d’une fonction publique ou à un régime partiellement dérogatoire au droit commun (arsenaux, ports et docks...), ont ainsi vu leurs conditions de travail et de vie familiale sécurisées par un statut.

Une clé d’intégration
Un colloque réunissant à l’université de Nantes, en 2008, des chercheurs ayant étudié divers emplois statutaires (éboueur, ouvrier de l’hôpital, docker...) a permis de montrer en quoi le statut d’employé du secteur public a constitué non seulement une clé commune de sécurisation de la condition des travailleurs mais aussi un moyen de valorisation symbolique. Ainsi, le cas des éboueurs, à l’instar des éboueurs parisiens qui se présentent d’abord comme travaillant pour la Ville de Paris, montre que leur statut a, au moins en partie, compensé le manque de prestige de leur métier.

Tous inventés dans des périodes (notamment la Libération) propices à la promotion de l’intérêt général, et en particulier celui des populations laborieuses, les emplois à statut ont constitué un support décisif de protection et d’intégration sociale de groupes désavantagés. Cette intégration ne résulte pas seulement du bénéfice passif de droits et de reconnaissance, elle participe aussi d’un engagement accru dans des groupements syndicaux, civiques ou humanitaires. Il paraît précieux de connaître ainsi les effets de ces statuts à l’heure où ils sont massivement remis en cause par des processus de déréglementation et de contractualisation individuelle qui touchent désormais l’ensemble du monde du travail.

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En complément...

Le salariat à statut. Genèses et cultures, M. Cartier, J.-N. Retière et Y. Siblot dir. (Presses Universitaires de Rennes, 2010)

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