Pour tester l’hypothèse selon laquelle la proximité de la retraite
baisse la probabilité d’être en emploi1 (notée PE dans la suite),
on peut comparer les PE de seniors de même âge (nous avons choisi
59 ans) mais différemment éloignés du départ en retraite en raison
de leurs différentes durées de cotisation au régime des retraites
(car ils n’ont pas tous commencé à travailler la même année).
Pour que la comparaison soit pertinente, il faut que les individus
choisis partagent d’autres critères statistiques que l’âge ; en
l’occurrence, nous avons choisi des hommes salariés ayant effectué
une carrière complète dans le secteur privé en France.
Les données relatives à l’emploi de ces seniors dans les années qui
ont suivi la réforme de 1993 sont particulièrement intéressantes
pour le test parce qu’elles permettent non seulement de réaliser la
comparaison souhaitée mais aussi d’évaluer l’impact, sur la PE, d’un
allongement de la durée de cotisation, certains individus de notre
échantillon n’étant pas touchés par cette réforme.
En effet, la réforme a fait passer de 37,5 à 40 années la durée de
cotisation nécessaire à l’obtention d’une pension de retraite à taux
plein mais s’applique différemment selon l’année de naissance.
à titre d’exemple, considérons les hommes de 59 ans qui ont tous
cotisé durant 38 années. Avant la réforme, quelles que soient
leurs dates de naissance, ils avaient atteint la durée de cotisation
nécessaire à l’obtention du taux plein mais devaient encore travailler
(et cotiser) pendant un an avant d’atteindre 60 ans, l’âge légal
du départ. Après la réforme, ceux qui sont nés en 1939 ou avant
n’ont pas eu d’allongement de durée de cotisation pour obtenir le
taux plein. En revanche, ceux qui sont nés en 1940 ont dû cotiser
pendant encore 1,25 an ; ceux qui sont nés en 1941, pendant 1,5 an ;
ceux de 1942, 1,75 an ; ceux de 1943, 2 ans. Cette progressivité de
l’application de la réforme offre une période d’adaptation, faisant
que les premiers seniors touchés par la réforme ne subissent pas une
prolongation de 2,5 ans sans avoir eu le temps de s’y préparer.
Nos calculs, effectués à partir des données de l’Enquête Emploi
de l’Insee couvrant la période 1990-2002, montrent que, chez les
hommes de 59 ans ayant cotisé pendant 38 années, ceux qui n’ont
pas été touchés par la réforme ont eu une PE de 45 % ; celle-ci s’élève
à 47,5 % pour ceux qui ont dû cotiser une année de plus à cause de
la réforme. Chez les individus de 59 ans non touchés par la réforme
et qui ont cotisé 36 années, la PE a été de 57 % ; elle a dépassé 61 %
chez ceux qui ont dû cotiser une année supplémentaire.
L’hypothèse selon laquelle un départ en retraite plus tardif augmente
la probabilité d’être en emploi est ainsi étayée. Comme le montre aussi
le graphique ci-dessous, l’ajout de 2,5 années de cotisation, qui, en
pratique, repousse le départ en retraite d’un délai presque identique,
a même accru de 10 points la PE de certains seniors de 59 ans.
1. On parle ici de « probabilité d’être en emploi » et non de « taux d’emploi »
parce que celui-ci est classiquement relatif à une année donnée (tandis qu’ici
l’on considère plusieurs années).
© www.ohazar.comL ’idée commune selon laquelle il n’est
pas raisonnable de travailler ou de faire
travailler les individus à partir d’un certain
âge est souvent justifiée par un critère qu’on
peut qualifier de biologique : une limite
de capacités physiques, une santé fragile.
La pertinence de ce critère dans la fixation de
l’âge légal de départ en retraite (ici noté ALR) a
beaucoup évolué.
En 1910, quand le système français de retraite
des ouvriers et des paysans a été instauré,
l’ALR fut fixé à 65 ans, un âge auquel la mort
était souvent proche. Cette avancée sociale
peut paraître bien maigre quand on sait que
l’espérance de vie dépassait alors à peine
50 ans. Ce sont surtout les progrès médicaux
qui ont fait de cette mesure sociale un progrès :
en allongeant l’espérance de vie, ils ont permis
aux seniors (50 ans et plus) de profiter de
leur retraite pendant un nombre d’années
substantiel.
Âge biologique et âge social
De nos jours, le critère biologique de la
proximité de la mort n’est plus pertinent.
On préfère désormais se référer à un « critère
biologique étendu » : le défaut supposé des
capacités des individus âgés à s’adapter aux
nouvelles technologies, aux nouveaux modes
d’organisation du travail, à un rythme élevé,
à des exigences de dextérité physique ou
intellectuelle, etc.
L’ALR, en France, était de 60 ans il y a peu
de temps encore. Il était de 65 ans jusqu’en
1983, lorsque le gouvernement français l’a
diminué de cinq années. Or, parmi les autres
pays occidentaux, très peu ont entrepris une
démarche similaire : dans la plupart d’entre
eux, qui ont développé les mêmes technologies,
activités et méthodes de travail que la France,
l’âge moyen de départ en retraite est supérieur
à 60 ans. Les Suédois, les Anglais, les Allemands
ou les Américains seraient-ils moins victimes
d’usure que les Français dans un environnement
similaire ? Non, selon toute évidence, et les
enquêtes internationales sur la santé et les
conditions de travail le confirment.
Ce qui distingue le plus la France sur un plan
économique et social est, précisément, son
système de retraite. Avant la réforme récente
(ALR fixé à 62 ans), ce système donnait la
possibilité de partir avec 75 % de son salaire
dès 60 ans et n’incitait donc presque personne
à continuer de travailler après cet âge. L’ALR,
en France, est donc bien davantage un « âge
social » qu’un « âge biologique ». La décision
de l’abaisser, en 1983, a découlé d’une volonté
affichée de progrès social. Ce choix politique
n’a pas été bénéfique pour tous. L’économiste
se propose d’évaluer ses effets à l’aide de
comparaisons et de calculs.
Richesse et taux d’emploi
Cette norme sociale qu’est l’ALR en France a
de fortes implications en termes d’emploi et de
richesse, qui sont très imbriquées.
En termes d’emploi, seulement 57 % des Français
de la tranche d’âge 55-59 ans travaillent ; c’est
la proportion des Suédois en emploi dans la
tranche 60-64 ans. La proportion des Suédois
de 55-59 ans qui travaillent est aussi élevée que
celle des Français de 30-49 ans (90 %, chez les
hommes). Dans les pays où l’ALR est de 65 ans
(Suède, Royaume-Uni), les taux d’emploi avant
cet âge sont plus élevés qu’en Allemagne (63 ans)
et en France. On pourrait alors arguer que « les
seniors ne laissent pas la place aux jeunes » dans
les pays où l’on travaille longtemps, mais il n’en
est rien : les 15-24 ans travaillent davantage en
Suède qu’en France, comme dans la plupart des
autres pays où le départ en retraite est tardif1.
En termes de richesse, le faible ALR de la France
apparaît comme largement responsable du
fait que la richesse produite, en moyenne par
habitant, est inférieure à celle d’autres pays
utilisant les mêmes technologies de production
et dont l’âge moyen de départ en retraite est
plus élevé. Les études économiques montrent
que le plus fort pouvoir d’achat des seniors
travaillant en Suède ou aux USA, par exemple,
est à l’origine d’une création d’emplois plus
importante (et un taux de chômage des jeunes
plus faible) qu’en France.
Il apparaît ainsi que la richesse produite et le
taux d’emploi d’un pays tendent à diminuer
avec l’âge de départ en retraite. Il reste à
examiner les options d’ajustement du système
de retraite pour une politique souhaitant
néanmoins maintenir un ALR précoce.
L’option du choix
Un ALR précoce ne peut pas être compensé,
tant sur le plan de la richesse produite que du
taux d’emploi, au moyen de mesures (fiscales,
par exemple) d’incitation à l’emploi des seniors.
Afin de ne pas se priver d’une richesse et
d’emplois que les autres pays ne perdent pas
ainsi, il apparaît donc comme nécessaire d’élever
l’âge moyen de départ en retraite, et cela sans
conditionner cette réforme à un hypothétique
plein emploi des seniors. En effet, on observe,
dans tous les pays du monde, une chute du
taux d’emploi à l’approche de la retraite. Pour
expliquer ce phénomène, remarquons qu’avant
la dernière réforme un Suédois de 59 ans
devant partir en retraite à 65 ans avait, sur
le marché du travail, le même avenir qu’un
Français de 54 ans. À six ans de la retraite, son
employeur et lui étaient encore enclins à investir
dans une relation d’emploi. Pour un Français
de 59 ans, par contre, l’investissement avait,
il y a très peu de temps encore, un « horizon
d’amortissement » d’un an seulement ; il n’était
donc presque jamais effectué. À moins que
l’expérience de ce salarié représente un trésor
pour son employeur, à quoi bon investir dans
une formation ou dans du matériel s’il part
avant que cette dépense soit rentabilisée ?
Les seniors français sont donc « fragiles » non
pas tant à cause de leur âge biologique que de
par la proximité de leur retraite.
Ce constat indique qu’une réforme impliquant
un allongement de la durée d’activité en France
est susceptible de préserver de nombreux
emplois de seniors entre 60 et 65 ans ; elle
devrait aussi augmenter le taux d’emploi des
50-59 ans (cf. L’expérience d’une réforme - ci-contre).
De plus, l’accroissement de la durée de cotisation
aux caisses de retraite qui en découle devrait
résorber, au moins en partie, le déficit de ces
caisses dont la croissance actuelle compromet
gravement l’avenir du système.
Dans ce contexte, l’âge social de retraite, qu’on
peut redéfinir comme l’espérance de vie moins
le nombre minimal d’années de retraite dont
on souhaite profiter, doit être choisi de façon
à assurer la durabilité du système de retraite,
pour un niveau de cotisation et un niveau de
pension fixés. Cet âge doit-il être le même
pour tous ? Pas nécessairement. L’efficacité
économique d’un tel système peut en effet
rester compatible avec certains aménagements,
éventuellement liés à « la pénibilité » des
emplois, et avec une liberté de choix : un niveau
de pension d’autant plus élevé que le départ en
retraite sera tardif.
1. Cf. Aider l’état à aider, Têtes chercheuses n°9, et notamment le diagramme « Taux d’emploi des hommes dans des pays de l’OCDE, en 2006 ».
2. Pour une retraite choisie - L’emploi des seniors, J.-O. Hairault, F. Langot et Th. Sopraseuth, dans « 16 nouvelles questions d’économie contemporaine », D. Cohen et P. Askenazy dir. (Albin Michel, 2010)
• J.-O. Hairault, F. Langot et Th. Sopraseuth, «Pour une retraite choisie », Edition de la Rue d’Ulm, 2008
• J.-O. Hairault et F. Langot « Une augmentation de la durée de la cotisation pour réconcilier efficacité et équité », Le Monde 24/06/2010
• J.-O. Hairault et F. Langot «Retaites : il n’y aura pas de miracles », Le Figaro 08/03/2010
• F. Langot « Il faut mettre en place un système de retraite à la carte », Capital 09/04/2010
• F. Langot « Il faut vraiment inciter à travailler plus longtemps », L’Expansion 01/10/2009
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