L’expérience d’une réforme

François LANGOT

Pour tester l’hypothèse selon laquelle la proximité de la retraite baisse la probabilité d’être en emploi1 (notée PE dans la suite), on peut comparer les PE de seniors de même âge (nous avons choisi 59 ans) mais différemment éloignés du départ en retraite en raison de leurs différentes durées de cotisation au régime des retraites (car ils n’ont pas tous commencé à travailler la même année). Pour que la comparaison soit pertinente, il faut que les individus choisis partagent d’autres critères statistiques que l’âge ; en l’occurrence, nous avons choisi des hommes salariés ayant effectué une carrière complète dans le secteur privé en France.

Les données relatives à l’emploi de ces seniors dans les années qui ont suivi la réforme de 1993 sont particulièrement intéressantes pour le test parce qu’elles permettent non seulement de réaliser la comparaison souhaitée mais aussi d’évaluer l’impact, sur la PE, d’un allongement de la durée de cotisation, certains individus de notre échantillon n’étant pas touchés par cette réforme.

En effet, la réforme a fait passer de 37,5 à 40 années la durée de cotisation nécessaire à l’obtention d’une pension de retraite à taux plein mais s’applique différemment selon l’année de naissance. à titre d’exemple, considérons les hommes de 59 ans qui ont tous cotisé durant 38 années. Avant la réforme, quelles que soient leurs dates de naissance, ils avaient atteint la durée de cotisation nécessaire à l’obtention du taux plein mais devaient encore travailler (et cotiser) pendant un an avant d’atteindre 60 ans, l’âge légal du départ. Après la réforme, ceux qui sont nés en 1939 ou avant n’ont pas eu d’allongement de durée de cotisation pour obtenir le taux plein. En revanche, ceux qui sont nés en 1940 ont dû cotiser pendant encore 1,25 an ; ceux qui sont nés en 1941, pendant 1,5 an ; ceux de 1942, 1,75 an ; ceux de 1943, 2 ans. Cette progressivité de l’application de la réforme offre une période d’adaptation, faisant que les premiers seniors touchés par la réforme ne subissent pas une prolongation de 2,5 ans sans avoir eu le temps de s’y préparer.

Nos calculs, effectués à partir des données de l’Enquête Emploi de l’Insee couvrant la période 1990-2002, montrent que, chez les hommes de 59 ans ayant cotisé pendant 38 années, ceux qui n’ont pas été touchés par la réforme ont eu une PE de 45 % ; celle-ci s’élève à 47,5 % pour ceux qui ont dû cotiser une année de plus à cause de la réforme. Chez les individus de 59 ans non touchés par la réforme et qui ont cotisé 36 années, la PE a été de 57 % ; elle a dépassé 61 % chez ceux qui ont dû cotiser une année supplémentaire.

L’hypothèse selon laquelle un départ en retraite plus tardif augmente la probabilité d’être en emploi est ainsi étayée. Comme le montre aussi le graphique ci-dessous, l’ajout de 2,5 années de cotisation, qui, en pratique, repousse le départ en retraite d’un délai presque identique, a même accru de 10 points la PE de certains seniors de 59 ans.

1. On parle ici de « probabilité d’être en emploi » et non de « taux d’emploi » parce que celui-ci est classiquement relatif à une année donnée (tandis qu’ici l’on considère plusieurs années).

Impact de la réforme des retraites de 1993 (qui accroît différemment la durée de cotisation selon l’année de naissance) sur la probabilité d’être en emploi chez des hommes de 59 ans © RC2C. Source : référence n°2 de Des seniors en dilemme

DOSSIER
Le travail en chantiers

Économétrie de la retraite

Des seniors en dilemme

Faut-il modifier l’âge du départ en retraite ? Selon quels critères ? Une analyse économique permet d’évaluer certains effets de cette opération, notamment sur l’emploi.
par François LANGOT, Professeur à l’Université du Maine, Professeur associé à l’École d’économie de Paris et directeur du Gains, Groupe d’analyse des itinéraires et niveaux salariaux (Université de Maine/CNRS)
© www.ohazar.com

L ’idée commune selon laquelle il n’est pas raisonnable de travailler ou de faire travailler les individus à partir d’un certain âge est souvent justifiée par un critère qu’on peut qualifier de biologique : une limite de capacités physiques, une santé fragile. La pertinence de ce critère dans la fixation de l’âge légal de départ en retraite (ici noté ALR) a beaucoup évolué.

En 1910, quand le système français de retraite des ouvriers et des paysans a été instauré, l’ALR fut fixé à 65 ans, un âge auquel la mort était souvent proche. Cette avancée sociale peut paraître bien maigre quand on sait que l’espérance de vie dépassait alors à peine 50 ans. Ce sont surtout les progrès médicaux qui ont fait de cette mesure sociale un progrès : en allongeant l’espérance de vie, ils ont permis aux seniors (50 ans et plus) de profiter de leur retraite pendant un nombre d’années substantiel.

Âge biologique et âge social

De nos jours, le critère biologique de la proximité de la mort n’est plus pertinent. On préfère désormais se référer à un « critère biologique étendu » : le défaut supposé des capacités des individus âgés à s’adapter aux nouvelles technologies, aux nouveaux modes d’organisation du travail, à un rythme élevé, à des exigences de dextérité physique ou intellectuelle, etc.

L’ALR, en France, était de 60 ans il y a peu de temps encore. Il était de 65 ans jusqu’en 1983, lorsque le gouvernement français l’a diminué de cinq années. Or, parmi les autres pays occidentaux, très peu ont entrepris une démarche similaire : dans la plupart d’entre eux, qui ont développé les mêmes technologies, activités et méthodes de travail que la France, l’âge moyen de départ en retraite est supérieur à 60 ans. Les Suédois, les Anglais, les Allemands ou les Américains seraient-ils moins victimes d’usure que les Français dans un environnement similaire ? Non, selon toute évidence, et les enquêtes internationales sur la santé et les conditions de travail le confirment.

Ce qui distingue le plus la France sur un plan économique et social est, précisément, son système de retraite. Avant la réforme récente (ALR fixé à 62 ans), ce système donnait la possibilité de partir avec 75 % de son salaire dès 60 ans et n’incitait donc presque personne à continuer de travailler après cet âge. L’ALR, en France, est donc bien davantage un « âge social » qu’un « âge biologique ». La décision de l’abaisser, en 1983, a découlé d’une volonté affichée de progrès social. Ce choix politique n’a pas été bénéfique pour tous. L’économiste se propose d’évaluer ses effets à l’aide de comparaisons et de calculs.

Richesse et taux d’emploi

Cette norme sociale qu’est l’ALR en France a de fortes implications en termes d’emploi et de richesse, qui sont très imbriquées.

En termes d’emploi, seulement 57 % des Français de la tranche d’âge 55-59 ans travaillent ; c’est la proportion des Suédois en emploi dans la tranche 60-64 ans. La proportion des Suédois de 55-59 ans qui travaillent est aussi élevée que celle des Français de 30-49 ans (90 %, chez les hommes). Dans les pays où l’ALR est de 65 ans (Suède, Royaume-Uni), les taux d’emploi avant cet âge sont plus élevés qu’en Allemagne (63 ans) et en France. On pourrait alors arguer que « les seniors ne laissent pas la place aux jeunes » dans les pays où l’on travaille longtemps, mais il n’en est rien : les 15-24 ans travaillent davantage en Suède qu’en France, comme dans la plupart des autres pays où le départ en retraite est tardif1. En termes de richesse, le faible ALR de la France apparaît comme largement responsable du fait que la richesse produite, en moyenne par habitant, est inférieure à celle d’autres pays utilisant les mêmes technologies de production et dont l’âge moyen de départ en retraite est plus élevé. Les études économiques montrent que le plus fort pouvoir d’achat des seniors travaillant en Suède ou aux USA, par exemple, est à l’origine d’une création d’emplois plus importante (et un taux de chômage des jeunes plus faible) qu’en France.

Il apparaît ainsi que la richesse produite et le taux d’emploi d’un pays tendent à diminuer avec l’âge de départ en retraite. Il reste à examiner les options d’ajustement du système de retraite pour une politique souhaitant néanmoins maintenir un ALR précoce.

L’option du choix

Un ALR précoce ne peut pas être compensé, tant sur le plan de la richesse produite que du taux d’emploi, au moyen de mesures (fiscales, par exemple) d’incitation à l’emploi des seniors. Afin de ne pas se priver d’une richesse et d’emplois que les autres pays ne perdent pas ainsi, il apparaît donc comme nécessaire d’élever l’âge moyen de départ en retraite, et cela sans conditionner cette réforme à un hypothétique plein emploi des seniors. En effet, on observe, dans tous les pays du monde, une chute du taux d’emploi à l’approche de la retraite. Pour expliquer ce phénomène, remarquons qu’avant la dernière réforme un Suédois de 59 ans devant partir en retraite à 65 ans avait, sur le marché du travail, le même avenir qu’un Français de 54 ans. À six ans de la retraite, son employeur et lui étaient encore enclins à investir dans une relation d’emploi. Pour un Français de 59 ans, par contre, l’investissement avait, il y a très peu de temps encore, un « horizon d’amortissement » d’un an seulement ; il n’était donc presque jamais effectué. À moins que l’expérience de ce salarié représente un trésor pour son employeur, à quoi bon investir dans une formation ou dans du matériel s’il part avant que cette dépense soit rentabilisée ? Les seniors français sont donc « fragiles » non pas tant à cause de leur âge biologique que de par la proximité de leur retraite.

Ce constat indique qu’une réforme impliquant un allongement de la durée d’activité en France est susceptible de préserver de nombreux emplois de seniors entre 60 et 65 ans ; elle devrait aussi augmenter le taux d’emploi des 50-59 ans (cf. L’expérience d’une réforme - ci-contre). De plus, l’accroissement de la durée de cotisation aux caisses de retraite qui en découle devrait résorber, au moins en partie, le déficit de ces caisses dont la croissance actuelle compromet gravement l’avenir du système.

Dans ce contexte, l’âge social de retraite, qu’on peut redéfinir comme l’espérance de vie moins le nombre minimal d’années de retraite dont on souhaite profiter, doit être choisi de façon à assurer la durabilité du système de retraite, pour un niveau de cotisation et un niveau de pension fixés. Cet âge doit-il être le même pour tous ? Pas nécessairement. L’efficacité économique d’un tel système peut en effet rester compatible avec certains aménagements, éventuellement liés à « la pénibilité » des emplois, et avec une liberté de choix : un niveau de pension d’autant plus élevé que le départ en retraite sera tardif.

1. Cf. Aider l’état à aider, Têtes chercheuses n°9, et notamment le diagramme « Taux d’emploi des hommes dans des pays de l’OCDE, en 2006 ».

2. Pour une retraite choisie - L’emploi des seniors, J.-O. Hairault, F. Langot et Th. Sopraseuth, dans « 16 nouvelles questions d’économie contemporaine », D. Cohen et P. Askenazy dir. (Albin Michel, 2010)

En complément...

• J.-O. Hairault, F. Langot et Th. Sopraseuth, «Pour une retraite choisie », Edition de la Rue d’Ulm, 2008

• J.-O. Hairault et F. Langot « Une augmentation de la durée de la cotisation pour réconcilier efficacité et équité », Le Monde 24/06/2010

• J.-O. Hairault et F. Langot «Retaites : il n’y aura pas de miracles », Le Figaro 08/03/2010

• F. Langot « Il faut mettre en place un système de retraite à la carte », Capital 09/04/2010

• F. Langot « Il faut vraiment inciter à travailler plus longtemps », L’Expansion 01/10/2009

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