Des progiciels à intégrer

Bénédicte GEFFROY-MARONNAT, Professeur, responsable du département « Sciences sociales et de gestion » de l’EMN (École des mines de Nantes), chercheuse au Lemna (Université de Nantes/EMN)

Afin de s’adapter à un environnement concurrentiel qui impose des délais et des coûts (de production, de livraison) toujours plus « serrés », les entreprises intègrent de plus en plus largement à leur organisation des systèmes d’information (SI), qui sont constitués de ressources (humaines, matérielles, informatiques, procédurales) vouées au traitement et à la diffusion des informations. Au cloisonnement des fonctions par département ou par service tend alors à se substituer une organisation transversale, par projet ou par processus. Il peut s’agir, typiquement, de mieux coordonner les activités liées à la commercialisation d’un produit (devis, commande, production, livraison, facturation, service après-vente) à l’aide de moyens informatiques capables de simplifier, d’accélérer et de fiabiliser de nombreuses opérations.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont indissociables de ce changement : elles le permettent et le suscitent. Pour le chercheur en « management des SI », il s’agit de décrire et comprendre les transformations que les SI induisent sur les métiers, sur la coopération entre les individus et sur le fonctionnement de l’entreprise, afin de prévenir les problèmes qui peuvent en résulter.

Des usages et des effets décortiqués

Notre équipe s’est intéressée aux effets de l’utilisation d’un ERP (Enterprise Resource Planning, ou PGI, pour progiciel de gestion intégré) en menant des enquêtes dans trois PME et quatre grandes entreprises. Les ERP sont des progiciels dédiés aux « processus métier » : ressources humaines, production, logistique, contrôle de gestion, etc. Ils s’appuient sur un référentiel de données unique que différentes fonctions (ou les personnels assurant ces fonctions) doivent partager et maîtriser. Implantés d’abord dans les grandes entreprises puis dans les PME, leur mise en oeuvre s’est traduite par de nombreux échecs et des résultats mitigés.

Les enquêtes montrent comment un ERP peut déstabiliser l’organisation de l’entreprise, et plus particulièrement le périmètre de ses fonctions. Nous avons ainsi constaté qu’il a conféré au bureau des études (conception des produits) d’une PME un pouvoir accru : chargée d’alimenter la base de données techniques, cette équipe est devenue maître de la nomenclature et de la mise à jour des données ; les autres fonctions (production, comptabilité) sont ainsi devenues fortement dépendantes de son activité.

D’une manière générale, l’ERP exige plus de rigueur et de transparence dans la réalisation des tâches ; c’est pourquoi il est souvent perçu par les employés comme un nouveau dispositif de contrôle de leur travail, donc comme une source de pression supplémentaire. De plus, il entraîne une modification des métiers via celle de pratiques et d’identités professionnelles. À titre d’exemple, les agents de maîtrise sont conduits à gérer davantage les ressources et les charges de leur équipe via un travail de saisie important, au détriment de l’expertise technique à laquelle ils ont été formés. Ce changement perturbe ; il est source de résistances et de conflits.

Accompagner le changement
L’analyse des pratiques de déploiement d’un ERP montre que celui-ci requiert une stratégie d’accompagnement et un temps d’apprentissage long, en général supérieur à la durée prévue par les dirigeants. Elle indique aussi que la réussite de la transition ne repose pas seulement sur l’anticipation des effets organisationnels de l’ERP, qui vont nécessiter des évolutions de compétences et de répartition des rôles, mais aussi sur une meilleure « communication intermétier » et des formations adaptées non pas à des métiers (achat, logistique...) mais à des processus, afin d’accroître la compréhension mutuelle des contraintes des uns et des autres. Elle souligne ainsi le poids des relations entre les personnels dans le fonctionnement de l’entreprise et l’influence de la taille de celle-ci (nombres d’utilisateurs, de groupes d’utilisateurs, de niveaux hiérarchiques, de sites géographiques...) dans la réussite de l’intégration de l’ERP : la complexité « socio-organisationnelle » des grandes entreprises constitue souvent un obstacle au succès.

Le principal problème est donc moins « l’informatisation du travail » (certaines intégrations d’ERP se passent bien même au sein de grandes entreprises) que le manque de moyens donnés au personnel pour adopter le nouvel outil et les objectifs qui l’accompagnent. Sur ce point, on constate une lacune fréquente parmi les compétences des managers : une connaissance insuffisante des contraintes liées à l’architecture des ERP et des nouvelles formes de coopération nécessaires.

© Paul Abitt / Panther Media / GraphicObsession
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Revue Économie et Management, n°133 (octobre 2009)

DOSSIER
Le travail en chantiers

Gestion et management

Dérives managériales

Le mal-être actuel des salariés provient en partie de nouvelles contraintes subies par leurs managers.
par Mathieu DETCHESSAHAR, Professeur à l’IEMN-IAE (Université de Nantes), chercheur au Lemna, Laboratoire d’économie et de management de Nantes-Atlantique (Université de Nantes/École des mines de Nantes)
© Blend Images / Fotosearch

C’est dans un contexte de multiplication des plaintes liées au travail, en particulier sur le terrain des troubles psychiques (anxiété, dépression...) que le programme de recherche national « Santé, organisation et gestion des ressources humaines » vise à éclairer les liens entre organisation du travail, style de management et santé au travail.

La démarche engagée consiste à aborder ces liens au plus près du quotidien d’établissements employeurs soucieux de redresser une situation qu’ils perçoivent comme dégradée. Une vingtaine de ces organisations ont accueilli notre équipe afin de travailler au diagnostic et à l’explication de la situation ainsi qu’à un plan d’action. Elles font partie de trois grands secteurs d’activités : industrie, centres d’appels téléphoniques, secteur médico-social (hôpitaux, aide à domicile, maisons de retraite, etc.). La recherche menée a mobilisé différents moyens d’enquêtes : questionnaires, entretiens individuels ou collectifs avec le personnel, observations in situ du travail.

Une absence involontaire

Les résultats obtenus invitent à se pencher sur les concepts et les pratiques de management qui sont à l’oeuvre. En effet, tandis que les salariés affrontent des contraintes accrues, qui découlent notamment d’une multiplication des objectifs de performance (coûts, qualité, réactivité, etc.), leur manager « déserte » la scène du travail (l’atelier, les couloirs de la clinique, le plateau du centre d’appels...) ; il n’est plus disponible pour expliquer les contraintes et les hiérarchiser, écouter les difficultés et les solutionner ou les « remonter » à la direction...

Ces « managers de proximité » sont accaparés par deux activités apparues récemment : assurer le bon fonctionnement de nouveaux systèmes d’information (SI) et participer à un nouveau mode de gouvernance.

Dans la première activité, alors que les machines et les logiciels du SI (cf. Des progiciels à intégrer, à lire en complément ci-dessous) sont censés faciliter son travail d’animation, le manager s’échine à assurer leur déploiement et leur maintenance, à les utiliser pour mettre à jour les procédures ou les plannings d’activités et à rendre des comptes à sa direction (transmission d’indicateurs, enquêtes, rédaction de rapports). Cet intense labeur focalisé sur la gestion de l’information suscite chez ses collaborateurs l’image d’un administrateur vissé à son poste informatique et peu concerné par leurs problèmes. Il produit aussi ce paradoxe : jamais, probablement, autant d’informations n’ont circulé dans les organisations et, dans le même temps, jamais l’on n’y a si peu parlé de travail concret !

Une perversion venue d’ailleurs
La seconde activité est exercée dans un foisonnement de commissions, groupes de projets, comités de pilotage, réunions d’information... qui éloignent aussi le manager de l’animation des tâches quotidiennes. Il s’agit d’un effet pervers du « management participatif » qui conduit à associer les cadres à tous les chantiers d’innovation de l’entreprise. Or les dirigeants ne sont pas les seuls responsables de cette situation. En effet, une large partie de cette activité concerne l’image de l’organisation, ses résultats, ses partenaires, ses clients, ses fournisseurs, les normes de qualité ou de sécurité... afin de répondre aux exigences croissantes d’acteurs externes à l’organisation : actionnaires, clients, tutelles, législateurs, certificateurs, notateurs, analystes, médias, etc.

Cette recherche montre finalement, au moins pour les cas étudiés, que la fragilisation des personnels procède moins de la pression exercée par les managers que de l’absence de management, qui engendre tensions, lassitude, épuisement ou déprime y compris chez les managers eux-mêmes.

Sortir de cette crise du travail semble moins nécessiter une meilleure formation ou un recrutement mieux ciblé des managers de proximité que leur « désempêchement », en redonnant du temps, des moyens et de la valeur à leur activité d’animation. Cela implique, d’une part, de se détacher des visions technicistes du management (centrées sur les SI) qui se sont installées, et, d’autre part, de mieux protéger ces managers de la multiplication des pressions externes.

Le constat de l’ampleur et de la complexité de ces contraintes externes nous a conduits à entreprendre de les étudier plus avant et plus globalement afin d’aider les dirigeants à élaborer des stratégies organisationnelles et à négocier avec leurs interlocuteurs externes au profit de la bonne conduite des activités internes.

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