DOSSIER
Le travail en chantiers

La chronique conscientifique

Travail profané

Guillaume MÉZIÈRES, journaliste

Et de la «valeur travail », qu’en est-il ?
Je pense à ce que clamait cet individu à l’allure décidément adolescente que je croisais dans les tréfonds d’un transport d’usage public : «le travail est sacré, je ne suis pas croyant». Transmise par le biais de son support de communication dorsal, l’indispensable sac à dos, entre diverses broderies et autres coups de marqueurs consacrés à la célébration des théories de Lafargue et de Kropotkine1, cette affirmation : le travail est sacré. Cela me semble faux.
Quelle place accorde-t-on vraiment au travail dans notre imaginaire ? Quelle place dans la littérature, l’art, le cinéma ? Nos héros modernes sont-ils des travailleurs ? Le travail est-il une valeur sacrée, un objet de dévotion ? Autrefois peut-être, aujourd’hui j’en doute. Il fut un temps, lorsque le communisme d’État vouait un culte profond à ses mineurs fanatisés, lorsque la bourgeoisie célébrait son avènement à la tête du pouvoir, remplaçant par là les aristocrates qui, bien souvent, avaient perdus la leur, oui, le travail était la pierre angulaire de tout un édifice. Installant la mythologie d’un siècle - le XIXe - qui s’annonçait comme celui du triomphe industriel, un siècle auquel on doit le culte du progrès, l’usine, le salariat et Germinal, la bourgeoisie industrieuse pouvait ainsi dire, après des siècles de dégoût aristocratique, que « le travail c’est la santé » et que « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ».

Mais quid aujourd’hui ? Où est le dieu ouvrier ? Où est le saint patron, self-made-man audacieux qui doit sa réussite à la grâce de Dieu et à son labeur ? Ne furent-ils que des mythes dans les tiroirs de l’âge industriel ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, force est de constater qu’au XXIe siècle Stakhanov est un gagnant de loterie et Rockefeller épanche son oisiveté luxueuse dans les déjections médiatiques. La célébrité plutôt que le mérite et la réussite plutôt que le travail. Ici, pas de nostalgie mais une croyance ; le sac à dos dit faux : le travail n’est plus sacré ou alors bel et bien surnaturel et religieux. Le labeur et les masses laborieuses sont comme invisibles. Avant de leur vouer un culte, il faudrait d’abord voir leur présence réelle. Sans bigoteries, regardons le travail.

1. Paul Lafargue (1842-1911), socialiste français, auteur du Droit à la paresse et gendre de Karl Marx s’est évertué à démystifier la valeur travail, qui pousse « jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l’individu ». Pierre Alexeïevitch Kropotkine (1842-1921), géographe et anarchiste russe, est reconnu comme l’un des grands penseurs de l’anarchisme.

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