Fatigue, malaise, anxiété, dépression... Comment ces souffrances
psychiques ont-elles gagné la sphère du travail ? Les employeurs
sont-ils trop durs ? Les employés trop plaintifs ? Ce questionnement
fait l’objet de vives controverses médiatiques ; à l’écart de celles-ci, des
recherches scientifiques abordent
le problème sous différents angles :
organisation des entreprises ou
des tâches, mode de management,
conditions de travail... et psychologie
des différents acteurs.
Un rapport d’étude a révélé en 2008
que 22 % des salariés de l’Union
européenne souffrent « de stress ». Le
stress professionnel est ainsi pointé du
doigt comme étant un effet psychique
majeur du travail, mais de quoi s’agit-il
? Les psychologues le considèrent de
manière consensuelle comme un état
désagréable résultant de la difficulté
réelle ou perçue à satisfaire une
demande professionnelle (exécuter
une tâche, prendre une décision...) ; l’effort fourni pour s’ajuster à cette
difficulté est nommé coping 1. La permanence ou la répétition du stress est
source de symptômes somatiques (troubles du sommeil, de la digestion, etc.)
qui sont autant de signes de souffrance nécessitant une prise en charge.
Certains milieux apparaissent comme particulièrement anxiogènes. Tel est
le cas des prisons, où les employés côtoient des détenus parfois dangereux ;
c’est pourquoi nous avons choisi d’y mener une recherche, en l’occurrence
auprès de personnels soignants. Cette étude s’inscrit dans le champ de
la psychologie clinique : elle s’intéresse à la singularité et à la subjectivité
des travailleurs via des entretiens semi-directifs portant sur
leurs relations avec les détenus, sur le vécu de leur travail et sur leurs
stratégies de coping. Pour évaluer ces dernières, nous avons élaboré, à
partir de tels entretiens, un questionnaire que nous avons ensuite proposé
à d’autres soignants en milieu carcéral.
La plupart des interviewés n’ont pas témoigné d’un niveau d’anxiété
élevé. Leurs stratégies de coping sont centrées sur la résolution de
problèmes pratiques et ils abordent les détenus avant tout comme des
patients, montrant ainsi une grande capacité de recul envers des situations
stressantes. Mais d’autres observations montrent que lorsque de telles
situations se prolongent ou se répètent souvent, elles peuvent engendrer
une souffrance psychologique. Les hommes et les femmes concernés sont
alors victimes de burnout 2. Si ce terme est récent, le phénomène qu’il
désigne ne l’est pourtant pas, mais il semble s’être largement développé
dans les sociétés industrialisées au cours du XXe siècle tout en restant à
la marge des centres d’intérêt, y compris ceux de la psychologie, jusque
dans les années 70.
Un os relationnel
Certains spécialistes décrivent
le burnout comme un syndrome
constitué d’un épuisement
émotionnel (difficulté à ressentir
ou à exprimer des émotions), d’un
désinvestissement de la relation à
autrui (attitude cynique ou froide)
et d’un inaccomplissement personnel
(sentiment de perte de ses capacités
professionnelles ou personnelles).
Cette pathologie ne paraît cependant
pas spécifique du travail : nos
observations cliniques indiquent
qu’elle provient avant tout de la
difficulté à gérer les situations relationnelles notamment lorsque celles-ci
sont obligées, cette obligation étant fréquente en contexte professionnel.
Ainsi, ce ne serait pas tant le travail lui-même ou son cadre (celui de la
prison, par exemple) qui constitue une cause majeure du burnout mais
plutôt la valence3 négative de la relation à autrui.
Nos études montrent aussi que le burnout, comme d’autres maux
relativement fréquents, est souvent considéré en milieu professionnel
comme normal ou inéluctable ; il est donc banalisé. Or, en l’absence de
prise en charge psychothérapique, il peut évoluer vers une pathologie plus
sévère et propice au suicide, comme la dépression. L’enjeu des recherches
ne porte donc pas seulement sur les moyens de prise en charge mais aussi
sur un large partage public des connaissances liées à ces maux.
1. de l’anglais to cope : s’adapter, faire face
2. le terme français « épuisement professionnel » est plus ambigu
3. puissance d’attraction ou de répulsion qu’un individu éprouve à l’égard d’un objet ou d’une situation
• Burnout et traumatismes psychologiques, A. H. Boudoukha (Dunod, 2009)
• Le stress au travail, P. Graziani, M. Hautekeete et S. Legeron (Odile Jacob, 2003)
• Boudoukha, A. H. (2009). Burn-out et traumatismes psychologiques. Paris : Dunod.
• Boudoukha, A. H., Hautekeete, M., Abdellaoui, S., Groux, W., & Garay, D. (à paraître). Burnout et victimisation : effets des agressions des personnes détenues envers les personnels de surveillance. L’Encéphale.
• Le stress au travail. (2001), Patrick Legeron P., Odile Jacob, 2001 Nasse, P., & Légeron, P. (2008). Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail. Paris : Ministère du Travail, des relations sociales et de la Solidarité.
• Truchot, D. (2004). Épuisement professionnel et burnout : concepts, modèles, intervention. Paris : Dunod.
Placé au centre des projets
de vie, le travail influe sur
la santé de manière importante,
positive ou négative selon que
l’activité professionnelle est
adaptée ou non aux capacités
physiques, psychologiques et
sociales de l’individu et qu’elle
permet plus ou moins de déployer
son savoir-faire ou sa créativité.
Sans négliger ce rôle dans l’équilibre
personnel, notre laboratoire
s’intéresse surtout aux altérations
de la santé par « hypersollicitation
professionnelle », et notamment
aux troubles musculo-squelettiques
(TMS) liés au travail.
Des maux nommés TMS
Les TMS sont des affections
douloureuses des muscles, des
tendons et des nerfs voisins des
articulations des membres ou
du dos. Les plus fréquents sont
les tendinites de l’épaule et du
coude, le syndrome du canal
carpien (compression d’un nerf
au poignet) et les lombalgies.
Ils sont susceptibles d’empêcher
la réalisation des tâches
professionnelles, en plus de nuire
au confort de vie quotidienne.
La majorité des cas évolue favorablement
grâce à des thérapeutiques adaptées
(traitements anti-inflammatoires et
antalgiques, rééducation, chirurgie,
aménagement du poste de travail...) mais
les récidives sont fréquentes pour les
affections tendineuses.
Si les liens entre TMS et travail ont été décrits
dès le XVIIIe siècle par Bernardino Ramazzini,
c’est seulement au cours des 20 dernières
années que les études épidémiologiques
les ont explorés. Outre des facteurs de
susceptibilité individuelle (âge et diabète,
par exemple), les facteurs biomécaniques
(efforts, posture de travail) et psychosociaux
(stress des relations professionnelles)
jouent un rôle prédominant. La recherche
en médecine du travail vise notamment à
mieux les évaluer, par exemple en mesurant
les contraintes musculo-squelettiques dues
à un effort physique produit en situation de
travail.
Des sources d’inégalité
Les TMS sont la première cause de maladie
professionnelle en Europe2. Selon le réseau
pilote de surveillance épidémiologique mis
en place par l’INVS1 et animé par notre
laboratoire, environ 13 % des salariés
des Pays de la Loire (11 % des hommes,
15 % des femmes) souffrent
d’un TMS diagnostiqué par
un médecin du travail et plus
de la moitié d’entre eux sont
exposés au risque de TMS. Il
s’agit d’une source importante
d’inégalité sociale car les
catégories ouvrières, notamment
les ouvriers non qualifiés de
l’industrie, les ouvriers agricoles
et les manutentionnaires, sont
les plus touchées.
Ils sont aussi la cause d’inaptitude
médicale au travail la plus
fréquente, surtout après 45 ans.
Après 50 ans, la fréquence des
TMS atteint le double de la
moyenne, et les trois quarts des
ouvriers sont exposés à un risque
élevé. Ces données témoignent
du manque de prise en
considération, par les entreprises,
des effets du vieillissement des
salariés exerçant des tâches
répétitives. En évoluant de
manière chronique dans 5 à
10 % des cas, les TMS vont poser
des problèmes croissants dans
les années à venir, à cause du
vieillissement de la population
active, de l’allongement probable
des carrières et de l’intensification
du travail.
L’intensification du travail, dont la réalité
est étayée par différentes études3,
découle notamment de la persistance de
contraintes physiques (port de charges
lourdes, répétition de gestes) tandis que,
globalement, les contraintes temporelles
et psychosociales s’appesantissent :
l’irrégularité et les cadences du travail
augmentent ; les travailleurs déclarent
subir un stress plus fort qu’auparavant,
notamment dans leurs relations
professionnelles. En conséquence, l’objectif
actuel d’accroissement du taux d’activité
des seniors en France s’annonce coûteux et
difficile à atteindre.
Des maladies chroniques évitables
Les TMS sont en large partie évitables à
condition de développer une politique ad hoc
bien structurée. Il s’agit d’associer différentes
actions de prévention précoce permettant
de réduire l’exposition au risque en milieu de
travail, de dépister les pathologies naissantes
et de favoriser le maintien en emploi (il est
en effet avéré que la reprise rapide mais
progressive de l’activité réduit le risque
de survenue de TMS chroniques).
Des interventions ergonomiques (visant de
bonnes conditions de réalisation des gestes
professionnels) et pédagogiques (connaissance
des TMS et de leurs causes, importance de
l’échauffement physique, etc.), entreprises
notamment par notre équipe, ont montré la
faisabilité et les bénéfices, contre la chronicité
des TMS, d’une réduction de l’intensité des
efforts et de la répétition rapprochée des gestes.
Une rotation régulière des tâches suffit parfois
à réduire substantiellement les effets néfastes.
Actuellement, les dispositifs de prévention,
de prise en charge des TMS et de maintien
en emploi ne sont pas assez coordonnés
et ne répondent pas à l’ampleur du problème
de santé publique. Il paraît donc nécessaire
de sensibiliser davantage les entreprises aux
enjeux d’une prévention menée en leur sein
et de renforcer le rôle pivot des services de
santé au travail dans l’organisation et la
réalisation de cette prévention.
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