Coping et burnout

Abdel Halim BOUDOUKHA, psychologue clinicien, psychothérapeute, Maître de conférences et chercheur au LabÉCD, laboratoire « éducation, cognition, développement » (Université de Nantes)
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Fatigue, malaise, anxiété, dépression... Comment ces souffrances psychiques ont-elles gagné la sphère du travail ? Les employeurs sont-ils trop durs ? Les employés trop plaintifs ? Ce questionnement fait l’objet de vives controverses médiatiques ; à l’écart de celles-ci, des recherches scientifiques abordent le problème sous différents angles : organisation des entreprises ou des tâches, mode de management, conditions de travail... et psychologie des différents acteurs.

Un rapport d’étude a révélé en 2008 que 22 % des salariés de l’Union européenne souffrent « de stress ». Le stress professionnel est ainsi pointé du doigt comme étant un effet psychique majeur du travail, mais de quoi s’agit-il ? Les psychologues le considèrent de manière consensuelle comme un état désagréable résultant de la difficulté réelle ou perçue à satisfaire une demande professionnelle (exécuter une tâche, prendre une décision...) ; l’effort fourni pour s’ajuster à cette difficulté est nommé coping 1. La permanence ou la répétition du stress est source de symptômes somatiques (troubles du sommeil, de la digestion, etc.) qui sont autant de signes de souffrance nécessitant une prise en charge.

Certains milieux apparaissent comme particulièrement anxiogènes. Tel est le cas des prisons, où les employés côtoient des détenus parfois dangereux ; c’est pourquoi nous avons choisi d’y mener une recherche, en l’occurrence auprès de personnels soignants. Cette étude s’inscrit dans le champ de la psychologie clinique : elle s’intéresse à la singularité et à la subjectivité des travailleurs via des entretiens semi-directifs portant sur leurs relations avec les détenus, sur le vécu de leur travail et sur leurs stratégies de coping. Pour évaluer ces dernières, nous avons élaboré, à partir de tels entretiens, un questionnaire que nous avons ensuite proposé à d’autres soignants en milieu carcéral. La plupart des interviewés n’ont pas témoigné d’un niveau d’anxiété élevé. Leurs stratégies de coping sont centrées sur la résolution de problèmes pratiques et ils abordent les détenus avant tout comme des patients, montrant ainsi une grande capacité de recul envers des situations stressantes. Mais d’autres observations montrent que lorsque de telles situations se prolongent ou se répètent souvent, elles peuvent engendrer une souffrance psychologique. Les hommes et les femmes concernés sont alors victimes de burnout 2. Si ce terme est récent, le phénomène qu’il désigne ne l’est pourtant pas, mais il semble s’être largement développé dans les sociétés industrialisées au cours du XXe siècle tout en restant à la marge des centres d’intérêt, y compris ceux de la psychologie, jusque dans les années 70.

Un os relationnel
Certains spécialistes décrivent le burnout comme un syndrome constitué d’un épuisement émotionnel (difficulté à ressentir ou à exprimer des émotions), d’un désinvestissement de la relation à autrui (attitude cynique ou froide) et d’un inaccomplissement personnel (sentiment de perte de ses capacités professionnelles ou personnelles). Cette pathologie ne paraît cependant pas spécifique du travail : nos observations cliniques indiquent qu’elle provient avant tout de la difficulté à gérer les situations relationnelles notamment lorsque celles-ci sont obligées, cette obligation étant fréquente en contexte professionnel. Ainsi, ce ne serait pas tant le travail lui-même ou son cadre (celui de la prison, par exemple) qui constitue une cause majeure du burnout mais plutôt la valence3 négative de la relation à autrui.

Nos études montrent aussi que le burnout, comme d’autres maux relativement fréquents, est souvent considéré en milieu professionnel comme normal ou inéluctable ; il est donc banalisé. Or, en l’absence de prise en charge psychothérapique, il peut évoluer vers une pathologie plus sévère et propice au suicide, comme la dépression. L’enjeu des recherches ne porte donc pas seulement sur les moyens de prise en charge mais aussi sur un large partage public des connaissances liées à ces maux.

1. de l’anglais to cope : s’adapter, faire face

2. le terme français « épuisement professionnel » est plus ambigu

3. puissance d’attraction ou de répulsion qu’un individu éprouve à l’égard d’un objet ou d’une situation

En complément...

Burnout et traumatismes psychologiques, A. H. Boudoukha (Dunod, 2009)

Le stress au travail, P. Graziani, M. Hautekeete et S. Legeron (Odile Jacob, 2003)

• Boudoukha, A. H. (2009). Burn-out et traumatismes psychologiques. Paris : Dunod.

• Boudoukha, A. H., Hautekeete, M., Abdellaoui, S., Groux, W., & Garay, D. (à paraître). Burnout et victimisation : effets des agressions des personnes détenues envers les personnels de surveillance. L’Encéphale.

Le stress au travail. (2001), Patrick Legeron P., Odile Jacob, 2001 Nasse, P., & Légeron, P. (2008). Rapport sur la détermination, la mesure et le suivi des risques psychosociaux au travail. Paris : Ministère du Travail, des relations sociales et de la Solidarité.

• Truchot, D. (2004). Épuisement professionnel et burnout : concepts, modèles, intervention. Paris : Dunod.

DOSSIER
Le travail en chantiers

La santé au travail

La rançon de la hâte

L’intensification du travail accroît les problèmes de santé sans que les efforts de prévention soient suffisamment adaptés.
par Yves ROQUELAURE, Professeur, directeur du Leest, Laboratoire d’ergonomie et d’épidémiologie en santé au travail (Université d’Angers/INVS1). http//ead.univ-angers.fr/~leest/
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Placé au centre des projets de vie, le travail influe sur la santé de manière importante, positive ou négative selon que l’activité professionnelle est adaptée ou non aux capacités physiques, psychologiques et sociales de l’individu et qu’elle permet plus ou moins de déployer son savoir-faire ou sa créativité. Sans négliger ce rôle dans l’équilibre personnel, notre laboratoire s’intéresse surtout aux altérations de la santé par « hypersollicitation professionnelle », et notamment aux troubles musculo-squelettiques (TMS) liés au travail.

Des maux nommés TMS

Les TMS sont des affections douloureuses des muscles, des tendons et des nerfs voisins des articulations des membres ou du dos. Les plus fréquents sont les tendinites de l’épaule et du coude, le syndrome du canal carpien (compression d’un nerf au poignet) et les lombalgies. Ils sont susceptibles d’empêcher la réalisation des tâches professionnelles, en plus de nuire au confort de vie quotidienne. La majorité des cas évolue favorablement grâce à des thérapeutiques adaptées (traitements anti-inflammatoires et antalgiques, rééducation, chirurgie, aménagement du poste de travail...) mais les récidives sont fréquentes pour les affections tendineuses.

Si les liens entre TMS et travail ont été décrits dès le XVIIIe siècle par Bernardino Ramazzini, c’est seulement au cours des 20 dernières années que les études épidémiologiques les ont explorés. Outre des facteurs de susceptibilité individuelle (âge et diabète, par exemple), les facteurs biomécaniques (efforts, posture de travail) et psychosociaux (stress des relations professionnelles) jouent un rôle prédominant. La recherche en médecine du travail vise notamment à mieux les évaluer, par exemple en mesurant les contraintes musculo-squelettiques dues à un effort physique produit en situation de travail.

Des sources d’inégalité

Les TMS sont la première cause de maladie professionnelle en Europe2. Selon le réseau pilote de surveillance épidémiologique mis en place par l’INVS1 et animé par notre laboratoire, environ 13 % des salariés des Pays de la Loire (11 % des hommes, 15 % des femmes) souffrent d’un TMS diagnostiqué par un médecin du travail et plus de la moitié d’entre eux sont exposés au risque de TMS. Il s’agit d’une source importante d’inégalité sociale car les catégories ouvrières, notamment les ouvriers non qualifiés de l’industrie, les ouvriers agricoles et les manutentionnaires, sont les plus touchées.

Ils sont aussi la cause d’inaptitude médicale au travail la plus fréquente, surtout après 45 ans. Après 50 ans, la fréquence des TMS atteint le double de la moyenne, et les trois quarts des ouvriers sont exposés à un risque élevé. Ces données témoignent du manque de prise en considération, par les entreprises, des effets du vieillissement des salariés exerçant des tâches répétitives. En évoluant de manière chronique dans 5 à 10 % des cas, les TMS vont poser des problèmes croissants dans les années à venir, à cause du vieillissement de la population active, de l’allongement probable des carrières et de l’intensification du travail.

L’intensification du travail, dont la réalité est étayée par différentes études3, découle notamment de la persistance de contraintes physiques (port de charges lourdes, répétition de gestes) tandis que, globalement, les contraintes temporelles et psychosociales s’appesantissent : l’irrégularité et les cadences du travail augmentent ; les travailleurs déclarent subir un stress plus fort qu’auparavant, notamment dans leurs relations professionnelles. En conséquence, l’objectif actuel d’accroissement du taux d’activité des seniors en France s’annonce coûteux et difficile à atteindre.

Des maladies chroniques évitables

Les TMS sont en large partie évitables à condition de développer une politique ad hoc bien structurée. Il s’agit d’associer différentes actions de prévention précoce permettant de réduire l’exposition au risque en milieu de travail, de dépister les pathologies naissantes et de favoriser le maintien en emploi (il est en effet avéré que la reprise rapide mais progressive de l’activité réduit le risque de survenue de TMS chroniques).

Des interventions ergonomiques (visant de bonnes conditions de réalisation des gestes professionnels) et pédagogiques (connaissance des TMS et de leurs causes, importance de l’échauffement physique, etc.), entreprises notamment par notre équipe, ont montré la faisabilité et les bénéfices, contre la chronicité des TMS, d’une réduction de l’intensité des efforts et de la répétition rapprochée des gestes. Une rotation régulière des tâches suffit parfois à réduire substantiellement les effets néfastes. Actuellement, les dispositifs de prévention, de prise en charge des TMS et de maintien en emploi ne sont pas assez coordonnés et ne répondent pas à l’ampleur du problème de santé publique. Il paraît donc nécessaire de sensibiliser davantage les entreprises aux enjeux d’une prévention menée en leur sein et de renforcer le rôle pivot des services de santé au travail dans l’organisation et la réalisation de cette prévention.

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