© Stockbyte / PunchStockLes accidents du travail sont un indicateur
essentiel des risques encourus par les
travailleurs. Se blesser ou se tuer dans un
cadre professionnel reste, encore aujourd’hui,
un risque non négligeable : dans le seul
secteur privé, la CNAM1 des salariés recense,
pour 2008, 704 000 accidents suivis d’un
arrêt de travail, près de 50 000 d’entre eux
ayant laissé aux victimes des séquelles jugées
indemnisables.
La plupart des études relatives aux accidents
du travail portent sur les conditions
immédiates de leur survenue. Fondé sur les
enseignements d’une thèse de sociologie2,
notre projet de recherche3 aborde le problème
sous un angle original : le parcours, sur le
long terme, de travailleurs accidentés. Il nous
conduit à considérer que l’accident du travail
commence avant l’événement traumatique et
ne finit pas aussitôt après. Prenant ainsi en
compte une histoire, la répétition d’accidents
et leurs effets selon qu’ils sont ou non déclarés
par l’employeur puis reconnus par la CPAM1
(en d’autres termes, selon leur « visibilité
institutionnelle »), il veut répondre aux
questions suivantes : qui sont les personnes
les plus vulnérables ? Quelles conditions
favorisent la survenue de l’accident ? Pourquoi
certains accidents sont-ils déclarés et d’autres
pas, reconnus comme tels et d’autres pas ?
Quelles conséquences ont leur déclaration et
leur reconnaissance sur la vie professionnelle
et sur le parcours de santé des victimes ?
Un flash-back approfondi
Notre étude s’appuie sur le traitement
statistique de données biographiques
fournies par l’enquête « Santé et itinéraire professionnel » (SIP) conduite en 2006 à
grande échelle (14 000 personnes âgées de 20
à 74 ans) et « en population générale » (actifs
en emploi, chômeurs, inactifs). Cette analyse
quantitative est articulée à un volet qualitatif
dans lequel nous interviewons, chez elles, des
personnes ayant répondu à l’enquête SIP. Nous
utilisons l’entretien semi-directif dans deux buts majeurs : tester la validité de
SIP en posant certaines de ses questions à
l’identique (nombre et dates des accidents)
et surtout approcher au plus près les parcours
des enquêtés en les laissant « retisser » les
liens entre leur santé et leur travail avec leurs
propres mots, tout en tenant compte de leurs
représentations et de leur subjectivité.
Nous ciblons trois catégories de population :
les ouvriers qualifiés de la grande industrie
et de l’artisanat ; les travailleurs migrants ;
les travailleurs indépendants (artisanscommerçants,
agriculteurs). Ce choix vise
à étudier et comparer des cas de visibilité
institutionnelle très différents. Nous faisons en
effet l’hypothèse que les atteintes à la santé
des ouvriers sont largement plus connues
et reconnues que celles des deux autres
catégories, notamment grâce à l’activité des
syndicats. Nous supposons en outre que les
travailleurs immigrés, souvent peu diplômés,
arrivés récemment en France et dont le titre de
séjour est précaire, cumulent des conditions
de travail et de vie qui augmentent à la fois
leurs risques d’accident et leur discrétion
ou celle de leurs employeurs. Quant aux
indépendants, la couverture de leurs risques
professionnels est facultative, contrairement
à celle des salariés, et leurs accidents sont
d’autant moins visibles qu’aucun système
statistique ne les recense.
Des apparences trompeuses
L’étude permet d’ores et déjà d’éclairer les liens réciproques entre santé et travail. Par
exemple, les travailleurs les plus exposés
aux travaux pénibles ou dangereux ne sont
pas nécessairement ceux qui se plaignent
le plus de telles conditions ou qui disposent
de marges de manoeuvre pour préserver leur
santé. De plus, les travailleurs les plus fragilisés
sont parfois conduits à quitter leur emploi ;
la bonne santé de ceux qui les remplacent tend
alors à masquer la pénibilité et la dangerosité
des activités concernées. Enfin, si certaines
conditions de travail peuvent nuire à la santé,
l’absence de travail le peut aussi.
Ce projet entend alimenter la connaissance
de ces liens complexes dans une perspective
de santé publique. La prise en compte des
trajectoires professionnelles au long cours
via des données auparavant manquantes en
France, l’attention portée à des populations
peu connues et le croisement d’une analyse
statistique avec des entretiens approfondis
constituent les points forts d’une recherche
dont les résultats devraient être publiés en
2012.
1. CNAM : caisse nationale d’assurance maladie ; CPAM : caisse primaire d’assurance maladie
2. Connaissance des accidents du travail et parcours d’accidentés. Les angles morts d’une question de santé publique, V. Daubas-Letourneux (Université de Nantes,
2005).
3. Projet hébergé par la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin (Université de Nantes) et conduit en collaboration avec Thomas Amossé (administrateur Insee) et Fabienne Le Roy (CNRS/Université de Nantes)
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