DOSSIER
Le travail en chantiers

Travail et santé

Coulisses d’accidents

Une étude sociologique se penche sur les parcours de vie des accidentés du travail.
par Véronique DAUBAS-LETOURNEUX et Karine MESLIN, Docteures, chercheuses au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)
© Stockbyte / PunchStock

Les accidents du travail sont un indicateur essentiel des risques encourus par les travailleurs. Se blesser ou se tuer dans un cadre professionnel reste, encore aujourd’hui, un risque non négligeable : dans le seul secteur privé, la CNAM1 des salariés recense, pour 2008, 704 000 accidents suivis d’un arrêt de travail, près de 50 000 d’entre eux ayant laissé aux victimes des séquelles jugées indemnisables.

La plupart des études relatives aux accidents du travail portent sur les conditions immédiates de leur survenue. Fondé sur les enseignements d’une thèse de sociologie2, notre projet de recherche3 aborde le problème sous un angle original : le parcours, sur le long terme, de travailleurs accidentés. Il nous conduit à considérer que l’accident du travail commence avant l’événement traumatique et ne finit pas aussitôt après. Prenant ainsi en compte une histoire, la répétition d’accidents et leurs effets selon qu’ils sont ou non déclarés par l’employeur puis reconnus par la CPAM1 (en d’autres termes, selon leur « visibilité institutionnelle »), il veut répondre aux questions suivantes : qui sont les personnes les plus vulnérables ? Quelles conditions favorisent la survenue de l’accident ? Pourquoi certains accidents sont-ils déclarés et d’autres pas, reconnus comme tels et d’autres pas ? Quelles conséquences ont leur déclaration et leur reconnaissance sur la vie professionnelle et sur le parcours de santé des victimes ?

Un flash-back approfondi

Notre étude s’appuie sur le traitement statistique de données biographiques fournies par l’enquête « Santé et itinéraire professionnel » (SIP) conduite en 2006 à grande échelle (14 000 personnes âgées de 20 à 74 ans) et « en population générale » (actifs en emploi, chômeurs, inactifs). Cette analyse quantitative est articulée à un volet qualitatif dans lequel nous interviewons, chez elles, des personnes ayant répondu à l’enquête SIP. Nous utilisons l’entretien semi-directif dans deux buts majeurs : tester la validité de SIP en posant certaines de ses questions à l’identique (nombre et dates des accidents) et surtout approcher au plus près les parcours des enquêtés en les laissant « retisser » les liens entre leur santé et leur travail avec leurs propres mots, tout en tenant compte de leurs représentations et de leur subjectivité.

Nous ciblons trois catégories de population : les ouvriers qualifiés de la grande industrie et de l’artisanat ; les travailleurs migrants ; les travailleurs indépendants (artisanscommerçants, agriculteurs). Ce choix vise à étudier et comparer des cas de visibilité institutionnelle très différents. Nous faisons en effet l’hypothèse que les atteintes à la santé des ouvriers sont largement plus connues et reconnues que celles des deux autres catégories, notamment grâce à l’activité des syndicats. Nous supposons en outre que les travailleurs immigrés, souvent peu diplômés, arrivés récemment en France et dont le titre de séjour est précaire, cumulent des conditions de travail et de vie qui augmentent à la fois leurs risques d’accident et leur discrétion ou celle de leurs employeurs. Quant aux indépendants, la couverture de leurs risques professionnels est facultative, contrairement à celle des salariés, et leurs accidents sont d’autant moins visibles qu’aucun système statistique ne les recense.

Des apparences trompeuses
L’étude permet d’ores et déjà d’éclairer les liens réciproques entre santé et travail. Par exemple, les travailleurs les plus exposés aux travaux pénibles ou dangereux ne sont pas nécessairement ceux qui se plaignent le plus de telles conditions ou qui disposent de marges de manoeuvre pour préserver leur santé. De plus, les travailleurs les plus fragilisés sont parfois conduits à quitter leur emploi ; la bonne santé de ceux qui les remplacent tend alors à masquer la pénibilité et la dangerosité des activités concernées. Enfin, si certaines conditions de travail peuvent nuire à la santé, l’absence de travail le peut aussi.

Ce projet entend alimenter la connaissance de ces liens complexes dans une perspective de santé publique. La prise en compte des trajectoires professionnelles au long cours via des données auparavant manquantes en France, l’attention portée à des populations peu connues et le croisement d’une analyse statistique avec des entretiens approfondis constituent les points forts d’une recherche dont les résultats devraient être publiés en 2012.

1. CNAM : caisse nationale d’assurance maladie ; CPAM : caisse primaire d’assurance maladie

2. Connaissance des accidents du travail et parcours d’accidentés. Les angles morts d’une question de santé publique, V. Daubas-Letourneux (Université de Nantes, 2005).

3. Projet hébergé par la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin (Université de Nantes) et conduit en collaboration avec Thomas Amossé (administrateur Insee) et Fabienne Le Roy (CNRS/Université de Nantes)

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