À la lumière de l'Histoire

L’intelligence en juste mesure

La diversité des concepts formulés dans le but d’évaluer l’intelligence témoigne de la difficulté à cerner les facultés mentales. Les travaux d’Alfred Binet, disparu il y a un siècle, ont cependant été décisifs dans ce domaine.
par Nadège VERRIER, Maître de conférences, chercheuse au LabÉCD, laboratoire de psychologie « Éducation, cognition, développement » de l’Université de Nantes

E n 1911 disparaissait Alfred Binet à qui l’on doit, avec Théodore Simon, le premier test scientifique mesurant réellement l’intelligence. La recherche d’une méthode de mesure fiable est cependant apparue dès la naissance de la psychologie scientifique, au milieu du XIXe siècle. Deux grands courants en ont orienté l’évolution : le courant psychométrique anglo-saxon de Francis Galton, lui aussi mort en 1911, et l’approche de Binet.

Galton est célèbre pour ses premières évaluations effectuées dès 1884 à partir de mesures anthropométriques comme celle de la taille du cerveau. Après avoir admis leur faible pertinence, il s’intéresse à l’efficacité globale du système nerveux, qu’il mesure par le temps de réaction. Il collabore alors avec James McKeen Cattell qui publie en 1890 un test de 10 épreuves censé mesurer l’intelligence mais qui évalue en réalité, dans la lignée de la psychologie expérimentale de l’époque, des processus cognitifs élémentaires (cf. figure 1 ci-dessous). Binet, quant à lui, se propose de solliciter des fonctions mentales supérieures : jugement, raisonnement, compréhension, etc.

Binet travaille ainsi depuis maintes années sur la mesure de l’intelligence lorsque, en 1904, le ministère de l’Instruction publique fait appel à lui. L’école publique obligatoire de Jules Ferry accueillant beaucoup d’enfants, l’État français souhaite créer des classes de perfectionnement pour les enfants dits anormaux, qui ne s’adaptent pas à cette école. Binet et Simon mettent alors au point un test de 30 épreuves de difficulté croissante destiné à établir un diagnostic rapide de l’arriération des écoliers. C’est « l’échelle métrique de l’intelligence » (EMI), dont la première version est publiée en 1905.

L’EMI, plus connue sous le nom de « test Binet- Simon », se distingue ainsi des précédents tests en incluant des tâches complexes qui sollicitent des processus mentaux supérieurs. De plus, ses versions ultérieures publiées en 1908 et 1911 regroupent ces tâches par tranche d’âge, ce qui permet de calculer « l’âge mental », un concept à l’origine du quotient intellectuel (QI) de Stern en 1912 (un autre QI, le « QI standard », sera proposé plus tard par Wechsler). On trouve encore certaines épreuves de l’EMI dans les tests d’intelligence utilisés aujourd’hui.

« L’intelligence est-elle une ou multiple ? »
Néanmoins, un débat persiste tout au long du XXe siècle : quelles facultés mentales mesure-ton réellement lorsqu’on soumet un sujet à des épreuves ? Les facteurs d’intelligence ciblés par différentes épreuves sont-ils indépendants les uns des autres ? L’intelligence est-elle une ou multiple ? Dès 1904, Charles Spearman propose un modèle qui intègre un seul facteur général, le facteur g, et qui repose sur la nouvelle méthode d’analyse statistique dont il est l’inventeur : l’analyse factorielle1. Dans les années 30, Louis L. Thurstone parvient, quant à lui, à un tout autre modèle qui comprend des facteurs indépendants (verbal, spatial...).

Malgré la persistance de l’opposition entre les conceptions unitaire et plurielle de l’intelligence, les modèles ultérieurs (notamment celui des Anglais Burt et Vernon en Angleterre et celui de Cattell et Horn aux États-Unis) tendront à les réunir. Aujourd’hui, c’est le modèle hiérarchique « à 3 strates » proposé en 1993 par John Carroll qui influence le plus la conception de nouveaux tests. Sa première strate comporte plus de 60 facteurs spécifiques semblables à ceux de Thurstone ; le deuxième niveau est constitué de 8 « facteurs de groupe » ; le facteur g apparaît au niveau supérieur (cf. figure 2 ci-dessous).

En société, la mesure de l’intelligence demeure controversée, entre une réticence forte et un engouement (en particulier pour les tests de QI) qui tend à extrapoler à tort la portée des tests. Il est toutefois indéniable qu’elle apporte une aide précieuse au diagnostic lors d’examens psychologiques, notamment pour évaluer un retard mental ou pour identifier des troubles des apprentissages, à condition d’être réalisée et interprétée par un psychologue professionnel formé à son utilisation.

1. méthode s’appuyant sur le calcul de corrélations (niveaux de dépendance) des données qui permet d’identifier des facteurs communs aux variations de performance dans différentes tâches. Spearman a justifié son facteur g par la corrélation élevée des résultats de certains tests.

En complément...

• La grande histoire de la psychologie, hors-série spécial n°7 de la revue Sciences Humaines (sept.- oct. 2008)

• La mesure de développement de l’intelligence chez les jeunes enfants, A. Binet et Th. Simon (L’Harmattan, 2006)

• Pour une approche intégrative de l’intelligence. Un siècle après Binet, P. Rozencwajg (L’Harmattan, 2005)

• Des psychologues s’interrogent sur le QI et certains de ses usages, R. Voyazopoulos et alii (Le Journal des psychologues, n°230, sept. 2005)

• L’intelligence de l’enfant, de M. Fournier et R. Lécuyer (Sciences Humaines Editions, 2006).

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