© www.ohazar.comAu début du XXe siècle, la mise
en évidence des caractères
ondulatoire et corpusculaire de la lumière
et de la matière oblige la communauté
scientifique à repenser la physique
classique. Cette dernière ne rend pas
bien compte des phénomènes atomiques,
en particulier des interactions entre
les électrons et le noyau de l’atome ou
entre les électrons et la lumière. Puisque
les lois classiques de la mécanique de
Newton et celles de l’électromagnétisme
de Maxwell se révèlent inopérantes au
niveau atomique, il faut inventer une
dynamique de l’atome : la mécanique
quantique.
Une équation qui révolutionne la physique
Werner Heisenberg en 1925 et
Erwin Schrödinger en 1926 forgent
deux nouvelles équations décrivant
l’évolution d’un système atomique.
Bien que mathématiquement
équivalentes, ces formulations
correspondent à deux représentations
concurrentes du « monde quantique » : celle
de Heisenberg donne la primauté au caractère
particulaire des phénomènes tandis que
celle de Schrödinger privilégie leur caractère
ondulatoire et continu. Cette préférence de
Schrödinger est sans doute due à sa fascination
pour la cosmologie hindouiste dans laquelle
l’Univers est formé d’un continuum d’ondes et
d’énergies en résonance.
L’équation de Schrödinger est rapidement
adoptée par les physiciens car elle permet
de prédire plus simplement les phénomènes
atomiques et d’expliquer les propriétés de
la matière comme la conductivité électrique
ou les réactions chimiques. Ses résultats se
distinguent de ceux de la physique classique
sur deux points majeurs : l’énergie d’un
électron ne varie pas continûment mais par
paliers ou « quanta » d’énergie ; la position
d’un électron n’est pas définie de manière
certaine mais seulement probable. Cette
incertitude trouble d’abord les théoriciens. Puis
« l’interprétation de Copenhague », forgée
par Niels Bohr, convainc la communauté que
le monde quantique est probabiliste par
nature et qu’il est impossible de le décrire
précisément. Les vérifications expérimentales
de la théorie quantique semblent lui donner
raison. Mais Schrödinger, qui vient de fuir
le régime nazi, ne se range pas à l’opinion
majoritaire. De la tribune du prix Nobel, qu’il
reçoit en 1933, le physicien autrichien met en
garde ses pairs contre la facilité avec laquelle
ils acceptent une théorie mathématique
qui ne décrit pas la réalité : si la mécanique
quantique ne donne que des prévisions
statistiques, c’est qu’elle n’est pas achevée,
soutient-il avec Albert Einstein. L’opposition
entre les deux camps porte ainsi non pas
sur les résultats expérimentaux mais sur
l’interprétation philosophique de la théorie.
Un chat paradoxal
Pour renforcer sa critique, Schrödinger
propose en 1935 une « expérience de
pensée » : un chat est enfermé dans une
boîte avec un atome d’uranium qui, durant
l’expérience, a 50 % de chance de subir une
désintégration radioactive libérant un poison
mortel. Selon la théorie quantique, tant que
la boîte reste fermée, le chat est dans
un état équivoque, dit « superposé » :
à moitié vivant et à moitié mort.
Ce paradoxe du « chat de Schrödinger »
illustre la rupture entre les mondes
quantique et macroscopique. Selon
Schrödinger, l’absurdité de l’image
d’un chat simultanément mort et
vivant décrédibilise l’interprétation de
Copenhague.
Voulant décloisonner les savoirs,
Schrödinger transpose ses conceptions
de la physique quantique au monde
vivant. En 1944, alors que les caractères
héréditaires sont supposés portés par
des molécules, il publie What is Life ?1
dans lequel il défend l’idée que ces
molécules de l’hérédité doivent être
suffisamment grosses pour échapper
aux aléas quantiques. James D. Watson
déclarera que cette hypothèse l’a guidé
dans ses recherches sur la structure de la
macromolécule d’ADN en 1953.
Jusqu’à sa mort, survenue en 1961,
Schrödinger poursuit et encourage la
recherche d’alternatives à l’interprétation
de Copenhague ; en vain. C’est là une situation
peu fréquente, où la plus vive critique d’une
invention est venue de l’inventeur lui-même.
Vers 1970, la « théorie de la décohérence »
suggère qu’un état superposé disparaît
dès qu’interagit avec le système quantique
un élément extérieur comme un appareil
de mesure (ou l’ouverture de la boîte).
C’est pourquoi seuls les états univoques
(mort ou vivant, par exemple) sont observés.
La connaissance du monde quantique s’en
trouve techniquement clarifiée sans l’être
philosophiquement.
Schrödinger aurait sans doute regretté que
l’efficacité technique l’emporte ainsi sur le
sens métaphysique. Cet esprit inclassable
et insoumis, physicien et philosophe,
n’envisageait en effet la recherche que pour
répondre à cette question fondamentale :
Qui sommes nous ?2
1. Qu’est-ce que la vie ? De la physique à la biologie, E. Schrödinger (Le Seuil, 1986)
2. Physique quantique et représentation du monde, E. Schrödinger (Le Seuil, 1992)
• Erwin Schrödinger, philosophie et naissance de la mécanique quantique, M. Bitbol et O. Darrigol (Frontières, 1993)
• Il était sept fois la révolution, E. Klein (Flammarion, 2007)
Têtes chercheuses ©2007 |
mentions légales |
contactez nous |
page d'accueil |
Réalisation : Intelliance 2007