
Chaque jour qui passe, le monde semble
devenir de plus en plus dangereux. Sous
les bonnes œuvres de la science, la
surface de nos connaissances s’accroît ;
ce défrichage, fait d’expériences, de
nomenclatures, de catalogues et de
classifications, apporte son lot de
substances exotiques et, à mesure que
s’allonge l’espérance de vie, augmente
le cortège de nouvelles menaces pour
la santé du genre humain. Traquant
l’inconscience, les savants explorent
les toxiques du cancer et découvrent
sans cesse de nouveaux présumés
coupables d’intoxication. Ils jettent
ainsi l’anathème du risque sanitaire
sur des matières jusqu’ici inoffensives,
avec lesquelles l’humanité croyait
vivre en bonne entente. Le temps de
l’insouciance est terminé !
L’Homme
a vécu une époque où le sucre n’était
qu’une rare douceur, le tabac une
odorante addiction et la viande une
réjouissance d’une nocivité au dessus
de tout soupçon. Si l’on ne mourrait
pas moins, bien au contraire, on vivait
en ignorant ces nombreux dangers
qui nous guettent, jusqu’à ce que
Prométhée le scientifique nous rapporte
une chandelle pour mieux éclairer
les suspects qui croisent notre route.
Celui-ci nous a révélé d’équivoques
substances, nommées cadmium,
amiante, uranium ou aspartame, dont
certaines n’auraient jamais vu le jour
sans ses découvertes. Dès lors, nous
voici plongés dans un long combat fait
de préventions et de précautions. Car, à
la différence d’une mort violente mais
sincère (on pensera ici à la fameuse
chute du troisième étage), le toxique
est insidieux, invisible, il feinte, il piège
et, sous l’apparence bénigne d’un ours
en peluche ou d’un téléphone cellulaire,
il recèle une menace latente. Son
déguisement est un leurre et son action
sournoise (mais parfois salutaire : ce
présent numéro de Têtes chercheuses
vous aura bien appris à reconsidérer les
méfaits des toxiques). Ainsi, qu’il prenne
la forme d’un nuage, d’un comprimé
ou même d’un actif financier, le triste
toxique rode et se dévoile à mesure que
la science prodigue ses découvertes
médicales et ses possibilités nouvelles.
Avec toutes ces révélations et contre d’irrationnelles paniques, une idée veut faire son chemin : celle de la mesure et de la tempérance, car, utiles ou nuisibles, les toxiques ne le deviennent qu’à partir d’une certaine dose. Stoïcienne tristesse que voilà, où tout un chacun, devenu métreur en scène de son risque quotidien, doit jouir sans entraves mais avec modération...
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