DOSSIER
Des toxiques à moindres risques

Les débuts de la radioprotection

De l'engouement à la méfiance

Les risques nucléaires et radiologiques font l’objet, depuis les années 1960, de l’une des réglementations les plus précises et les plus strictes parmi tous les risques technologiques. C’est là le fruit d’un long processus qui a accompagné l’exploration des rayonnements ionisants et l’essor de leur utilisation.
par Anne FELLINGER, Docteur en histoire des sciences, mission Patrimoine et centre François-Viète de l’Université de Nantes, chercheur associé à l’Université de Strasbourg
© Mike Agliolo / Corbis

La découverte de la radioactivité en 1896, un an après celle des rayons X, provoqua un engouement dans les milieux scientifiques comme auprès du public : le radium fascina, notamment par son rayonnement vert-bleu, et de nombreuses vertus furent prêtées à ce métal rare ; on en fit la promotion et le commerce ; on attribua à la radioactivité naturelle des eaux thermales la source de leurs qualités curatives1. Cette découverte ouvrit un nouveau champ de recherches théoriques et expérimentales en physique et en chimie ; elle laissa également entrevoir un potentiel très prometteur en médecine comme dans l’industrie. Ainsi le pouvoir destructeur des radiations sur les tissus vivants donna lieu à diverses expérimentations à visées médicales, notamment en dermatologie et en cancérologie, et les premières radiothérapies virent rapidement le jour.

Des précautions précoces
Contrairement à une idée répandue aujourd’hui, les scientifiques s’aperçurent très vite que les rayonnements ionisants peuvent aussi avoir des effets négatifs, tels que des affections de la peau parfois graves. Les archives scientifiques ou administratives, des publications et des correspondances de l’époque permettent de savoir quelle connaissance de ces dangers avaient ou ont acquis les pionniers de la radioactivité, et comment ceux-ci ont essayé, peu à peu, de gérer le risque auquel ils étaient les premiers exposés, en limitant le temps d’exposition, en utilisant des écrans, en améliorant la quantification des radiations...

Après que des cancers très probablement radioinduits furent observés chez des manipulateurs réguliers de radium, dès le début du XXe siècle, la dangerosité des substances radioactives fit l’objet de débats au sein des institutions scientifiques, telles les Académies de sciences et de médecine. Malgré la difficulté à évaluer les risques encourus, des mesures de protection des travailleurs et des patients furent conçues : il s’agissait essentiellement de paravents, de masques, de gants et de lunettes en plomb destinés à protéger le corps des radiations.

Un glissement culturel
Cependant, jusque dans les années 1920, les victimes de la radioactivité furent peu nombreuses ; celle-ci conserva une image très positive et l’enthousiasme prévalut parfois sur la prudence même au sein de la communauté scientifique, l’aversion pour les risques paraissant moins aiguë à cette époque qu’aujourd’hui.

Entre les deux guerres mondiales, plusieurs décès d’infirmiers, de travailleurs de l’industrie, d’ingénieurs et d’anonymes exposés à la radioactivité suscitèrent l’émotion du public. Dès lors, le manque de précaution devint une large évidence, et la question de savoir comment le combler dépassa le cercle restreint de scientifiques avertis : elle investit la sphère politique et sociale, et la communauté scientifique internationale mit en place les premiers comités d’experts chargés de standardiser les pratiques, de prodiguer des recommandations et de les réviser en fonction de l’avancée des connaissances. En France, le décès de deux ingénieurs de l’industrie des radioéléments, en 1925, initia la législation de l’utilisation des substances radioactives. Dans les années 30, plusieurs textes de loi reconnurent le risque professionnel lié spécifiquement à la radioactivité et encadrèrent l’usage professionnel et commercial des produits radioactifs dans un souci de protection de la santé publique.

Il fallut toutefois attendre les années 60 pour voir naître le système très contraignant de radioprotection et d’encadrement légal aujourd’hui en vigueur dans de nombreux pays (ses principes n’ont pas foncièrement évolué depuis lors, même après l’accident retentissant de Tchernobyl qui a conduit à renforcer la sûreté des installations nucléaires). Le développement de l’industrie électronucléaire et l’émergence d’une connaissance large des effets immédiats ou à court terme des fortes doses de rayonnements délivrées par les bombes atomiques lancées sur le Japon en 1945 en sont deux facteurs essentiels : ils ont contribué, d’une part, à généraliser la méfiance du public envers la radioactivité et, d’autre part, à faire durcir les normes d’exposition maximale, bien que les effets nocifs des faibles doses2 demeurent largement incertains.

1. Cf. par exemple Les rayons de la vie, M. Bordry et S. Boudia (Institut Curie, 1998).

2. inférieures à 100 millisieverts, typiquement

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