© Mike Agliolo / CorbisLa découverte de la radioactivité
en 1896, un an après celle des
rayons X, provoqua un engouement
dans les milieux scientifiques comme
auprès du public : le radium fascina,
notamment par son rayonnement
vert-bleu, et de nombreuses vertus
furent prêtées à ce métal rare ; on en
fit la promotion et le commerce ; on
attribua à la radioactivité naturelle
des eaux thermales la source de
leurs qualités curatives1. Cette
découverte ouvrit un nouveau
champ de recherches théoriques
et expérimentales en physique et
en chimie ; elle laissa également
entrevoir un potentiel très prometteur
en médecine comme dans l’industrie.
Ainsi le pouvoir destructeur des
radiations sur les tissus vivants donna
lieu à diverses expérimentations à
visées médicales, notamment en
dermatologie et en cancérologie, et
les premières radiothérapies virent
rapidement le jour.
Des précautions précoces
Contrairement à une idée répandue aujourd’hui,
les scientifiques s’aperçurent très vite que les
rayonnements ionisants peuvent aussi avoir
des effets négatifs, tels que des affections de la
peau parfois graves. Les archives scientifiques
ou administratives, des publications et des
correspondances de l’époque permettent de
savoir quelle connaissance de ces dangers avaient
ou ont acquis les pionniers de la radioactivité, et
comment ceux-ci ont essayé, peu à peu, de gérer
le risque auquel ils étaient les premiers exposés,
en limitant le temps d’exposition, en utilisant
des écrans, en améliorant la quantification des
radiations...
Après que des cancers très probablement radioinduits
furent observés chez des manipulateurs
réguliers de radium, dès le début du XXe siècle,
la dangerosité des substances radioactives
fit l’objet de débats au sein des institutions
scientifiques, telles les Académies de sciences
et de médecine. Malgré la difficulté à évaluer
les risques encourus, des mesures de protection
des travailleurs et des patients furent conçues :
il s’agissait essentiellement de paravents, de
masques, de gants et de lunettes en plomb
destinés à protéger le corps des radiations.
Un glissement culturel
Cependant, jusque dans les années 1920,
les victimes de la radioactivité furent peu
nombreuses ; celle-ci conserva une image très
positive et l’enthousiasme prévalut parfois sur
la prudence même au sein de la communauté
scientifique, l’aversion pour les risques paraissant
moins aiguë à cette époque qu’aujourd’hui.
Entre les deux guerres mondiales, plusieurs
décès d’infirmiers, de travailleurs de l’industrie,
d’ingénieurs et d’anonymes exposés à la
radioactivité suscitèrent l’émotion
du public. Dès lors, le manque de
précaution devint une large évidence,
et la question de savoir comment le
combler dépassa le cercle restreint
de scientifiques avertis : elle investit
la sphère politique et sociale,
et la communauté scientifique
internationale mit en place les
premiers comités d’experts chargés
de standardiser les pratiques, de
prodiguer des recommandations et
de les réviser en fonction de l’avancée
des connaissances. En France, le décès
de deux ingénieurs de l’industrie
des radioéléments, en 1925, initia
la législation de l’utilisation des
substances radioactives. Dans les
années 30, plusieurs textes de loi
reconnurent le risque professionnel
lié spécifiquement à la radioactivité et
encadrèrent l’usage professionnel et
commercial des produits radioactifs
dans un souci de protection de la
santé publique.
Il fallut toutefois attendre les
années 60 pour voir naître le système
très contraignant de radioprotection
et d’encadrement légal aujourd’hui en vigueur
dans de nombreux pays (ses principes n’ont pas
foncièrement évolué depuis lors, même après
l’accident retentissant de Tchernobyl qui a conduit
à renforcer la sûreté des installations nucléaires).
Le développement de l’industrie électronucléaire
et l’émergence d’une connaissance large des
effets immédiats ou à court terme des fortes
doses de rayonnements délivrées par les bombes
atomiques lancées sur le Japon en 1945 en sont
deux facteurs essentiels : ils ont contribué, d’une
part, à généraliser la méfiance du public envers
la radioactivité et, d’autre part, à faire durcir
les normes d’exposition maximale, bien que
les effets nocifs des faibles doses2 demeurent
largement incertains.
1. Cf. par exemple Les rayons de la vie, M. Bordry et S. Boudia (Institut Curie, 1998).
2. inférieures à 100 millisieverts, typiquement
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