DOSSIER
Des toxiques à moindres risques

Prenons du recul

Des valeurs et des mesures

Entretiens avec Jacques LOCHARD économiste, directeur du CEPN, Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (Fontenay-aux-Roses) et membre de la CIPR, Commission internationale de protection radiologique et avec Jean-Claude AMIARD
écotoxicologue, directeur de recherche CNRS, chercheur de l’équipe MMS, Mer, molécules, santé
(Universités de Nantes et du Maine/Université catholiquede l’Ouest à Angers)
propos recueillis par O.N.d.S.
Jacques Lochard et Jean-Claude Amiard

Qu’est-ce que la radioprotection et comment évolue-t-elle ?

Jacques Lochard : La radioprotection désigne l’ensemble des principes et des moyens servant à protéger les êtres vivants des rayonnements ionisants, dont l’énergie est suffisante pour altérer de manière irréversible le fonctionnement normal des cellules. Elle repose en large partie sur des normes internationales apparues dès les années 1920 et modifiées depuis lors.

Avant les années 50, il s’agissait seulement d’éviter des effets certains, « déterministes », tels que les brûlures apparaissant chez les radiologues très exposés. Puis la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) a reconnu l’existence d’effets « stochastiques », qui se manifestent de façon aléatoire, typiquement par des cancers, plusieurs années ou dizaines d’années après des irradiations de niveau très inférieur à celles qui provoquent des effets déterministes. L’impossibilité de définir un niveau d’exposition sous lequel il n’y a pas d’effets stochastiques significatifs a conduit à l’adoption du principe Alara1, qui vise à diminuer les risques pour la santé autant qu’il est raisonnablement possible en tenant compte de conditions ou nécessités techniques, économiques, sociales, éthiques, etc. Appliquer ce principe d’optimisation revient à prendre des dispositions techniques (écrans, télémanipulateurs, filtres, réservoirs de stockage...) et organisationnelles (procédures) qui permettent de minimiser, en deçà d’une limite jugée acceptable, l’exposition à laquelle toute personne peut être soumise dans un bâtiment, une installation (centrale nucléaire, hôpital, etc.) ou dans l’environnement.

Les normes de protection sont régulièrement révisées en fonction de l’avancée des connaissances scientifiques (biologiques, épidémiologiques) mais demeurent écessairement chargées de valeurs : prudence, équité, acceptabilité sociale du risque... Ainsi, tous les individus du public ont droit au même niveau de protection et personne, sauf pour des raisons médicales, ne doit être artificiellement exposé au-delà de 1 millisievert par an2 ; pour les professionnels dont l’exposition est suivie individuellement, on accepte une exposition annuelle moyenne plus élevée (20 mSv/an)3. La CIPR a décidé récemment, entre autres ajustements, d’étendre le principe Alara aux expositions d’origine naturelle et en particulier celle qui est due au radon dans les habitations. En effet, de nouvelles données épidémiologiques indiquent que la proportion des cancers du poumon dus à ce gaz radioactif est le double de celle qui était estimée auparavant.

Quelles sont les difficultés de mise en oeuvre de la radioprotection ?

J. L. : Notons d’abord qu’il est possible de détecter des rayonnements très faiblement intenses ; de plus, les différents types de rayonnement sont peu nombreux, tandis que les différentes molécules sont innombrables. C’est pourquoi l’exposition aux rayonnements est beaucoup plus facile à évaluer que l’exposition aux substances chimiques. Pour autant, et même si les effets immédiats des rayonnements ionisants sur les cellules sont de mieux en mieux connus, le risque radiologique lié aux faibles expositions reste très difficile à évaluer précisément. Cette évaluation nécessite le suivi, sur plusieurs décennies, de populations ayant subi des expositions de niveaux très supérieurs à celui de la radioactivité naturelle ambiante, mais le fait que ces populations sont – heureusement – peu nombreuses ne facilite pas cette approche statistique.

Malgré le progrès des moyens de protection et celui des connaissances liées aux effets des rayonnements, la radioactivité suscite encore des peurs nombreuses et intenses, alimentées notamment par les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, l’accident de Tchernobyl et, nous le constatons déjà, celui de Fukushima. Elle apparaît même comme le danger pour la santé le plus redouté ; cela peut expliquer que, globalement, les exigences pesant sur la radioprotection et sur la sûreté des installations nucléaires sont particulièrement drastiques. Enfin, établir puis faire respecter les mesures de protection dans chaque site où sont utilisés des rayonnements ionisants constitue souvent un casse-tête : il faut une multitude d’appareils de mesure, de matériels de protection, de protocoles de bonnes pratiques... et de professionnels qualifiés pour les maintenir ou les contrôler. Ces impératifs sont menés à bien chaque jour et, jusqu’à présent, le principe Alara et son application ont largement donné satisfaction.

Qu’est-ce que l’écotoxicologie et comment a-t-elle évolué ?
Jean-Claude Amiard : La gestion des risques chimiques a longtemps été cantonnée à la santé humaine, avec l’idée que l’Homme était l’être vivant le plus complexe et donc le plus fragile. La nécessité d’une réglementation visant à protéger celui-ci des polluants présents dans l’environnement est devenue une évidence après des accidents retentissants comme celui de Minamata, au Japon4. Dès 1981, une autorisation de mise sur le marché (AMM) est devenue obligatoire pour toute nouvelle substance chimique. Elle contraint le fabricant à fournir un dossier renseignant la toxicité et l’écotoxicité de cette substance ; ces informations sont obtenues à l’aide de tests de toxicité effectués chez l’animal, qui servent aussi à fixer une limite réglementaire de concentration dans l’environnement.

L’écotoxicologie, science qui étudie le devenir des polluants dans les écosystèmes et leur écotoxicité, est plus jeune et, de ce fait, moins avancée que la toxicologie humaine. Or l’Homme n’est pas « l’espèce la plus fragile » ; de plus, il dépend de chaînes trophiques (alimentaires) comme les autres espèces. Il importe donc de mieux connaître les vulnérabilités des maillons de ces chaînes et d’être particulièrement attentif à l’état des réceptacles ultimes de nombreuses pollutions que sont les littoraux et les fonds marins.

Ainsi la dangerosité attribuée à une substance chimique ne repose plus seulement sur sa toxicité mais aussi sur sa capacité à persister dans l’environnement et à s’accumuler dans les chaînes trophiques. Avec la directive européenne Reach adoptée en 2008, ce sont toutes les substances produites qui doivent désormais obtenir une AMM attestant d’une toxicité et d’une écotoxicité non problématiques selon l’état des connaissances.

Quels problèmes majeurs les écotoxicologues rencontrent-ils ?

J.-C. A. : Grâce aux progrès des techniques d’analyse, nous détectons désormais des toxiques dans tous les milieux, mais il demeure délicat, notamment pour les métaux ou les hydrocarbures, de savoir si l’origine de leur présence est naturelle ou non. En outre, ce n’est plus seulement le défaut de connaissance de leurs effets potentiels respectifs qui préoccupe aujourd’hui les écotoxicologues, c’est aussi l’infinité de leurs combinaisons possibles. Ainsi, paradoxalement, plus les moyens progressent et plus les difficultés paraissent nombreuses et profondes en vue de fixer des limites de concentration réglementaires.

Avec les composés cancérigènes ou mutagènes, dont les risques sont difficiles à évaluer parce que leurs effets visibles sont tardifs, les substances les plus problématiques sont les perturbateurs endocriniens, tels que les retardateurs de flamme bromés (présents dans certains vêtements) ou des résidus de produits pharmaceutiques : ils peuvent perturber les comportements (de communication, d’alimentation...) des êtres vivants, parfois de façon spécifique (les tests restreints à un ou deux modèles animaux sont alors peu utiles), ou altérer le processus de reproduction, un effet très grave puisqu’il menace la survie de l’espèce.

Par ailleurs, il apparaît sans cesse de nouvelles substances potentiellement dangereuses. Aujourd’hui, c’est le cas notamment de nanoparticules manufacturées dont l’évaluation des risques est difficile à mettre en œuvre.

Quant à la connaissance des relations doses-effets, les impossibilités croissantes de procéder à des tests in vivo requièrent le développement de modèles théoriques, qui sont nécessairement réducteurs ou plus approximatifs, et des analyses statistiques de cas d’intoxications. Cette stratégie nécessite beaucoup de moyens et des temps d’étude longs par rapport au rythme des innovations industrielles. C’est pourquoi l’approche récente dite « des biomarqueurs à vocation écologique » semble prometteuse : en mettant en relation l’état de santé des individus et les concentrations, même très faibles, de certaines molécules observées chez eux, elle permet de détecter rapidement les troubles induits par des polluants.

1. As Low As Reasonably Achievable

2. soit un peu moins que l’exposition moyenne à la radioactivité naturelle (environ 2 mSv/an). Pour l’unité sievert (Sv), cf. le glossaire.
3. Selon l’estimation statistique retenue par la CIPR, le risque qu’un cancer se développe chez un travailleur ayant reçu 20 mSv par an pendant 40 ans est de 4 % plus élevé que le risque moyen. Pour les situations d’urgence (accident nucléaire), la CIPR recommande de ne pas dépasser 100 mSv (quelle que soit la durée de l’exposition), qui augmente le risque de cancer de 0,5 %.
4. dû au méthylmercure. Cf. Une pollution peut en cacher une autre, Têtes chercheuses n°1 « L’Homme et la mer ».

 

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