Libérations saisonnières

Chadia ARAB, géographe à l’Université d’Angers, chargée de recherche CNRS à l’UMR ESO, Espaces et sociétés (Universités d’Angers, de Nantes, du Maine, de Caen et Rennes 2)

Depuis cinq ans, des milliers de femmes circulent entre le Maroc et l’Espagne où elles sont embauchées pour cueillir la fraise. Afin de mieux comprendre les facteurs d’un tel enrôlement et ses conséquences sur leurs vies ainsi que sur les perceptions dont elles font l’objet, j’ai mené une enquête socioéconomique notamment au moyen de 30 entretiens, de 65 questionnaires remplis et d’une observation participative (j’ai effectué cette cueillette avec elles) sans laquelle certains éclairages auraient manqué.

Ces femmes sont sélectionnées par l’administration marocaine selon des critères (analphabète, de milieu rural et pauvre, très dépendante d’un parent ou de leur mari, veuve ou divorcée et obligée de travailler, etc.) qui facilitent leur accord, tandis que d’autres critères, comme avoir des enfants, favorisent leur retour dans leur pays et, de ce fait, la lutte contre l’immigration irrégulière. En Espagne, elles sont rémunérées modestement mais davantage qu’au Maroc ; les deux pays « trouvent leur compte » dans l’opération, et les embauchées aussi car leur situation économique et sociale s’améliore grandement.1

Elles se considèrent même transformées par ce changement inattendu : toutes celles que j’ai interrogées ont dit avoir gagné en assurance, en sens des responsabilités et de l’économie, en autonomie, en autorité... Elles se sentent libérées d’interdits, notamment ceux d’une tutelle masculine encore très présente dans les familles marocaines traditionnelles. Cette libération passe par les vêtements : le jean remplace la djellaba et affiche l’aspiration à une vie libre, dans des lieux sans personnes connues prêtes à vous accuser d’immoralité.

Rumeurs et silences

Un nouveau mode de vie s’ouvre à elles. Libres de sortir, elles fréquentent des hommes (souvent des Marocains) avec lesquels elles ont parfois des relations sexuelles. Elles le font parce qu’elles peuvent le faire ; il s’agit très rarement de prostitution. Pourtant, un imaginaire stigmatisant s’est construit à leur propos, présentant cette migration comme une large source de libertinage et de prostitution ; il est amplement diffusé notamment chez les Marocains vivant en Espagne, par les médias marocains. C’est principalement le gain d’autonomie et de liberté, sexuelle ou autre, qui dérange et qui suscite des extrapolations. Parmi les rares migrantes qui se prostituent en effet, une femme qui le faisait déjà au Maroc pour subvenir aux besoins de ses enfants m’a dit : « Ici en Espagne, ce n’est pas rentable : les Marocains n’ont pas de quoi nous payer. »

D’autres stigmatisations apparaissent. Certains journalistes, marocains ou espagnols, ont décrit ce travail comme une « nouvelle forme d’esclavagisme »2 et ses protagonistes comme des « victimes de l’or rouge » en évoquant des abus sexuels commis par des employeurs3. De tels abus existent mais nous ont semblé marginaux.

Des travailleuses interrogées, plus des deux tiers disent que c’est le changement de niveau de vie qui est le plus important et le plus satisfaisant. Bien souvent, celui-ci bénéficie à la famille restée au Maroc et semble alors étouffer, parmi les proches, les rumeurs à propos d’une émancipation sexuelle. À leur retour, les femmes mariées reprennent les « rôles féminins » qu’elles assumaient avant leur départ.

1. Cette « migration circulaire » est soutenue par l’Union européenne.

2. H. Houdaifa, Le Journal hebdomadaire, 3 janvier 2008.

3. J. Andreu et L. Jimenez, El Pais, 13 juin 2010

©Chadia Arab
En complément...

• Les invisibles de la migration marocaine - Emergence de nouvelles Circulations migratoires des femmes en Europe méditerranéenne (Espagne). Rapport AMERM-PME, Chadia Arab (2011)

• La migration circulaire féminine, vecteur de développement. Rapport CIREM, Chadia Arab (2011)

DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Autonomie et sexualité féminines

Des codes d’apparence

De quoi un « look sexy » est-il révélateur ?
par Christine BARD, Professeure à l’Université d’Angers, chercheuse à l'UMR Cerhio, Centre de recherches historiques de l’Ouest (CNRS/Universités d’Angers, du Maine, de Nantes, de Bretagne-Sud et Rennes 2)
© Laurence Mouton / PhotoAlto / GraphicObsession

Parure, pudeur et protection sont les trois fonctions traditionnelles du vêtement. Dans les sociétés occidentales contemporaines, la première a triomphé des deux autres. Les signes qui érotisent le corps des femmes se multiplient tandis que se prolonge la « grande renonciation masculine »1. Celleci se manifesta au début du XIXe siècle, lors du passage de l’ordre aristocratique à l’ordre bourgeois, par l’abandon des parures de la société de cour (culottes moulantes, bas de soie, cosmétiques, perruques, talons hauts, etc.) au profit de la simplicité et l’uniformité du costume. Les codes des parures féminines ne connurent pas une telle mutation ; leur sexualisation devint le monopole du « Beau Sexe ».

Depuis deux siècles, les femmes jouissent ainsi d’un privilège esthétique parfois source de jalousie masculine et qui fait figure de cadeau empoisonné : la sexualisation des apparences féminines est inscrite dans des rapports de pouvoir inégaux. Pour le courant du féminisme radical, il s’agit d’une érotisation de la domination, fondée sur la mise en oeuvre et en image de la vulnérabilité féminine : talons vertigineux et jupes étroites qui empêchent de courir ; vêtements cintrés, véritables entraves... Tel n’est pas le point de vue des actrices de la « révolution sexuelle » des années 1960, qui voient dans le pantalon moulant, le short ou la minijupe un nouveau droit, une liberté, un défi à la morale dominante qui voudrait cacher le corps des femmes. Adopter la signalétique de la prostituée (sous-vêtements sophistiqués, maquillage intense...) devient également une manière de s’opposer à des convenances ou attentes sociales et de signifier une sexualité active. Ainsi peut-on comprendre l’engouement des années 1990 pour les Spice Girls et la fascination exercée par Madonna en corset Jean-Paul Gautier.

Entre liberté et mascarade

Mais cette sexualisation choisie, assumée par des femmes, se heurte à des réactions de panique : une simple jupe est désormais interprétée comme un signe sexuel, et de nombreuses filles, dès l’âge du collège, lui préfèrent le pantalon. La récente « affaire DSK » apporte au quotidien des récits de femmes, incluant des ministres et des parlementaires, qui expriment leur malaise à porter une jupe.

L’association Ni putes ni soumises défend un « droit à la féminité », celui de s’habiller sexy sans craindre les violences masculines. Les féministes sont toutefois divisées sur ce thème. Certaines militantes veulent faire de la féminité vestimentaire un signe de résistance au machisme. D’autres cherchent à déconstruire cette féminité-mascarade, qui fragilise et piège les consommatrices ; l’alternative se trouverait dans une neutralité inspirée du modèle masculin. D’autres encore défendent la diversité des formes de parure et voudraient les faire circuler d’un genre à l’autre. Les hommes ne pourraient-ils pas eux aussi goûter les plaisirs de la jupe ? L’économie aura-t-elle le dernier mot ? Car la sexualisation des apparences est un marché en extension : l’épilation intégrale a gagné les corps masculins et des soutiens-gorge « push-up » sont désormais vendus à des filles de 10 ans.

Le sujet s’étend ainsi selon maintes dimensions où l’on identifie la liberté et ses limites, les contraintes sociales, le poids de l’histoire, de l’économie ou des représentations culturelles. Le genre, construction sociale de l’identité sexuelle, offre une grille de lecture essentielle pour comprendre les multiples signaux sexuels que nous envoyons ou recevons au quotidien, ne serait-ce qu’à travers les images publicitaires.

1. appellation donnée par le psychanalyste anglais John Carl Flügel (1884-1955)

En complément...

• Sexy Dressing. Violences sexuelles et érotisation de la domination, D. Kennedy (Champs-Essais, 2008)

• Une histoire politique du pantalon, Ch. Bard (Seuil, 2010)

• Ce que soulève la jupe. Identités, transgressions, résistances, Ch. Bard (Autrement, 2010)

• Interview de Christine Bard par Radio Prun' à télécharger sur le site de Radio Prun'

Une autonomie encore suspecte

Érika FLAHAULT, Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université du Maine, UMR ESO, Espaces et sociétés. www.facebook.com/Erika.Flahaul
À gauche, proportions de femmes et d’hommes vivant seuls au foyer, en 1999 et en 2006 ; à droite, proportion de telles femmes en fonction du niveau de diplôme, en 2006 (source : Institut national d’études démographiques) © RC2C, d’après France Priou et al. (Ined, 2010)

Parler de « femme seule » fait immanquablement surgir des images stéréotypées et largement véhiculées par les médias. Ces représentations oscillent entre « celle que l’on plaint », en présumant notamment de son isolement et de la pauvreté de sa vie sexuelle, et « celle que l’on craint » pour sa liberté supposée, susceptible à la fois de faire des émules chez d’autres femmes et de détourner des hommes de leur vie de couple. Une recherche menée pendant plusieurs années grâce à des entretiens biographiques avec une soixantaine de Françaises habitant seules, de tous âges, toutes conditions sociales, tous statuts matrimoniaux (célibataire, séparée, divorcée, veuve), et appuyée sur des enquêtes statistiques permet de montrer une réalité à la fois plus complexe et plus banale. Les femmes représentent les deux tiers des personnes qui vivent seules, et les deux tiers des femmes vivant seules ont passé l’âge de 60 ans. En raison des évolutions connues par la plupart des sociétés occidentales, les épisodes de vie « en solo » sont de plus en plus fréquents. Cependant, les femmes rencontrées vivent très différemment cette situation selon que celle-ci suit ou précède une vie conjugale ou familiale, selon qu’elles l’ont provoquée ou la subissent, selon que le modèle des parents et leur éducation les ont préparées à une division traditionnelle des rôles féminin et masculin ou, au contraire, à assumer des rôles divers et variés. On peut ainsi dégager trois grands profils, qui traversent les générations et les milieux sociaux.

Un premier profil est celui des femmes les plus influencées par la division sexuelle des rôles et qui se définissent elles-mêmes comme « femme de », « veuve de », « mère de » ou « fille de ». Celles-ci n’ont pas souhaité vivre seules. Certaines d’entre elles ont mis fin à toute vie sexuelle car elles n’envisagent pas d’en avoir une hors du cadre du couple hétérosexuel stable, tandis que d’autres ont un compagnon pour un temps plus ou moins long, qui ne partage pas leur quotidien.

Un deuxième profil regroupe les femmes qui n’ont pas initialement choisi ce mode de vie mais qui, au fil du temps, y trouvent des avantages. Celles-là développent des relations sociales moins centrées sur la famille et connaissent des vies sexuelles très diverses. Chez elles, la multiplication des relations de courte durée n’est pas rare ; toutefois la majorité de ces femmes entretient des relations durables, parfois non sexuelles, avec un ou une partenaire.

Les femmes qui ont décidé d’habiter seules constituent le troisième type. Elles mènent souvent leur vie sexuelle avec un conjoint ou une conjointe de longue date et qui partage une part de leur vie, mais pas leur lieu de vie. Ce « chacun chez soi », cette « bonne distance » à l’autre leur paraît garante d’une autonomie parfois durement acquise. Pour elles, habiter seule constitue un mode de vie à part entière. Elles perçoivent leur sexualité comme choisie et épanouie. En se démarquant ainsi du stéréotype de la femme esseulée ou de celui de la libertine, elles contribuent à bousculer les normes du couple cohabitant et de l’hétérosexualité.

En complément...

• Une vie à soi. Nouvelles formes de solitude au féminin, É. Flahault (P. U. de Rennes, 2009)

Interview d'Erika Flahault "Une vie à soi"

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