DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Biologie évolutive

Une sexualité sans but

En biologie, on ne peut plus guère tenir pour anormal un caractère ou un comportement sexuel non avantageux pour la survie de l’espèce.
par Thierry LODÉ, Professeur à l’Université d’Angers, chercheur de l’équipe Éthos, Éthologie animale et humaine (Université Rennes 1/CNRS)

La sexualité, partagée par 95 % des eucaryotes1, est pensée depuis longtemps comme un moyen retenu par la nature pour son efficacité dans le maintien de la vie. Cette idée s’inscrit pourtant mal dans la théorie dominante néodarwiniste de l’évolution : comme l’a montré John Maynard Smith dans les années 1980, les difficultés et les dépenses d’énergie liées à la sexualité (méiose2, existence de mâles, comportements de séduction, etc.) sont si grandes que « l’avantage évolutif » conféré par la sexualité, qui consiste en la faculté d’adaptation de l’espèce aux variations du milieu, semble trop faible par rapport au rendement d’une reproduction asexuée pour pouvoir expliquer ces 95 %.

Les néodarwinistes ont cherché les avantages du sexe à travers deux principaux ensembles de théories. Le premier corpus théorique souligne le rôle de la modification du génome (par recombinaison) dans la variété des individus d’une espèce, donc dans la « survie » de celle-ci ; le second insiste au contraire sur celui de la conservation (par réparation) du génome lors de la méiose. Or, entre autres contradictions, des mécanismes de réparation très performants existent également chez des espèces asexuées telles que les bactéries.

De plus, ces théories peinent à dépasser le finalisme selon lequel la sexualité serait apparue pour se reproduire et s’adapter, comme l’oeil aurait été créé afin de voir, alors qu’est désormais largement rejetée l’idée selon laquelle l’évolution est guidée par l’intérêt de fonctions qui n’existent pas encore. On pensait les couleurs des oiseaux mâles faites pour séduire les femelles mais, chez le Martin-pêcheur, mâles et femelles portent le même plumage flamboyant, et si le Faisan de Colchide mâle arbore un plumage coloré tandis que celui de la femelle reste terne, c’est sans doute que parmi les femelles, qui sont exposées à la prédation pendant la couvaison (alors que celles du Martin-pêcheur couvent dans un terrier), les plus ternes ont survécu davantage que les autres.

Une source de conflit

On a longtemps considéré comme des anomalies les caractères ou intérêts divergents des mâles et des femelles, bien que ces divergences soient nombreuses. Par exemple, si le mâle peut augmenter sa descendance en multipliant les partenaires, en revanche la femelle n’en tire aucun bénéfice. Les carnivores mâles pratiquent couramment l’infanticide ; en inhibant alors la lactation des femelles, ils rendent celles-ci de nouveau réceptives sexuellement. Chez la Mante religieuse et d’autres arthropodes, la femelle dévore parfois le mâle lors de l’accouplement. Le sperme toxique de certaines drosophiles, qui détruit les spermatozoïdes d’un prédécesseur, peut être mortel pour la femelle...

Ce conflit des sexes3 résulte de leur « coévolution antagoniste » (évolutions conjointes mais différentes, voire opposées) et semble capable de favoriser l’apparition d’une reproduction asexuée, comme en témoignent des vestiges de sexualité chez des vers scissipares ou des lézards parthénogénétiques4. Sa prise en compte conduit à admettre une certaine indépendance entre sexualité et procréation, et donc à ne plus considérer comme aberrants des comportements tels que la polyandrie et l’homosexualité ; elle invite à sortir du modèle normatif d’une dualité mâle-femelle destinée par essence à la procréation. Alors que l’évolution a diversifié les conduites sexuelles, les relations interindividuelles (choix, rejet, lutte, etc.) participent à l’évolution, chaque individu pesant « à sa manière » sur le devenir de sa lignée et sur l’émergence d’espèces nouvelles.

Une origine révisée

Plutôt que « le pourquoi » du sexe (sa raison d’être), concentrons-nous sur « son comment » (son émergence). Selon la « théorie des bulles libertines » à laquelle nous travaillons, étayée notamment par l’observation de protozoaires (eucaryotes unicellulaires) placés dans différents milieux, la sexualité est une interaction présente dès l’origine de la vie, par laquelle les ancêtres des eucaryotes se sont différenciés des bactéries ; sa version primordiale consiste dans un échange de matériel génétique entre ces proto-eucaryotes à travers leur membrane poreuse et intervient essentiellement en condition de surpopulation. Cet « échange horizontal » peut entraîner un excès de matériel génétique néfaste aux cellules, mais la présence d’un noyau et la réduction du nombre de chromosomes opérée par la méiose entravent l’apparition de ce phénomène fatal. Ainsi, parmi ces « bulles de vie », les plus aptes à réaliser l’échange de façon stable et à renouveler, grâce aussi à la méiose, des protéines impliquées dans le métabolisme sont les plus robustes à certaines variations du milieu.

Les eucaryotes sexués ne se seraient donc pas développés parce que la reproduction sexuée constituerait « la meilleure solution pour la nature » mais plutôt au hasard de la combinaison efficace de processus de multiplication cellulaire et d’échanges horizontaux répétés de gènes.

1. organismes constitués d’une ou plusieurs cellules ayant un noyau enveloppé par une membrane

2. division d’une cellule en gamètes (cellules sexuelles) dont les chromosomes sont deux fois moins nombreux que ceux de la cellule initiale

3. ou « tir à la corde évolutif » quand chacun des deux partenaires sexuels tente de contrôler à son profit leur interaction mutuelle. Cf. La guerre des sexes chez les animaux, Th. Lodé (Odile Jacob, 2006) et La biodiversité amoureuse, idem (O. Jacob, 2011).

4. scissiparité : reproduction par bourgeonnement corporel ; parthénogénèse : reproduction sans fécondation

© Vetta stock photo / iStockphoto
En complément...

• Interview de Thierry Lodé par Radio Prun' à télécharger sur le site de Radio Prun'

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