Un acte « pour la vie »

© www.ohazar.com

Dans le cadre d’une thèse d’histoire consacrée aux jeunes filles des milieux populaires ruraux en Anjou entre 1920 et 1950, j’ai rencontré cent femmes nées entre 1905 et 1935. La majorité d’entre elles avaient quitté l’école prématurément et n’avaient pas laissé d’écrits témoignant de leurs années de jeunesse. Les entretiens, menés le plus souvent en petits groupes réunis jusqu’à dix fois, ont porté sur des thèmes très divers. Les sentiments amoureux et la sexualité prénuptiale ont été abordés à l’aide d’un questionnaire qui a occupé trois séances d’environ deux heures. Je craignais que la collégialité des entretiens inhibe leur parole, mais elle semble l’avoir facilitée. Or, bien que généreuse, cette parole fut rarement explicite. Contrairement aux quelques hommes également interrogés, dont le vocabulaire fut aussi vert que précis, mes interlocutrices ont usé d’une grande variété de tropes langagiers : euphémisme, litote, prétérition (le fait d’attirer l’attention sur un sujet en déclarant ne pas vouloir en parler), etc. L’une d’elles, évoquant sa nuit de noces l’oeil malicieux, dit ainsi que sa seule source de surprise avait été « que cela put devenir si vite si gros ». Leur pudeur protégée par ce voile rhétorique, stimulées par l’interactivité des entretiens, ces femmes ont témoigné de comportements dont ne rendent pas compte les données recueillies par les historiens dans des sources écrites. Ainsi, alors qu’elles avaient presque toutes reçu une éducation religieuse sacralisant la virginité, il apparaît qu’environ 60 % d’entre elles avaient « anticipé » la nuit de noces. Elles ont déclaré avoir fait ensuite un mariage d’amour, une union d’autant plus précieuse qu’une grossesse imprévue pouvait vite survenir !

Si confesser le péché d’une relation sexuelle commise avec leur futur époux leur est aujourd’hui envisageable, en revanche avouer que celui-ci n’était pas leur premier amant ne le semble pas. Pour ces femmes, seule la sexualité monogamique consentie peut être exprimée. Le multipartenariat successif ou simultané et l’homosexualité ne se disent pas ; le viol et l’inceste ne sont jamais évoqués à la première personne et il faut alors d’autres sources, notamment judiciaires, pour prendre la mesure des violences sexuelles dont leurs contemporaines furent victimes.

Frédérique EL AMRANI, Docteure de l’Université d’Angers au Centre de recherches historiques de l’Ouest, enseignante au lycée Chevrollier (Angers)

Débridements en scènes

La danse contemporaine ne semble pas avoir particulièrement promu les émancipations liées à la sexualité ou au genre sexuel mais elle en a largement témoigné.

Avec le corps réel comme médium, la danse est un art propice à l’évocation de l’identité et de la sexualité de l’être humain. Un travail de thèse, portant sur le genre sexuel dans la danse contemporaine française depuis 1968, met en évidence cette évocation grâce à la collecte et l’analyse de centaines d’articles (de la presse spécialisée, principalement, et notamment de la revue Danser) et à des entretiens avec des artistes plus ou moins connus.

De la sensualité érotique…
Dans les années 1970 naît le mouvement nommé Jeune Danse française et caractérisé par l’exacerbation des sentiments. En 1968, période du « tout est possible », de « l’interdit d’interdire » et d’un bouillonnement autant culturel que social, la sociologue des arts Raymonde Moulin en avait déjà indiqué le fondement : la volonté d’une « sensualité authentique ». Le corps retrouve alors une force identitaire, et la danse peut elle-même s’affirmer davantage. Cette volonté se fait aussi dissidence envers une danse classique qui prône un corps glorieux idéal et donc peu réel. On peut penser qu’elle fût investie par les mouvements féministes mais cela ne transparaît pas dans leurs magazines. Outre une gestuelle particulièrement charnelle, c’est également le sentiment amoureux qui est très présent, avec lyrisme, sur les scènes des années 80. Puis un tournant est pris dans les années 90. Le célèbre danseur-chorégraphe Dominique Bagouet meurt du sida. Nombre de chorégraphies s’imprègnent du thème de l’homosexualité masculine et de préoccupations identitaires : Qui suis-je ? Quelle est ma part de féminin ? Et celle de masculin ? Dois-je nécessairement avoir un genre et m’y conformer, dans mon apparence ou dans ma sexualité ?

Dans les années 2000, une vision commune du « corps déchu » prend de l’ampleur. Ce corps, tout opposé au stéréotype de la danse classique, est lieu de sévices, de maladies, de traumatismes… La déconstruction du genre, portée par le courant queer1, est fréquente dans les « performances », productions artistiques éphémères alors remises au goût du jour, tandis que nombre d’artistes dénoncent la société de consommation dans laquelle l’individu se perd. C’est pourquoi ce dernier est souvent mis à nu, au sens propre comme au sens figuré, avec violence, humour et un travestissement qui s’oppose à une différenciation sexuelle binaire désormais jugée trop simpliste.

… à la provocation pornographique

Peut-on parler d’une sexualité toute débridée et subversive ? Si la provocation est bien là et si l’on se demande ce qu’il reste à faire en scène qui n’a pas encore été fait, certains chorégraphes évoquent pourtant la persistance de censures. Dans son spectacle PORNOsotros où un sex-shop apparaît comme une boutique de souvenirs, Constanza Macras entend « libérer la pornographie », tandis que la présence de cette dernière dans les arts fait l’objet d’une vive controverse2. Dans Pâquerette, François Chaignaud ose mettre en scène des pénétrations par des doigts ou des godemichets, accompagnées de râles.

Le sexe semble ainsi présent dans la danse sans détours ni complexes, et la danse libérée de toute sexualité honteuse. Pour autant, certains critiques parlent de « non-danse », et les approches des chorégraphes demeurent diverses : transgressives, militantes, ou niant au contraire toute intention de porter un message. Cette présence renouvelée mais au demeurant multiforme et sans fonction univoque participe sans doute de la crise identitaire que la danse paraît traverser aujourd’hui.

par Pauline BOIVINEAU, doctorante à l’Université d’Angers, chercheuse au Cerhio, Centre de recherches historiques de l’Ouest (CNRS/Universités d’Angers, du Maine, de Nantes, de Bretagne-Sud et Rennes 2)

1.Cf. le glossaire

2.Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain, D. Baqué (Éditions du Regard, 2002)

Blog de danse contemporaine

Du X en libre-service

© Vetta stock photo / iStockphoto

Qu’est-ce que la pornographie, au juste ? Une catégorie de « scènes explicites » juridiquement imprécise et de contour instable car, ainsi que le note Daniel Borrillo, tel un genou découvert « ce qui était censé exciter hier provoque aujourd’hui l’hilarité »1. Et pourquoi la censurer ? Parce qu’elle est immorale, mais il reste à préciser la morale en question et les risques pris en la bafouant. Comme le formule la journaliste Agnès Giard, le scandale consiste à « mettre en scène le don sans limite, de sa bouche, de ses fesses et de ses orifices dans une société qui s’est bâtie sur l’idée qu’il fallait souffrir ... "payer" ... pour obtenir ce qu’on voulait ».2 La censure éviterait ainsi au novice de tenir pour normal le don inconditionnel du corps et, ce faisant, l’aiderait à respecter le consentement d’autrui tout en cultivant l’art de séduire et de mériter son plaisir. Or, comme l’expose Laurent Jullier3, dans la controverse qui oppose censeurs et défenseurs de la liberté d’accès à la pornographie, les préjugés sont tenaces et les tentatives des premiers pour étayer leurs idées se heurtent à un constat émanant de la majorité des études scientifiques : les accros du X n’ont pas de tendance systématique à l’exhibitionnisme, à l’inceste, ou au viol4. L’argument du « tort fait aux femmes » est pourtant récurrent : le porno standard, avare de sentiments, montre essentiellement des actrices canoniques appliquées à assouvir quelques désirs mâles stéréotypés. Mais combien de blancs-becs concluent de ces scènes que les filles sont dociles ou se doivent de l’être ? Et « si vraiment une jeune fille prend le film comme une instruction, c’est que de nombreuses choses dans la vie vont de travers », note Laurent Jullier. On pourra néanmoins s’interroger, comme les censeurs, sur le manque de diversité et de subtilité par lequel les films X ne sont peut-être pas « des oeuvres comme les autres » autant que l’affirment certains laxistes.

Maintenant que le X est d’accès libre sur le Web, la controverse a rejoint celle de la virtualisation des relations sociales. Le sex-on-the- Net, avec ses chats coquins et ses webcam girls, est-il socialement aliénant ? S’il est source de fuites stériles dans l’imaginaire et de déceptions conjugales, rapporte le psychologue Willy Pasini, il aide aussi « ceux qui ne vont pas bien » en leur permettant « d’exprimer leur érotisme », de « roder leurs sentiments », de pallier un ennui ou de faire des rencontres bien réelles 5.

O.N.d.S.

1. Le droit des sexualités, D. Borrillo (Puf, 2009)

2. Article d'A. Giard "A quoi sert le porno?

3. spécialiste de didactique de l’image à l’Université Paris 3. Cf. Interdit au moins de 18 ans, L. Jullier (Armand Colin, 2008).

4. Pornography, Public Acceptance and Sex Related Crime: A Review, M. Diamond (International Journal of Law and Psychiatry 32, 2009)

5. Les nouveaux comportements sexuels, W. Pasini (Odile Jacob, 2010). Cf. aussi un article sur la pornographie sur Internet de l'Université de Montréal

Intimités lycéennes

© www.ohazar.com

Depuis 2003, une circulaire du ministère de l’Éducation nationale exige que soit abordé le thème de la vie sexuelle et affective dans les classes du secondaire, à raison de trois séances par an. Pour délier les langues des collégiens et lycéens sur ce sujet, source de nombreux questionnements personnels, les intervenants peuvent recourir à divers outils : le photolangage (« Choisissez une photo évoquant ce qui, selon vous, est le plus agréable dans la relation amoureuse »), le jeu de rôles (« J’ai 16 ans et mon copain veut franchir le pas mais je ne sais pas si je suis prête »), le brainstorming (« Citez des mots que vous évoque le mot amour »), l’abaque de Régnier... Cette dernière technique qu’utilise Émilie Provost, chargée de mission à l’Ireps1, consiste à demander aux élèves ce qu’ils pensent d’affirmations telles que « Une fille qui s’habille de manière sexy le fait pour provoquer les garçons ». Émilie remarque : « Les avis divergent souvent. Je demande ensuite de définir ce qu’est une tenue sexy ; tous s’aperçoivent alors que ce n’est pas évident. »

Ces séances contribuent à l’éducation sexuelle des jeunes ; elles leur font aussi prendre conscience de leurs représentations de la sexualité. Selon Françoise Aragot et Frédérique Bartra, conseillères au centre Simone-Veil du CHU de Nantes, « ''de plus en plus de garçons semblent en avoir une vision biaisée par la pornographie accessible sur le Net''». Femme-objet, pénis surdimensionné, obligation de performance... « À leur crainte de ne pas être à la hauteur s’ajoute celle d’être trahi ou manipulé par les filles plus libérées sexuellement qu’il y a 10 ou 20 ans », le rapprochement de l’âge moyen des filles à la première relation sexuelle (17,6 ans en 2004 contre 18,2 en 1984) et de celui des garçons (17,2 contre 17,6)2 paraissant participer de cette tendance.

Un autre phénomène récent perturbe les adolescents : les ruptures via un réseau social ou par SMS. « Ces séparations leur causent une souffrance d’autant plus grande qu’elles sont impersonnelles. Parfois la santé de certains s’en trouve affectée », s’inquiète Tania Le Bras, infirmière scolaire au lycée Livet à Nantes. Si une partie d’entre eux ont rangé Cendrillon au placard, comme le constatent Tania, Françoise et Frédérique, tous s’accordent néanmoins sur un point : « Le sexe pour le sexe peut être fun mais c’est tellement mieux lorsque l’on est amoureux ! »

Julie DANET

1. Instance régionale d’éducation et de promotion de la santé

2. Cf. par exemple le site de l'Ined

Les Français face aux IST

© RC2C. Source : cf. la note n°3

En 2006, le constat d’une évolution significative des pratiques sexuelles1 et celui de la progression de l’infection par le VIH chez les femmes et les personnes en situation précaire ont incité l’ANRS2 à lancer une enquête sur la sexualité des Français, principalement dans le but de mieux cibler les campagnes de prévention. Cette enquête, dirigée par les sociologues Nathalie Bajos et Michel Bozon3, a non seulement permis de préciser l’influence, sur ces pratiques, du contexte social mais aussi (et c’est sa principale originalité, outre une approche sociologique axée sur le genre sexuel) celle des risques d’infection sexuellement transmissible (IST) ; l’infection par la bactérie Chlamydia trachomatis 4 faisait partie des cibles prioritaires car méconnue des Français et relativement peu suivie bien qu’elle soit l’IST la plus répandue. Une fois élaboré à ces fins, un questionnaire a été soumis par téléphone à 12 000 personnes et un test de dépistage de Chlamydia trachomatis a été proposé à 5 000 d’entre elles.

Les réponses indiquent que près de 90 % des premiers rapports sexuels sont protégés par un préservatif et que cette protection se raréfie lors des relations avec un nouveau partenaire. Les femmes de 35 ans ou plus sont les personnes qui se protègent le moins après une rupture (cf. le tableau), les commentaires recueillis attribuant à ce phénomène des causes multiples : trouver un nouveau partenaire étant relativement difficile pour ces femmes, leur souci de protection s’affaiblit ; les femmes imposent moins facilement que les hommes le port du préservatif ; la majorité des personnes de plus de 35 ans n’ont pas utilisé de préservatif lors de leurs premiers rapports ; les campagnes de prévention s’adressent prioritairement aux jeunes... On observe également une moindre protection chez les personnes de faible capital socioculturel (niveaux de diplôme, d’insertion, d’aide sociale, etc.) qui, selon les enquêteurs, manquent de moyens pour assurer leur protection et sont peu réceptifs aux messages préventifs.

Quant au dépistage de Chlamydia trachomatis, les résultats montrent une prévalence (proportion d’individus infectés) supérieure à la moyenne chez les hommes ainsi que chez les femmes jeunes et socialement défavorisées, et donc la nécessité d’améliorer le dépistage et la prévention chez ces catégories de personnes.

Hélène GÉLOT

1. évolution qui concerne principalement les femmes. Voir "Des questions de guerre.

2. Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales

3. Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genres et santé, N. Bajos et M. Bozon (La Découverte, 2008)

4. source de stérilité féminine. Voir le site

DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

 Brèves sexuelles

par les auteurs des brèves

Têtes chercheuses ©2007 | mentions légales | contactez nous | page d'accueil | Réalisation : Intelliance 2007