La prostitution comme prestation de service

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Jean DANET, Professeur, chercheur à l’unité mixte de recherche « Droit et changement social » (Université de Nantes/CNRS)

Un rapport parlementaire de 2011 propose de pénaliser le client de la prostitution. Aujourd’hui, recourir à un service sexuel n’est un délit que si le prestataire est mineur ou vulnérable. Le fait de se prostituer n’en est pas un ; seul le racolage est incriminé. Aussi problématique puisse-t-il être, cet acte relève de l’exercice d’une liberté, une liberté en l’occurrence tolérée mais ignorée du droit social, du droit à la santé, du droit des contrats. Et le droit pénalise toute forme d’aide ou d’exploitation de la prostitution (proxénétisme, traite des êtres humains...) ; il ne protège aucunement cette activité ; il ne veut rien savoir d’elle, tandis que le fisc en connaît ses revenus et les taxe comme tout autre revenu d’activité.

La proposition des parlementaires fait débat, dans lequel les juristes sont appelés à mettre en évidence des possibilités ou des incohérences juridiques. La pénalisation peut être présentée comme un moyen de limiter la demande et donc de faire chuter le profit que les réseaux de proxénètes en retirent ; c’est alors un moyen indirect de lutter contre la traite des êtres humains. Ce fondement est formellement cohérent, quoique discutable, notamment parce que la prostitution ne s’inscrit pas toujours dans un rapport d’exploitation.

En revanche, fonder cette pénalisation sur le principe de l’indisponibilité du corps humain (on ne peut vendre ou louer tout ou partie de son corps) semble moins défendable. Car pas plus qu’un salarié ne vend son corps à son employeur, mais seulement sa force de travail, la personne qui se prostitue ne vend le sien à son client. Si un contrat de service sexuel était reconnu par le droit, il respecterait, comme tout autre contrat de travail, le principe en question : l’employeur ne doit pouvoir exercer une emprise sur le corps du salarié que dans la mesure où celle-ci est nécessaire à l’exécution du contrat de travail, celle d’une tâche momentanée (et cette emprise est très strictement encadrée) ; tel pourrait être le cas d’un service sexuel.

Ainsi ce n’est pas la mise à disposition du corps mais la nature de l’échange en cause (le plaisir sexuel) qui singulariserait un tel contrat, et c’est un « ordre public des corps » (un ensemble d’habitudes, de pratiques et de principes conservateurs) et peut-être avec lui une certaine morale qui s’opposent aujourd'hui en France à son existence.

En complément...

• Le droit des sexualités, D. Borrillo (Puf, 2009)

DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Droit et sociologie de la prostitution

Amalgames prostitutionnels

La prostitution est parfois accompagnée de violences, en particulier dans le cadre de l’immigration illégale, mais l’entretien d’images réductrices et négatives de cette activité pose problème.
par Marion DAVID, doctorante à l’Université de Nantes et à l’Université catholique de Louvain, et Véronique GUIENNE, Professeure, chercheuses au Cens, Centre nantais de sociologie (Université de Nantes)
Manifestation de prostituées à Lyon pour l’abrogation des arrêtés municipaux interdisant la pratique de la prostitution et pour celle de la loi sur la sécurité intérieure, adoptée en mars 2003 © Olivier Chassignole

Si le terme prostitution désigne communément l’échange d’un service sexuel contre rémunération, toutes les situations mêlant étroitement sexualité et argent ne sont pas pour autant qualifiées ainsi, à l’instar des mariages contractés grâce à des sites Internet, souvent entre occidentaux aisés et jeunes femmes en situation précaire. A contrario, il n’est pas rare qu’une femme dont le comportement est jugé inacceptable soit traitée de prostituée, ou d’un terme équivalent tel que pute, sans pour autant s’être livrée à un acte sexuel contre rétribution.

C’est à partir de tels constats que l’anthropologue Paola Tabet a montré la proximité pouvant exister entre des relations sociales valorisées, comme le mariage, et d’autres stigmatisées, comme la prostitution.1 Son analyse expose également les fondements, communs à différentes cultures, de cette stigmatisation qui contribue à définir ce que doivent être les rapports sociaux de sexe en discréditant des femmes s’étant octroyé des libertés traditionnellement réservées aux hommes (autonomie sexuelle, indépendance financière, mobilité géographique...).

Cependant, sous l’influence des luttes féministes et avec l’essor d’une conception de la sexualité dont la légitimité repose de plus en plus sur le seul consentement individuel, la perception et le traitement social des conduites féminines ont évolué, et le fait prostitutionnel donne lieu à de nouvelles controverses. Ainsi, certaines personnes défendent une vision contractuelle de la prostitution en l’assimilant à une prestation de service (à l’image des prostituées qui se qualifient de « travailleuses du sexe ») ; d’autres la considèrent comme une exploitation et une forme exacerbée de domination masculine. Ces divergences restent très présentes tant au sein des associations intervenant auprès des prostituées (les unes privilégient la promotion de la santé et l’accès aux droits, les autres la réinsertion) que parmi les mouvements féministes, bien que l’approche condamnant l’existence de la prostitution soit actuellement prédominante en France.

Le rôle prépondérant des pouvoirs publics

Les pouvoirs publics jouent un rôle majeur dans la constitution de ces représentations collectives de la prostitution. La catégorie « prostituée » visée par l’action publique n’est établie qu’au prix d’une réduction considérable d’une réalité sociale faite d’une diversité de trajectoires et d’expériences singulières. Se limitant le plus souvent à une approche victimaire (au nom de la contrainte subie) en lien avec des préoccupations d’ordre public (en termes de racolage, d’immigration illégale ou d’attentat à la pudeur), elle entérine une représentation dominante de la personne se prostituant, qui oscille entre la figure de la victime et celle de la délinquante.2

L’adoption de la loi sur la sécurité intérieure de mars 2003, qui rétablit l’infraction de racolage passif3, illustre bien ce phénomène : en invoquant la nécessité de sauver les victimes présumées des réseaux internationaux de proxénétisme, les arguments en faveur de cette loi ont largement caricaturé la situation des femmes d’origine étrangère en déniant à celles-ci toute autonomie dans la conduite de leur existence.4 En construisant l’objet de leur intervention comme un phénomène problématique et unique, les politiques publiques façonnent non seulement le cadre dans lequel la prostitution est pratiquée (clandestinité, défaut d’accès aux prestations sociales...) mais aussi celui dans lequel nous la pensons.

1. Cf. La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, P. Tabet (L’Harmattan, 2004), Le prisme de la prostitution, G. Pheterson (L’Harmattan, 2001) et Stigmate et métier. Une approche sociologique de la prostitution de rue, S. Pryen (P.U. de Rennes, 1999)

2. Action publique et prostitution, J. Danet et V. Guienne (P.U. de Rennes, 2006)

3. Toute personne se prostituant sur la voie publique est passible de deux mois d’emprisonnement et d’une amende de 3 750 euros.

4. Cf. Traite et prostitution. Discours engagés et regards critiques (1880-2008) Sous la direction de Jean-Michel Chaumont et La vie qu’on a. L’histoire d’une fille de l’Est, R. Burlacu (L’Harmattan, 2009)

Une ironie éclairée d'histoire

Jean DANET
Michel Foucault © Bettmann / Corbis

En 1970, Michel Foucault annonça son projet d’analyser la constitution des discours de vérité dans notre société, en médecine, en psychiatrie, en droit, etc. Il entendait ainsi éclairer les censures exercées sur ces discours par nos diverses institutions (étatiques, médiatiques, religieuses...), réprimant en particulier toute libre parole sur la sexualité. Mais dans ses travaux suivants, et notamment La volonté de savoir (1976), il allait examiner l’hypothèse inverse : comment, au XIXe siècle, a prospéré une « science de la sexualité », c’est-à-dire un discours se voulant de vérité sur toutes les formes de sexualité. Il y proposa une histoire inédite de la sexualité en Occident qui éclairait des mutations à peine amorcées dans notre société. Dépassant l’opposition simpliste de la répression et de la libération, il montra comment « les ruses de la sexualité et du pouvoir ... sont parvenues à nous soumettre à une austère monarchie du sexe » : la sexualité épanouie, de liberté conquise, tendait à devenir un impératif et un marché économique. Cette prise de distance, y compris avec l’apport de Freud dans ce processus, cette ironie sur les discours de « libération sexuelle » ne l’ont pas empêché de lutter contre les derniers feux des répressions sociales et pénales contre l’homosexualité. Il signa aux côtés de la psychanalyste Françoise Dolto une pétition pour une majorité pénale unique impliquant la liberté de consentir à une relation sexuelle à 15 ans pour les homosexuels comme pour les hétérosexuels ; il donna à la presse homosexuelle un entretien intitulé « De l’amitié comme mode de vie », pour dire que l’amitié aussi peut être un objet de désir. Le philosophe allait ensuite explorer jusqu’à sa mort, en 1984, les règles de l’éthique et du souci de soi dans les sociétés antiques, pour dire encore que notre « économie du sexe », qui oscille entre répression et adulation, n’est qu’un moment de notre histoire.

Michel Foucault compte ainsi parmi les penseurs majeurs de la sexualité ; sa réflexion offre de nos jours encore un recul précieux sur les moeurs et les dogmes dont celle-ci fait l’objet.

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