DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

La chronique conscientifique

Épanouissez-vous !

Guillaume MÉZIÈRES

La sexualité est un domaine de l’intime désormais très exposé en place publique. Elle s’exhibe et se raconte, dévoilée. Considérant la banalité nouvelle de discours dont l’audace (ou tout au moins la forme) est officiellement reprouvée, on en viendrait à penser le puritanisme hypocrite comme un vestige. Si la bouche imprécatrice des Tartuffe de la pudeur reste grande ouverte, elle l’est comme celle du sanglier que le taxidermiste a voulu figer dans une rage éternelle, en mémoire d’une combativité perdue. La sexualité est indubitablement sortie de sa geôle pudibonde et nous voilà libres de nous repaître d’images lascives par les quelques clics qui nous séparent d’une pornographie illimitée. Observons alors notre présent hédoniste et tâchons d’en tirer quelque enseignement. Car la sexualité est, comme le disait Michel Foucault1, un lieu de vérité sociale et politique ; elle accompagne les mouvements de l’histoire. Sans trop risquer de passer pour un mauvais coucheur, il est possible de constater que, libérée, la sexualité est devenue libérale. À l’instar d’une société glorifiant l’individu dans la recherche de son bonheur, plutôt que dans celle de la piété ou du sacrifice, la sexualité se présente aujourd’hui sans autres limites que celle de ne pas nuire à autrui, comme un art consommé de satisfaire ses plaisirs charnels, quels qu’ils soient. Mais alors que les pratiques sexuelles de nos aïeux témoignaient d’un ordre social brutal dominé par les hommes, notre modernité nous montre chaque jour davantage un individu travaillé par la peur de l’engagement dans sa quête du plaisir immédiat. Se découvre ainsi une fuite des responsabilités qui sont laissées à la charge « d’experts », sexologues et autres conseillers conjugaux patentés pour dénouer les tracas des désirs frustrés. Par cette assistance nouvelle, la vie sexuelle suit une ligne de conduite générale : être heureux en étant soi-même, ou peut-être l’inverse. Au XIXe siècle, François Guizot2 exhortait les élites françaises à investir et à suivre ainsi la marche vers l’industrialisation et le capitalisme. On lui attribue un mot d’ordre, symbole de toute une époque : « Enrichissez-vous ! ». Autre temps, autre moeurs, le discours dominant, celui des artistes et des propagandistes publicitaires, prône l’épanouissement dans le plaisir sans contraintes d’une sexualité presque contractuelle, avec, à la fin de l’histoire, cette conclusion : il ou elle vécut heureux(se) et eut beaucoup d’amant(e)s.

1. Cf. "Une ironie éclairée d'histoire".

2. politicien conservateur (1787–1874), personnage de premier plan de la Monarchie de juillet (1830-1848) sous laquelle il présida le Conseil des ministres

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