Glossaire

transsexuel ou transgenre : se dit d’un individu qui affiche une identité sexuelle différente de celle qui lui a été attribuée à sa naissance. Transsexuel est parfois réservé aux personnes ayant modifié certains de leurs caractères sexuels anatomiques ou qui suivent un traitement hormonal.

queer : mot anglais signifiant étrange, louche. Il a été employé pour désigner de façon péjorative des conduites sexuelles considérées comme excentriques (homo ou bisexualité, transsexualité, travestisme, sadomasochisme, etc.) avant d’être récupéré aux États-Unis, dans les années 1980, par les mouvements gays, lesbiens et transsexuels pour s’autodésigner avec provocation dans leur militantisme antidiscriminatoire. Il désigne aussi un courant de pensée développé dans les années 90, également aux États-Unis : selon les « théories queer », qui critiquent le concept de genre sexuel, il n’y a de modèle de normalité qui vaille ni en matière de sexualité ni en celle de construction de l’identité de l’individu autour de la sexualité.

fantaisie sexuelle : libre pensée consciente ou scénario par lequel l’individu exprime un désir sexuel.

fantasme : scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir, et en dernier ressort d’un désir inconscient (Vocabulaire de la psychanalyse, Puf, 1967).

Entre maladie et liberté

La perversion sexuelle n’est pas réductible à une psychopathologie. Elle consiste notamment dans un décalage problématique entre le « positionnement sexuel » et des comportements considérés comme normaux.
© Estelle Klawiker / Corbis
par Patrick MARTIN-MATTERA, psychologue et psychanalyste, Professeur à l’Université catholique de l’Ouest à Angers, chercheur au laboratoire PPI, Processus de pensée et interventions (Université d’Angers)

La perversion sexuelle a longtemps été définie comme la transgression de la restriction de la sexualité à la procréation. Au XXe siècle, la psychanalyse a contribué à ne plus la cantonner à une « maladie honteuse ». On évoque ainsi sa normalité dans la sexualité infantile : d’abord « orale » puis « anale » (ce qui faisait dire à Freud que l’enfant est « un pervers polymorphe »), cette sexualité non génitale est indispensable à notre développement psychique.

La perversion est aussi décrite comme une modalité de rapport aux autres impliquant une capacité de séduction étendue : le sujet pervers est prêt à tout et use notamment de tromperie pour se faire désirer. Les observations cliniques révèlent en outre l’existence d’une « inversion de culpabilité » : la victime de l’acteur pervers se sent coupable et ce dernier se pense victime. Tous les sujets pervers ont une modalité spécifique de jouissance qui repose sur un fétiche : objet, partie du corps, type ou scénario de relation, etc. Tandis qu’un névrosé se contente de fantasmes pour calmer son mal-être sexuel, le pervers agit dans la réalité, ce qui n’est pas toléré. La pédophilie horrifie d’autant plus qu’elle tranche avec le refoulement du fantasme incestueux, mais si elle est tant médiatisée aujourd’hui, c’est notamment parce que le complexe d’OEdipe1, avec d’autres concepts psychanalytiques, a été largement déformé et banalisé, jusqu’à ce qu’on oublie finalement son caractère inconscient et universel.

Le désir et le positionnement

La perversion reste cependant un phénomène peu aisé à définir de façon consensuelle (car à son propos comme à celui de la sexualité en général se mêlent inévitablement psychologie, droit et morale) et à étudier, parce que les sujets pervers consultent peu (ils ne se sentent pas malades). C’est pourquoi la décrire seulement comme une maladie pose problème.

Dans sa théorie de la sexuation, le psychanalyste Jacques Lacan a montré combien la sexualité met en jeu, outre le corps et le désir sexuel, une attitude, un positionnement par rapport aux autres, forgés en partie inconsciemment ; comme les autres conduites sexuelles, l’homosexualité relève d’un tel choix inconscient. Pour Lacan, la différence entre hommes et femmes n’est pas uniquement anatomique mais tient aussi dans le rapport à l’avoir et au pouvoir et dans le signifiant qui les représente : le phallus. Dans la masculinité se joue une rivalité intense fondée sur un « en avoir ou pas ». Prolongeant ce point de vue, ma réflexion appuyée sur l’écoute des patients soutient l’idée selon laquelle le positionnement psychique féminin, que peut également assumer tout un chacun, consiste dans une sexuation qui n’est pas seulement phallique : une « sexualité hors phallique », qui réfère largement à une capacité de création, une volonté d’incarner et de signifier le manque dans l’Autre (par exemple, Van Gogh disait qu’il peignait « enfin la vie »3). On comprend ainsi que la sexualité, qui peut être sublimée (à travers l’art, la science, la religion, etc.) et qui peut être déviée de ses buts ou objets premiers, n’est pas assujettie à de supposées « lois de la nature » par lesquelles certains définissent la normalité des conduites. Ainsi la perversion, en tant que positionnement qui écarte de cette normalité le sujet, parfois tragiquement, apparaît aussi comme un facteur de sa liberté.

1. à la base, désir inconscient de l’enfant envers le parent du sexe opposé et le souhait de se débarrasser de l’autre parent considéré comme un rival. Au delà, ce complexe détermine psychiquement la sexuation : devenir subjectivement garçon ou fille.

2. Cf. Théorie et clinique de la création, P. Martin-Mattera (Economica, 2005)

3. Cf. la « Lettre 408 » de Vincent Van Gogh, dans Correspondance générale (Gallimard, 1990). Il semble que sa rencontre avec Paul Gauguin, qui inscrivait leurs relations dans la rivalité phallique, ait précipité la survenue de la folie du peintre flamand.

En complément...

• Martin-Mattera P., Savinaud C. Victimation et abus sexuels : présentation clinique et réflexions sur la perversion in Violences et victimation (P. Martin Mattera éd), Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011.

• Martin-Mattera P., Réel et réalité. Question psychanalytique et perspectives (direction de l’ouvrage), Paris, Desclée de Brouwer collection Espaces du sujet, novembre 2009.

DOSSIER
Vie sociale, vie sexuelle

Les perversions et leurs perceptions

Un péché médicalisé

L’histoire des approches médicales de la masturbation révèle l’instrumentalisation persistante de cet acte.
par Cédric LE BODIC, Docteur en psychologie, ingénieur de recherche au Germes-SHS, Groupe d’échanges et de recherches sur la médecine et la santé en sciences humaines et sociales, Maison des sciences humaines Ange-Guépin (Université de Nantes), chercheur au centre François-Viète d’épistémologie et d’histoire des sciences et des techniques (idem)
Cf. www.laboiteverte.fr/le-livre-sans-titre-1830-dangers-masturbation/

« L. D****, horloger, avait été sage, et avait joui d’une bonne santé jusqu’à l’âge de dix-sept ans ; à cette époque il se livra à la masturbation, qu’il réitérait tous les jours, souvent jusqu’à trois fois, et l’éjaculation était toujours précédée et accompagnée d’une légère perte de connaissance .... Je trouvai moins un être vivant qu’un cadavre gisant sur la paille, maigre, pâle, sale, répandant une odeur infecte, presque incapable d’aucun mouvement. Il perdait souvent par le nez un sang pâle et aqueux, une bave lui sortait continuellement de la bouche ; attaqué de la diarrhée, il rendait ses excréments dans son lit sans s’en apercevoir .... L’on avait peine à reconnaître qu’il avait appartenu autrefois à l’espèce humaine .... Je discontinuai des remèdes qui ne pouvaient pas améliorer son état ; il mourut au bout de quelques semaines, en juin 1757, oedémateux par tout le corps. »1

« La masturbation doit être considérée comme une étape normale dans la sexualité de l’adolescent ... Elle a même son utilité, puisque le garçon et la fille, grâce à elle, vont développer dans leur imagination leur attrait pour l’autre sexe. Cet attrait imaginaire est un excellent prélude aux relations ultérieures. »2

Un large revirement

L’histoire du traitement médical de la masturbation trouve un début en 1758 avec le médecin suisse Samuel Tissot, auteur du premier extrait ci-avant. Alors considérée comme responsable de toutes les maladies et comme mortelle, la masturbation gagnera peu à peu en acceptabilité avant de paraître nécessaire au développement sexuel, ce qu’illustre le second extrait rédigé deux siècles plus tard, en 1973, par un collectif de médecins dans une Encyclopédie de la vie sexuelle. Elle sera aussi préconisée contre des dysfonctionnements (frigidité, anorgasmie, éjaculation précoce...) ou pour modifier, sur la base de théories comportementales, certaines préférences sexuelles (homosexualité dans les années 19503, pédophilie encore aujourd’hui...). Il est ainsi classique de considérer que cet acte a été médicalisé (est devenu objet de la médecine) en tant que pathologie puis « dépathologisé » sans pour autant être démédicalisé, mais aucune découverte scientifique n’a permis de justifier ces évolutions ; c’est plutôt le constat de sa banalité au sein de la population qui l’a rendu inoffensif aux yeux des médecins.

Des idées qui perdurent

Alors que la masturbation peut sembler plus propice aux gauloiseries qu’à des travaux de recherche, l’histoire de ses conceptions permet de croiser les regards dans différents domaines (santé, éducation, politique de natalité4, etc.) et de saisir, dans les discours sanitaires du XVIIIe siècle ou d’aujourd’hui le sort réservé aux fantaisies sexuelles5. De même qu’aux XVIIIe et XIXe siècles où l’imagination était considérée à la fois comme cause des maladies et comme support de leur guérison, certains sexologues, criminologues et psychologues font aujourd’hui des fantaisies sexuelles la cause des comportements sexuels criminels et par conséquent l’élément à changer pour guérir. Ils recourent à la masturbation pour modifier les fantaisies de leurs patients. Dans ce cadre, les thérapeutes semblent moins préoccupés par la pratique sexuelle elle-même que par le contrôle de ce qui tend généralement à leur échapper : les fantaisies sexuelles.

1. L’onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation, S. Tissot (1758 ; éditions de la Différence, 1991)

2. Encyclopédie de la vie sexuelle, de la physiologie à la psychologie, J. Kahn-Nathan, G. Tordjman, C. Verdoux, J. Cohen (Hachette, 1973)

3. Retirée de la liste des pathologies mentales en 1973 aux USA, l’homosexualité restera pénalement répréhensible jusqu’en 1982 en France et l’Organisation mondiale de la santé ne l’ôtera de sa classification internationale des maladies qu’en 1990.

4. Par exemple, vers 1815, la stigmatisation de la masturbation constitua un moyen de lutte contre la chute de la natalité.

5. Cf. le glossaire ci-dessus..

En complément...

• Histoire d’une grande peur, la masturbation, J. Stengers, A. Van Neck (1994 ; Pocket, 1998)

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