L’homoparentalité, dont la visibilité s’est
récemment accrue, fait débat dans notre
société. Les études scientifiques permettent de
bien cerner les représentations sociales et les
positions morales dont elle fait l’objet ; elles
cherchent aussi à connaître le point de vue des
protagonistes de ce fait social. En s’inspirant de
questionnements propres à différentes disciplines
(sociologie, anthropologie, histoire, psychologie,
psychanalyse, philosophie...), la sociologie
clinique interroge et, avant tout, écoute ces sujetsacteurs
au moyen d’entretiens non directifs ; elle
progresse par « co-construction » : à chaque
étape de la recherche, l’analyse et la synthèse
des témoignages sont soumis aux interviewés
pour ajustement. Cette approche nécessite, pour
le chercheur, de connaître l’histoire de personnes
homosexuelles qui désirent avoir un enfant et
d’entrer « dans leur monde » pour comprendre
ce désir et les freins que celui-ci rencontre.
Une particularité occidentale
Le terme homoparentalité, relatif à toute famille
dont un parent au moins est homosexuel, a été
créé en 1997 par l’APGL (Association des parents
gays et lesbiens). Cette désignation, qui réfère à
une orientation sexuelle, témoigne d’un écart à
la norme sociale voulant qu’un enfant ait pour
parents une femme et un homme. Les récits du
parcours et du projet parental des protagonistes
révèlent le poids du modèle familial institué par
la sacralisation du mariage par l’Église catholique
romaine au XIIe siècle1 ; cette union fondée sur
le couple hétérosexuel a dès lors réservé la
sexualité à ce couple, en vue de la procréation,
les géniteurs mariés d’un enfant étant les seuls
à pouvoir être considérés comme ses parents.
On peut qualifier ce modèle de « bio-conjugal »
car il rend indissociables les dimensions
biologique et conjugale de la parentalité, alors
que d’autres sociétés, notamment en Afrique
et en Asie, ont articulé différemment sexualité,
conjugalité et parentalité.
L’homoparentalité apparaît comme un
prolongement logique des transformations
de notre société : l’émergence des familles
monoparentales ou recomposées, qui disjoignent
conjugalité et parentalité ; la reconnaissance
du couple homosexuel par le Pacs en 1999 ;
la libération des moeurs, qui a contribué à
séparer sexualité et procréation (autorisation
de la contraception chimique, dépénalisation
et démédicalisation de l’homosexualité...) ; la
procréation assistée ; le rapprochement des
fonctions ou compétences des pères et des
mères, etc. Ces évolutions sont propices aux
projets d’homoparentalité ; néanmoins ceux-ci
rencontrent encore trois obstacles majeurs chez
les personnes homosexuelles.
Le premier obstacle est la « désapprobation
sociale intériorisée », un frein psychique dû à
l’hostilité d’autrui envers l’homosexualité. On peut
s’en émanciper par un travail psychothérapique,
par une formation ou une expérience personnelle
telle qu’un voyage à l’étranger qui fait découvrir
la diversité des normes sociales et culturelles, ou
grâce à une association qui permet de retrouver
une appartenance sociale et de transformer la
honte en fierté, mais parfois le projet parental
ou sa réalisation rencontre la réprobation
de la communauté gay qui milite pour le
développement d’un style de vie en opposition
avec les normes hétérosexuelles.
Avoir un enfant constitue une autre difficulté
fréquente, commune aux couples de même
sexe, aux célibataires et aux couples stériles.
Outre l’adoption, l’insémination avec donneur
de sperme et la gestation pour autrui, un
moyen d’y parvenir est la coparentalité : une
femme lesbienne et un homme gay conçoivent
ensemble un enfant et négocient l’exercice de
leurs parentalités respectives.
La troisième entrave est le cadre juridique.
En France, l’homoparentalité n’est pas reconnue
(sauf exception, seuls les géniteurs ont le statut
juridique de parent) ; l’adoption n’est possible
que pour un couple marié ou un célibataire de
28 ans au moins (dont l’éventuelle homosexualité
constitue parfois un motif de refus) ; la gestation
pour autrui est interdite et l’insémination
assistée n’est autorisée que pour un couple
hétérosexuel.
Parent avant tout
Le désir d’enfant vainc souvent ces contraintes.
Il fait l’objet, chez les intéressés, d’une
introspection particulièrement approfondie, d’un
projet mûrement réfléchi. Lorsque l’enfant est
là, la pratique et le bonheur de la parentalité
estompent largement le caractère atypique de
la configuration familiale. En outre, les études
menées en psychologie du développement pour
évaluer l’influence d’un cadre homoparental sur
les caractéristiques des enfants (notamment leurs
conduites sexuelles) tendent à conclure que cette
influence n’est pas significative.2
Il apparaît finalement que l’homosexualité ne
conditionne ni les relations parents-enfant ni le
développement de l’enfant autrement que par le
jugement des tiers fondé sur des raisons morales
ou symboliques.
1. L’hétérosexualité comme fait social par Nicolas Boileau
2. Homoparentalité et développement de l’enfant : bilan de trente ans de publications par Olivier Vecho et le site de l' Association des Parents Gays et Lesbiens
• Foucault, Michel, Histoire de la sexualité. 1. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976
• Godelier, Maurice, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982
• Héritier, Françoise, Masculin/Féminin I, La pensée de la différence, Paris, Éd. Odile Jacob, 1996
• Cai Hua, Une société sans père ni mari. Les Na de Chine, Paris, P.U.F., 1997
• Nadaud, Stéphane, Homoparentalité : une nouvelle chance pour la famille ?, Paris, Fayard, 2002
• Cadoret, Anne, Des parents comme les autres : homosexualité et parenté, Paris, O. Jacob, 2002
• Vécho, Olivier, Homoparentalité et développement de l’enfant : bilan de trente ans de publications, La psychiatrie de l’enfant, 2005/1 (vol.48)
• Gratton, Emmanuel, L’homoparentalité au masculin, le désir d’enfant contre l’ordre social, Paris P.U.F., 2006
• Gratton, Emmanuel, Pour une co-construction socioclinique In La sociologie clinique, enjeux théoriques et méthodologiques, Paris, Eres, pp.251-268
• Descoutures, Virginie, Les mères lesbiennes, Paris, P.U.F., 2010
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