A la lumière de l'Histoire

La société du « plastoc »

En 1957, Roland Barthes publie Mythologies, un essai qui trouve une place singulière dans l’histoire des sciences humaines et sociales.
Yves TERTRAIS, Maître de conférences, directeur de l’UFR de sociologie de l’Université de Nantes. yves.tertrais@univ-nantes.fr
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Le langage et les signes

Au coeur du bouillonnement créatif des années 50, le sémiologue Roland Barthes cherche à construire sa discipline comme une « science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale », selon la définition donnée par le linguiste Ferdinand de Saussure en 1916. Il publie Mythologies en 1957, à l’époque où la notion de structure prend une place dominante dans les sciences humaines, au centre d’une nouvelle méthode d’analyse qui vise à expliquer les éléments constitutifs des sociétés par leurs relations mutuelles, se substituant ainsi à une approche descriptive dans laquelle ces éléments évoluent chacun séparément. Vedette des années 80, l’analyse structurale fait l’objet d’une erreur d’interprétation et se voit détourner par un courant philosophique, le structuralisme, pour lequel il existe des structures universelles (la notion de structure n’est alors plus une méthode de connaissance mais une réalité qui organise les relations sociales).

Les mythes de la vie quotidienne

Dans son essai, Barthes introduit avec inventivité la notion de mythe dans la sémiologie. Il rapproche les théories des historiens et des anthropologues sur les mythes afin d’analyser la société moderne dans son fonctionnement quotidien, en décrivant comment le sens conféré à certains signes ou à certains usages structure l’imaginaire social et les relations humaines, y compris la domination de certains groupes sur les autres. Un mythe est, classiquement, un récit sacré partagé par un groupe social. A l’exemple des légendes des Grecs anciens et des récits bibliques, il fournit l’explication de la création du monde, des phénomènes naturels, des relations des hommes avec la nature comme entre eux. Les mythes dépeints par Barthes sont des messages exprimés très diversement (récit, slogan, photographie, spectacle…) et tendent à rendre insidieusement naturelles des choses qui ne le sont pas. Ils conditionnent notre perception des spectacles que nous fréquentons, de nos voyages, de nos objets. Ils organisent nos relations au monde. Ainsi le Tour de France est une épopée où des héros fabuleux s’affrontent et défient les montagnes. Le succès de la Citroën DS des années 60, avec son apparence futuriste, exalte et dissimule un idéal social petit-bourgeois du confort. Le Guide bleu, célèbre guide de voyage, présente un monde purement esthétique, sans hommes et peuplé de monuments ; il constitue ainsi un instrument de négation du monde quotidien. Le bifteck-frites, plat « élégant, simple et succulent », a investi les cuisines de tous les milieux sociaux en France. Derrière le rectangle de viande qui procure la force naturelle du sang, sa dégustation est comme un rite qui nous rattache à la francité.

L’idéologie de la nature

Quant aux plastiques, matériaux artificiels dont l’industrie est en plein essor en 1957, ils sont perçus comme les résultats d’une transformation de la nature et comme des matières pouvant remplacer toutes les autres. Ils représentent la domination de la nature par l’Homme, mais en même temps, ils n’ont pas de noblesse parce que, précisément, ils ne sont pas naturels. Dans la hiérarchie des matières, les produits naturels demeurent en haut et le plastique est en bas. Cette hiérarchie structure socialement parce qu’elle atteint les utilisateurs de ces matières. Le riche évite le plastique comme le toc. Barthes suggère avec ces exemples que tous nos comportements peuvent être inscrits dans une idéologie de la nature. Non seulement cette idéologie structure la société, à travers une multitude de messages et d’usages, mais elle sert aussi les classes dominantes : tout serait naturel, y compris l’ordre social établi.

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