L’idée d’utiliser un antihistaminique (antiallergique)
contre la schizophrénie peut paraître saugrenue.
Pourtant, en 1952, alors qu’il cherche à réduire la toxicité des
anesthésiants en combinant les actions de plusieurs molécules
neuroleptiques (tranquillisantes), le médecin-chirurgien
français Henri Laborit remarque que l’injection de chlorpromazine, un
antihistaminique, provoque chez ses patients un désintérêt pour ce
qui se passe autour d’eux. Il propose alors à des psychiatres de tester
cette molécule chez des patients souffrant d’agitation maniaque et
de schizophrénie. Les essais sont probants : les malades se montrent
moins perturbés et davantage capables de s’exprimer calmement.
La chloropromazine devient ainsi le premier médicament psychotrope,
permettant de traiter chimiquement des affections mentales.
Les heures de gloire du GHB
Récusant la vision dualiste, alors encore dominante, qui sépare
radicalement « le psychique » et « l’organique », Laborit cherche à
comprendre comment les pensées et les émotions interagissent avec les
fonctions de l’organisme. Il contribue ainsi à ouvrir la voie à une nouvelle
discipline : la neuropsycho-immunologie. Ses travaux le conduisent à
s’intéresser en particulier à un neurotransmetteur1 abondant dans le
cerveau des mammifères : le Gaba (acide gamma-aminobutyrique), dont
on sait alors, depuis peu, qu’il inhibe l’activité électrique du cerveau.
Souhaitant mieux connaître les effets de ce messager chimique, Laborit
entreprend de synthétiser une molécule très semblable, capable de
passer du sang au cerveau et de se fixer sur les récepteurs synaptiques
spécifiques du Gaba, puis d’observer ses effets sur l’organisme et le
comportement en les comparant à ceux du Gaba. C’est ainsi qu’il
redécouvre, en 1961, l’acide gamma-hydroxybutyrique (GHB), une
molécule naturellement produite par le cerveau à partir du Gaba et
déjà synthétisée en 1874 mais jusqu’alors dépourvue d’application
thérapeutique. Laborit en révèle rapidement les propriétés hypnotiques
et anesthésiantes, que les médecins utilisent encore aujourd’hui en
chirurgie (anesthésie), dans le traitement de l’alcoolisme, des troubles
du sommeil (insomnie, narcolepsie) et de la fibromyalgie2.
Des dérives et des préventions
C’est à partir des années 1980 qu’un « détournement » du GHB
intervient, d’abord dans le milieu des culturistes : avides de développer
leur masse musculaire, ceux-ci l’utilisent pour sa capacité à stimuler
la production de l’hormone de croissance. Investissant peu à peu les
milieux récréatifs, le GHB est conditionné dans un liquide incolore et
inodore, qualifié « d’ecstasy liquide » ou de « drogue du violeur »
en raison de sa mise en cause dans plusieurs cas de viols. En effet,
en fonction de la dose prise, l’interaction du GHB avec l’alcool ou
d’autres drogues peut entraîner l’euphorie, la perte d’inhibitions
(notamment sexuelles), l’amnésie, voire la mort. Inscrit sur le registre des
produits stupéfiants depuis 1999, le GHB est interdit en France comme
dans d’autres pays, excepté pour un usage médical ou vétérinaire.
De telles dérives ne sont pas rares ; afin de les prévenir, l’innocuité d’une
substance pharmaceutique doit toujours être réévaluée à l’aune de
techniques ou de connaissances nouvelles. Le cerveau reste un organe
mystérieux à maints égards et le rôle des différents neurotransmetteurs,
tout comme les effets du GHB, ne sont toujours pas très bien connus.
Aussi l’utilisation de nouveaux psychotropes est-elle particulièrement
sujette à des risques d’effets indésirables, en dépit du succès des tests
cliniques accomplis, et de détournements problématiques malgré
les préconisations des pharmacologues et des médecins en matière
d’emploi ou de posologie.
D’autres exemples médiatisés peuvent laisser croire que l’industrie
pharmaceutique, outre quelques praticiens peu scrupuleux, soit
largement responsable des détournements d’usage, alors que, le plus
souvent, ceux-ci sont le fait de toxicomanes en recherche de sensations
nouvelles. Ainsi, après l’interdiction du GHB, certains de ses utilisateurs
se sont tournés vers une autre molécule, le gamma-butyrolactone (GBL),
un solvant utilisé pour nettoyer les jantes ou effacer les graffitis et qui,
une fois ingéré, est transformé par l’organisme en GHB.
1. molécules libérées par les neurones au niveau des synapses (jonctions
interneuronales) et modulant l’influx nerveux
2. affection chronique caractérisée par une douleur diffuse ou des sensations de brûlure dans l’ensemble du corps et accompagnées d’une fatigue profonde
Têtes chercheuses ©2007 |
mentions légales |
contactez nous |
page d'accueil |
Réalisation : Intelliance 2007