À la lumière de l'Histoire

Un détournement moléculaire

Le GHB, exploité depuis 1961, est l’un des tous premiers médicaments neuroleptiques. Comme en témoigne son histoire tourmentée, la création et les usages d’un médicament sont souvent difficiles à prévoir.
par Michel BOURIN, Professeur à la faculté de médecine de l’Université de Nantes, chercheur au Laboratoire de neurobiologie de l’anxiété et de la dépression
Henri Laborit en 1970 © Alain Loison / Apis / Sygma / Corbis

L’idée d’utiliser un antihistaminique (antiallergique) contre la schizophrénie peut paraître saugrenue. Pourtant, en 1952, alors qu’il cherche à réduire la toxicité des anesthésiants en combinant les actions de plusieurs molécules neuroleptiques (tranquillisantes), le médecin-chirurgien français Henri Laborit remarque que l’injection de chlorpromazine, un antihistaminique, provoque chez ses patients un désintérêt pour ce qui se passe autour d’eux. Il propose alors à des psychiatres de tester cette molécule chez des patients souffrant d’agitation maniaque et de schizophrénie. Les essais sont probants : les malades se montrent moins perturbés et davantage capables de s’exprimer calmement. La chloropromazine devient ainsi le premier médicament psychotrope, permettant de traiter chimiquement des affections mentales.

Les heures de gloire du GHB
Récusant la vision dualiste, alors encore dominante, qui sépare radicalement « le psychique » et « l’organique », Laborit cherche à comprendre comment les pensées et les émotions interagissent avec les fonctions de l’organisme. Il contribue ainsi à ouvrir la voie à une nouvelle discipline : la neuropsycho-immunologie. Ses travaux le conduisent à s’intéresser en particulier à un neurotransmetteur1 abondant dans le cerveau des mammifères : le Gaba (acide gamma-aminobutyrique), dont on sait alors, depuis peu, qu’il inhibe l’activité électrique du cerveau. Souhaitant mieux connaître les effets de ce messager chimique, Laborit entreprend de synthétiser une molécule très semblable, capable de passer du sang au cerveau et de se fixer sur les récepteurs synaptiques spécifiques du Gaba, puis d’observer ses effets sur l’organisme et le comportement en les comparant à ceux du Gaba. C’est ainsi qu’il redécouvre, en 1961, l’acide gamma-hydroxybutyrique (GHB), une molécule naturellement produite par le cerveau à partir du Gaba et déjà synthétisée en 1874 mais jusqu’alors dépourvue d’application thérapeutique. Laborit en révèle rapidement les propriétés hypnotiques et anesthésiantes, que les médecins utilisent encore aujourd’hui en chirurgie (anesthésie), dans le traitement de l’alcoolisme, des troubles du sommeil (insomnie, narcolepsie) et de la fibromyalgie2.

Des dérives et des préventions
C’est à partir des années 1980 qu’un « détournement » du GHB intervient, d’abord dans le milieu des culturistes : avides de développer leur masse musculaire, ceux-ci l’utilisent pour sa capacité à stimuler la production de l’hormone de croissance. Investissant peu à peu les milieux récréatifs, le GHB est conditionné dans un liquide incolore et inodore, qualifié « d’ecstasy liquide » ou de « drogue du violeur » en raison de sa mise en cause dans plusieurs cas de viols. En effet, en fonction de la dose prise, l’interaction du GHB avec l’alcool ou d’autres drogues peut entraîner l’euphorie, la perte d’inhibitions (notamment sexuelles), l’amnésie, voire la mort. Inscrit sur le registre des produits stupéfiants depuis 1999, le GHB est interdit en France comme dans d’autres pays, excepté pour un usage médical ou vétérinaire.

De telles dérives ne sont pas rares ; afin de les prévenir, l’innocuité d’une substance pharmaceutique doit toujours être réévaluée à l’aune de techniques ou de connaissances nouvelles. Le cerveau reste un organe mystérieux à maints égards et le rôle des différents neurotransmetteurs, tout comme les effets du GHB, ne sont toujours pas très bien connus. Aussi l’utilisation de nouveaux psychotropes est-elle particulièrement sujette à des risques d’effets indésirables, en dépit du succès des tests cliniques accomplis, et de détournements problématiques malgré les préconisations des pharmacologues et des médecins en matière d’emploi ou de posologie.

D’autres exemples médiatisés peuvent laisser croire que l’industrie pharmaceutique, outre quelques praticiens peu scrupuleux, soit largement responsable des détournements d’usage, alors que, le plus souvent, ceux-ci sont le fait de toxicomanes en recherche de sensations nouvelles. Ainsi, après l’interdiction du GHB, certains de ses utilisateurs se sont tournés vers une autre molécule, le gamma-butyrolactone (GBL), un solvant utilisé pour nettoyer les jantes ou effacer les graffitis et qui, une fois ingéré, est transformé par l’organisme en GHB.

1. molécules libérées par les neurones au niveau des synapses (jonctions interneuronales) et modulant l’influx nerveux

2. affection chronique caractérisée par une douleur diffuse ou des sensations de brûlure dans l’ensemble du corps et accompagnées d’une fatigue profonde

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