© www.ohazar.comQui habite aujourd’hui les villes-centres1, telles que les communes
de Nantes, Bordeaux et Lyon, parmi les plus peuplées de France, ou
Bayonne, La Roche-sur-Yon et Thiers, de tailles plus modestes ? Parmi les
intérêts d’étudier la répartition des populations dans les agglomérations,
il y a celui de découvrir les facteurs qui s’opposent à la mixité sociale et
générationnelle, un équilibre considéré comme nécessaire au développement
urbain durable2.
Une analyse des recensements démographiques, de sources fiscales et des
données des caisses d’allocations familiales fait apparaître qu’entre 30
et 50 % des habitants des villes-centres sont des étudiants et des jeunes
actifs.3 Les personnes seules, les familles monoparentales, les personnes
âgées de plus de 75 ans, les locataires et les personnes sans emploi
sont aussi surreprésentés, contrairement aux couples avec enfants, aux
propriétaires et aux 60-75 ans qui résident plutôt en banlieue ou dans
une commune périurbaine.
Les paradoxes du logement
Le marché du logement se révèle largement responsable de cette
ségrégation des populations.
D’une part, le logement social n’est pas également réparti entre les
communes des agglomérations, ce à quoi tente pourtant de remédier la
loi « Solidarité et renouvellement urbains » de 2000 (SRU, dite de mixité
sociale). Les locataires vivent en majorité dans les villes-centres parce que
s’y trouvent nombre de logements privés à louer (souvent de petite taille :
studio, T1, T2) et de logements sociaux.
D’autre part, après la fermeture des usines ou leur déplacement en
périphérie urbaine, les sites industriels ont laissé place à des immeubles
neufs. De standing moyen à très élevé, leurs appartements sont achetés
par des bénéficiaires de revenus aisés, plus souvent pour les louer que
pour les habiter. Le processus d’amenuisement des populations ouvrières
et d’installation massive de jeunes adultes, notamment des jeunes cadres,
a souvent été présenté comme une « gentrification »4 des centres-villes,
mais ces arrivants sont en majorité locataires (de 60 à 85 %, selon les
villes) et n’ont pas grand-chose de commun avec les bourgeois d’antan :
ils ont un revenu modeste, un emploi peu stable et un loyer très élevé.
Ainsi l’élévation de standing des quartiers centraux va plutôt de pair avec
une baisse de pouvoir d’achat de la majorité de leurs habitants. De plus,
à Nantes comme à Thiers, les allocataires du RMI (ou désormais RSA, revenu
de solidarité active) sont également surreprésentés en coeur de ville, où la
hausse des loyers leur est très problématique.
Tandis que le nombre de logements a particulièrement augmenté entre 2003
et 2008, les prix de vente et les loyers (y compris ceux du logement social)
n’ont cessé de croître, à cause notamment de la hausse des coûts fonciers
et, dans une moindre mesure, des nouvelles technologies associées à la
durabilité de l’habitat. Aussi, paradoxalement, les nouvelles constructions
ne résolvent-elles pas la « crise du logement » ; elles tendent même à
l’aggraver !
Construire autrement
Dès lors, pourquoi toujours construire plus ? Pour répondre à la demande des
étudiants et des jeunes travailleurs dont l’accès à l’autonomie, promu depuis
plusieurs décennies, semble passer par l’habitat en solitaire. Chez les moins
jeunes, la mobilité professionnelle, la peur ou la difficulté de la vie à deux,
les séparations et les divorces, la volonté de se constituer un patrimoine
et le souhait, notamment chez les retraités, d’alterner les résidences sont
autant de facteurs de multiplication des domiciles donc d’accroissement de
la demande de logement (qui contribue à l’augmentation des prix).
Ainsi la consommation d’espace pour se loger augmente. La construction de
petits logements répond à la demande des investisseurs et à la politique de
densification des villes mais n’est pas fondée sur la recherche d’économie
d’espace : on bâtit verticalement toujours plus de logements dont le nombre
moyen d’occupants ne cesse de diminuer.
Ne faudrait-il pas chercher, au contraire, à construire des logements moins
nombreux mais plus grands, mieux isolés, plus modulables ? La réflexion
des architectes sur un habitat partiellement partagé, avec quelques pièces
et équipements communs, introduit une alternative au logement individuel
ou tout collectif (celui de la période soviétique, par exemple) qui peut
satisfaire les souhaits de cohabitation, diminuer les prix et modérer les
consommations d’espace et d’énergie. Cette stratégie économe ne serait
pas nécessairement source de graves dommages dans les filières « BTP »
et « immobilier » car elle multiplierait les travaux de rénovation.
1. Selon l’Insee, si une commune abrite plus de 50 % de la population d’une unité
urbaine multicommunale, elle est la seule ville-centre de cette agglomération ; sinon,
toutes les communes qui ont une population supérieure à 50 % de la commune la
plus peuplée, ainsi que cette dernière, sont des villes-centres. Les autres communes
constituent la banlieue de l'agglomération.
2. Cf. le glossaire.
3. Atlas social des jeunes dans la ville, l’exemple de l’agglomération nantaise,
M. Bigoteau, I. Garat et G. Moreau (P. U. de Rennes, 2010)
4. provient de l’anglais gentry (petite noblesse)
• Ville des vieux, ville des jeunes. Des structures d’âge concurrentes ou juxtaposées dans l’espace urbain ? Illustrations nantaises, Isabelle Garat et Sophie Vernicos, revue Annales de la recherche urbaine, n°100 (2006)
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