Le développement durable apparaît désormais comme un nouvel horizon de sens pour les politiques publiques de la ville ; cependant, ce cadre de débat politique n’est pas nécessairement consensuel et ses conséquences sur les aménagements urbains sont contrastées.
Quelle est la place des espaces périurbains dans le bassin d’une métropole comme celle de Nantes ? Quelles contradictions rencontrent les actions visant à reconstruire la ville sur elle-même ? Comment peuvent être conjugués des objectifs aussi différents que ceux de la performance environnementale, du logement abordable et de la qualité architecturale ? Dans notre laboratoire, la compréhension des transformations et des problèmes liés à la mise en œuvre du développement urbain durable passe par des enquêtes qui associent des entretiens non directifs (parfois de type biographique : « Racontez votre trajectoire professionnelle »), l’observation directe des acteurs et la confrontation de leurs discours et de leurs actes à des documents institutionnels.
Une adaptation des missions et des formations
Dans le cadre du Pirve (Programme interdisciplinaire de recherche Ville Environnement), en association avec des équipes de recherche situées à Lyon, à Grenoble et à Reims, nous enquêtons sur l’adaptation des organisations d’acteurs aux nouveaux projets de gestion ou de développement, et notamment leur apprentissage de nouvelles façons de travailler. Nous cherchons à connaître les effets réels de leur participation à des programmes communautaires comme Concerto1, qui visent à promouvoir de nouvelles solutions énergétiques. Nous nous intéressons à la diffusion des innovations expérimentées dans les écoquartiers qui ont été promus suite au récent appel à concurrence de l’État2 et à la mise en place de différentes chartes, dans un contexte où la quête de bonnes pratiques est quasiment obsédante mais généralement peu vertueuse quand elle s’attache plus à afficher un label institutionnel qu’à composer réellement avec les réalités du terrain.
Quelles sont les caractéristiques des trajectoires professionnelles et militantes des acteurs récemment engagés dans des « agendas 21 » ou des « plans climat territoriaux »3 ? Comment les compétences liées à ces nouvelles missions s’articulent-elles avec d’autres missions ayant des objectifs de solidarité ? Comment les organigrammes des institutions en charge de la production et de la gestion urbaines sont-ils révisés en conséquence ? Telles sont quelques-unes des autres questions abordées.
Un meilleur partage d’outils
Une étude commanditée par le Puca4 et effectuée en relation avec le Global Science Forum de l’OCDE a consisté à examiner les applications de modèles urbains actuellement réalisées dans différents pays. L’un de ses objectifs est de savoir dans quelle mesure les modèles focalisés sur la maîtrise des impacts environnementaux ou climatiques, pour laquelle la demande sociétale se fait de plus en plus insistante, peuvent demeurer en cohérence avec des modèles classiquement tournés vers l’expansion urbaine. La connaissance des rapports entre les producteurs et les utilisateurs potentiels d’outils de simulation de transformation urbaine est un autre enjeu de ce travail.
Nos premières observations indiquent que nombre de modèles urbains, revigorés par la puissance accrue des outils informatiques, sont loin de constituer des connaissances utiles pour l’action, bien qu’ils soient présentés comme tels, et leur caractère complexe ou jargonneux tend à les laisser confinés dans des sphères technico-académiques. De leur côté, de grandes entreprises d’aménagement urbain développent des outils plus séduisants a priori et susceptibles de connaître meilleure fortune auprès de la commande publique, même s’ils sont parfois plus contestables dans leurs fondements scientifiques ou dans leurs finalités. Dès lors, il apparaît que l’efficacité du planning support system (système d’aide à la décision territoriale) puisse gagner en efficacité par une réflexion plus poussée sur la place et l’utilisation des différents moyens de modélisation ou d’évaluation.
Rappelons en tout cas que « c’est en cheminant que l’on trouve le chemin » et que l’expérience des épreuves et difficultés de l’action publique est difficilement remplaçable !
1. Cf. Projet européen Concerto : Ajaccio, Grenoble, Lyon et Nantes éligibles
2. Cf. Un quartier « éco », qu’es acò ?
3. Cf. Le site portail des agendas 21 en France et Les Plans Climat territoriaux
4. plan « Urbanisme Construction Architecture » de l’État ;
• Lieux communs n°14, dossier « Les modèles urbains, entre courants, performances et références » (novembre 2011)
• Une synthèse de l’étude sur le périurbain nantais
• « Dynamiques centripètes et centrifuges dans la région urbaine nantaise. Questions posées à la gouvernance territoriale, L. Devisme, in L’estuaire de la Loire, un territoire en développement durable ?, sous la direction de L. Després (P.U. de Rennes, 2009)
Jacques CHEVALIER et Gérard HÉGRONQuelles sont actuellement les évolutions majeures des villes ?
Jacques Chevalier : La plupart des villes connaissent
une extension territoriale remarquable, due à la croissance
démographique et aux nouvelles formes de développement
économique associées à la tertiarisation de la société. Il s’ensuit
une surconsommation de ressources naturelles et des changements
parfois problématiques dans les modes ou conditions de vie :
l’extension entrave la préservation des zones naturelles ou
agricoles et accroît la consommation d’énergie associée aux
déplacements des résidents ; les temps de trajets entre le domicile
et les lieux d’activité augmentent ; la solidarité entre les différentes
catégories de population se fait plus difficile car celles-ci tendent
à se répartir dans des quartiers d’habitation distincts (défaut de
mixité sociale1)...
Par conséquent, il paraît nécessaire de densifier l’habitat urbain
et les lieux de production ou d’activité : cet objectif est devenu
central dans les politiques de planification inscrites dans les Scot
(schémas de cohérence territoriale) et les PLU (programmes locaux
d’urbanisme). Cependant, ces plans ne concernent pas encore
tous les territoires urbanisés ; ceux qui voient le jour intègrent
des critères dits « de développement urbain durable »1, mais ces
critères, qui croisent des problématiques complexes, à la fois
environnementales, économiques et sociales, ont souvent un
caractère incantatoire : le développement durable reste encore,
avant tout, un leitmotiv. Sa mise en œuvre est difficile : il est en effet
délicat de définir un modèle type de « ville durable » et d’obtenir,
chez les acteurs locaux, les consensus indispensables pour arrêter
les nouveaux aménagements, les administrer et modifier rapidement
le fonctionnement d’un système urbain fait d’espaces déjà construits,
de réseaux déjà établis et de résidents ayant des habitudes et des
représentations de leur ville parfois tenaces.
Quel rôle ont les recherches en géographie dans la maîtrise du développement urbain ?
J. C. : Les géographes contribuent à mieux connaître les
réalités grâce aux observations (notamment celles des satellites
de télédétection) et à l’analyse de données environnementales,
démographiques, économiques, foncières... et cela à plusieurs
échelles et à différentes époques afin d’évaluer les tendances.
Pour ce faire, ils conçoivent des systèmes d’informations
géographiques (SIG) grâce auxquels le « grignotage » du territoire
par le bâti et les infrastructures et celui des ressources naturelles
peuvent être mis en évidence. Des enquêtes permettent de relier
ces évolutions aux pratiques et aux besoins en matière de mobilité,
d’accessibilité et d’interactions sociales utiles à l’équilibre de la
vie citadine.
Si les moyens de construction de scénarios prévisionnels se sont
beaucoup développés, il reste cependant à disposer de critères
d’évaluation et d’alerte pertinents pour répondre aux objectifs
de développement durable et éviter d’engager des démarches qui
produisent des dommages irréparables. À cette fin, une liste de
seuils quantitatifs (un niveau moyen de pollution, par exemple) ne
suffit pas ; des critères qualitatifs, prenant en compte les priorités
locales, sont aussi nécessaires, et l’ensemble des critères retenus
doit être compréhensible par les décideurs et par les habitants.
Une collaboration interrégionale associant les laboratoires de
géographie de notre région vise à élaborer une méthodologie ad hoc. Celle-ci fait participer élus, agents territoriaux et
populations locales ; elle est testée en particulier dans des projets
d’écoquartier1. Il n’est pas simple de mettre en œuvre une telle
démarche participative et d’intégrer des technologies qui évoluent
rapidement. Ces expérimentations locales et leur évaluation sont
néanmoins nécessaires pour ne pas reconduire les erreurs du passé
consistant en un manque d’adaptation des aménagements aux
particularités de chaque ville ou de chaque quartier.
Qu’appelle-t-on « les sciences de la ville » ?
Gérard HÉGRON : La ville est un milieu complexe qui peut être
observé selon différents points de vue. Dans la ville physique, nous
distinguons l’environnement construit (bâtiments, infrastructures de
transport, d’assainissement, d’approvisionnement énergétique...),
les milieux naturels (sols, air, cours d’eau, végétation) et un ensemble
de phénomènes naturels ou anthropiques (climat, bruit, pollutions...).
La cité apparaît aussi et avant tout comme un lieu de vie nommé, où
l’on naît, habite, travaille, communique, se cultive, se distrait, se soigne,
etc. ; elle forme ainsi un cadre politique et administratif de gestion et
de développement d’activités. Les sciences de la ville sont multiples
car elles couvrent l’ensemble de ces réalités environnementales,
humaines, sociales, économiques et culturelles, qui dépendent les
unes des autres.
Les enjeux actuels du développement durable1 conduisent les
scientifiques à découvrir et expliciter largement ces interdépendances.
En effet, on ne peut plus concevoir un grand plan, par exemple
de déplacements urbains, sans tenir compte des comportements
et des attentes des usagers, sans anticiper les impacts de ce plan
sur la consommation globale d’énergie, sur les émissions de gaz à
effet de serre, sur la qualité de vie en termes de mobilité, de bruit,
de pollution... Il est ainsi devenu nécessaire de développer des
approches interdisciplinaires qui permettent de décrire efficacement
les phénomènes environnementaux et socio-économiques et leurs
articulations, notamment au moyen de modèles globaux et de
simulations.
La ville est de plus un système ouvert, qui interagit avec un vaste
territoire et d’autres cités au sein d’un réseau de villes, et qui subit des
changements globaux (climatiques, démographiques, économiques)
actuellement rapides. On doit par conséquent observer et modéliser
ces phénomènes à différentes échelles spatiales (quartier, aire urbaine,
région...) et temporelles. Dès que l’on se saisit d’une problématique
urbaine, il s’agit de savoir quelle est l’échelle pertinente pour observer,
raisonner puis agir après avoir identifié le meilleur levier possible pour
l’amélioration visée.
Quelles difficultés les recherches interdisciplinaires rencontrent-elles ?
G. H. : La première difficulté est d’ordre culturel. L’interdisciplinarité
convoque diverses communautés de chercheurs qui ont des méthodes
de travail et des points de vue parfois éloignés. Il faut du temps pour
faire dialoguer ces communautés autour d’objets d’étude partagés afin
de développer des méthodologies et un langage communs.
Par ailleurs, pour comprendre les phénomènes urbains en les
caractérisant, en analysant leur dynamique, en validant leurs
modélisations, de nombreuses données sont nécessaires, mais celles
qui sont disponibles sont souvent insuffisantes. Les chercheurs sont
alors conduits à développer et alimenter de nouveaux observatoires à
l’aide de capteurs, de campagnes de mesures, d’enquêtes in situ.
Un autre obstacle est d’ordre méthodologique : dans un projet donné,
il faut souvent croiser des données de natures très différentes (physiques,
humaines, sociales, économiques...) et élaborer des approches ou des
techniques qui marient différents concepts. Par exemple, connaître le
rôle de la végétation dans la ville afin d’en tirer un bon parti requiert de
prendre en compte ses effets sur le microclimat urbain, la diversité des
végétaux présents dans les espaces publics et privés, la perception des
paysages urbains et le coût de leur entretien en termes de matériaux,
d’énergie, de ressources humaines, etc.
Ces travaux répondent souvent aux attentes des collectivités, des
aménageurs et des citadins : à défaut de recette miracle, ils aident
à produire des diagnostics utiles, à poser des questions pertinentes et
à prévenir des dysfonctionnements. Une fois le dialogue établi entre
les chercheurs et les autres acteurs de la ville, il est possible de mieux
cadrer les problématiques de recherche, de s’accorder sur les solutions
à trouver en priorité et sur les critères ou indicateurs pertinents pour
évaluer et comparer différents scénarios d’aménagement ; encore
faut-il que tous ces acteurs se forgent une réelle culture urbanistique
commune et que les logiques des uns respectent celles des autres.
1. Cf. le glossaire
• Ambiances architecturales et urbaines. De l’environnement urbain à la ville sensible, dans Écologies urbaines : état des savoirs et perspectives, G. Hégron, H. Torgue (sous la direction d’Olivier Coutard et Jean-Pierre Lévy, Economica-Anthropos, 2010)
• Introduction des actes du colloque « La modélisation de la ville : du modèle au projet urbain », G. Hégron, O. Haxaire (Revue du Commissariat général au développement durable, 2011)
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