Un design antistress

Catherine BOUVARD, responsable du groupe de recherches « Mutation du cadre bâti » à l’École de design Nantes Atlantique.

Le design urbain consiste à concevoir des éléments visibles ou tangibles de la ville pour rendre leur usage efficace, confortable et plaisant. À cette fin, il importe de comprendre les besoins des usagers ; c’est pourquoi nous proposons à nos étudiants des exercices de conception fondés sur une expérimentation de terrain. Le projet actuel de rénovation d’un quartier de Rezé (Pont- Rousseau), à côté de Nantes, a donné l’opportunité d’une telle pratique prospective. Les étudiants ont été invités à arpenter ce quartier deux par deux (l’un guidait, l’autre avait les yeux bandés), encadrés par un instructeur en locomotion et une personne aveugle. Ainsi plongés dans un univers inconnu, parfois effrayant, il leur a fallu être attentifs aux bruits, au sol sous les pieds, au vent et au soleil sur la peau pour trouver de nouveaux repères et oser avancer, tout près des voitures, des rames de tramway, des autres piétons... Cette expérience leur a révélé combien le déplacement en ville peut être stressant, difficile, dangereux.

L’objectif de cet exercice est d’imaginer des solutions innovantes qui pourront offrir au piéton des déplacements plus fluides, plus intuitifs et plus sûrs. La réflexion menée par les étudiants est appuyée sur un travail de veille artistique et technologique. Ainsi, l’idée d’un balisage de chemins piétonniers, coloré et poétique, a été inspirée par des travaux scientifiques portant sur des nanoparticules d’or implantées dans des feuilles d’arbre et qui rendent ces dernières luminescentes1 ; un système de conversion de l’énergie acoustique en électricité a permis de réfléchir à un dispositif capable d’utiliser le bruit ambiant (dû aux véhicules, aux cris des enfants dans les squares, etc.) pour offrir une source de chaleur ou de fraîcheur au passant2 ; une œuvre d’art faite d’un pavage posé sur une structure molle3 et un dallage capable de convertir le poids des passants en énergie électrique4 ont conduit les étudiants à imaginer un sol urbain dont le relief varie afin d’entraver la circulation automobile ou celle des passants, pour la sécurité de ces derniers.

Une première présentation faite aux partenaires du projet rezéen5 a permis de vérifier que ces idées rencontraient bien leurs attentes ou besoins. Il restait à formaliser celles-ci de façon réaliste et convaincante. Une collaboration avec d’autres professionnels (architectes, urbanistes, ingénieurs...) est en général nécessaire pour en préciser toutes les conditions de faisabilité ; dans le cas présent, il était seulement demandé aux étudiants de plancher sur une mise en scénario d’usage (cf. ci-dessous) qui permette aux partenaires de bien se rendre compte de la solution proposée et d’en faire une critique détaillée.

1. Des plantes bioluminescentes pour remplacer l'éclairage public

2.Scanning for emerging science and technology issues

3. La ville molle par Raum

4. A Toulouse, marchez utile !

5. notamment la Ville de Rezé et l’association Clissaa (Culture, loisirs, insertion sociale, sport pour et avec aveugles et amblyopes)

Au feu vert, le pavage en bord de trottoir s’élèverait pour indiquer ou rappeler au piéton de ne pas traverser. Au feu rouge, il se baisserait et une entrave similaire se dresserait devant les voitures (Chloé Rocher et Adrien Palau/EDNA) © EDNA

À l’écoute des risques d’accident

Un outil d’analyse et de transcription graphique de scènes sonores est expérimenté dans le but d’aider des personnes ayant une déficience auditive à se déplacer en ville avec une sécurité accrue.
Pascal JOANNE, directeur du Cerma, Centre de recherche méthodologique d’architecture (École nationale supérieure d’architecture de Nantes/CNRS) et Faten HUSSEIN, doctorante au Cerma

À la marge d’études aussi bien théoriques que pratiques portant sur les ambiances de la ville, notamment en matière d’ensoleillement et d’environnement sonore, notre équipe de recherche s’intéresse à l’accessibilité sensorielle de l’espace urbain et à des moyens de l’améliorer chez les personnes atteintes d’une déficience perceptive. La perte de capacité auditive chez les seniors, en particulier, est à l’origine de nombreux accidents sur la voie publique. Une recherche interdisciplinaire, encore dans une phase exploratoire, est ainsi engagée afin de caractériser les ambiances sonores urbaines perçues par les personnes âgées et de détecter voire de pallier des situations de handicap auditif ; ses enjeux croissent avec le vieillissement de la population et avec le souci de la sécurité des personnes sur la voie publique.

Dans un premier temps, nous avons identifié les configurations urbaines les plus accidentogènes en analysant les statistiques d’accidents de piétons âgés et « déficients auditifs » à Nantes entre 2006 et 2008 ; cette analyse indique notamment que 60 % de ces accidents ont lieu en un carrefour et permet de repérer les contextes ou séquences d’événements typiques de leur survenue.

Des textures sonores et des biocapteurs
Afin de caractériser l’émergence d’événements sonores qui correspond à une situation de danger, nous avons utilisé la technique récente dite « des textures audio », qui consiste à capter un ensemble de signaux sonores ambiants pendant un certain temps (un quart d’heure, typiquement) puis à les caractériser graphiquement. Nous avons eu recours à un outil logiciel qui permet de découper l’enregistrement sonore en brèves séquences temporelles et, en comparant chacune de ces séquences avec la précédente, de lui associer une ligne plus ou moins sombre dans une grille affichée sur un écran ; tout changement significatif pour la perception auditive humaine1 (le bruit d’un klaxon, celui d’un moteur changeant de régime, etc.) peut ainsi, grâce à un changement de niveau de gris, être resitué dans le temps au centième de seconde près.

En un deuxième temps, des parcours en ville traversant des zones urbaines accidentogènes ont été effectués en compagnie de vingt personnes déficientes auditives, les caractéristiques du parcours et les événements sonores majeurs ayant été notés et repérés dans le temps, parallèlement à leur enregistrement et leur transcription par l’outil. Nos sujets volontaires étaient équipés d’un biocapteur mesurant leur activité électrodermale ; cette mesure permet d’évaluer objectivement le niveau de stress du sujet à l’approche d’un danger perçu. La comparaison des textures sonores avec la courbe de stress et les notes prises ont ensuite permis de savoir quels événements sonores significatifs ont été perçus, lesquels ne l’ont pas été et lesquels ont été associés à une situation de danger.

Un travail complémentaire est envisagé afin de caractériser plus généralement des situations accidentogènes d’un point de vue acoustique, qui sont potentiellement très nombreuses. Cette approche pourrait alors déboucher sur des systèmes d’alerte automatique pour les personnes déficientes auditives (via leur prothèse auditive, par exemple) ou sur un moyen systématique de détection de handicap auditif. Des séries d’enregistrements effectués dans des lieux urbains pourraient également servir à évaluer leur dangerosité pour ces personnes et envisager en conséquence une amélioration de la signalisation audio ou visuelle de la voie publique.

1. Cette discrimination est basée sur « l’échelle de Mel » de la perception auditive humaine, voir aussi Les sensations d’intensité, de hauteur, de timbre

DOSSIER
Une ville habitable

Transports et circulation

Un casse-tête de transports

Patrice MESTAYER, directeur de recherche émérite CNRS, IRSTV, Institut de recherche en sciences et techniques de la ville (FR CNRS 2488)

L’optimisation des transports urbains, dont les modifications et l’entretien sont très coûteux pour les collectivités, est un enjeu crucial pour rendre durable la ville : d’une part, ceux-ci sont une source majeure de bruit, de pollution et d’émissions de gaz à effet de serre1 (plus de 10 % des émissions totales en France) ; d’autre part, la qualité de desserte des territoires influe sur le dynamisme et l’attractivité de ces derniers et conditionne l’accessibilité des habitants à l’emploi, aux services, aux commerces, aux loisirs, etc. Les plans de déplacements urbains (PDU) contribuent à la maîtrise de la mobilité. Obligatoires depuis 1982, ils comprennent maintenant des objectifs environnementaux (loi « sur l’air » de 1996), sociaux (lois SRU2 de 2000 et de 2003) et d’accessibilité (loi « d’égalité des chances » de 2005) ; le Grenelle de l’environnement a renforcé leur importance en préconisant de les intégrer aux « plans climats territoriaux ».

Il est également devenu obligatoire d’évaluer les PDU tous les 10 ans. Mais comment prendre en compte tous les aspects environnementaux, sociaux et économiques ? Cette question, posée par Nantes Métropole à l’IRSTV, a conduit au lancement du programme de recherche Eval-PDU élaboré en 2008 par un groupe pluridisciplinaire de chercheurs et financé par l’Agence nationale de la recherche. La méthodologie retenue, encore à l’essai, consiste à enchaîner des simulations spécifiques (de la fluidité du trafic, d’émission de bruit ou de GES...) fondées sur des modèles et réalisées au moyen d’ordinateurs ; les résultats d’une simulation sont utilisés comme données d’entrée de la simulation suivante, la cohérence dans le flux de données étant assurée par l’utilisation d’une cartographie (CartoPolis) et d’un système d’information géographique (OrbisGIS) communs, développés à l’IRSTV. Ainsi, à partir des données relatives à la géographie territoriale, aux voies de circulation et aux enquêtes sur les déplacements des citadins réalisées à différentes époques, une série de calculs permet de relier les déplacements, la consommation des véhicules, la dispersion et l’évolution chimique de leurs rejets atmosphériques, la production, la propagation et les nuisances des bruits dus aux transports. L’influence de ces différentes émissions sur les prix de l’immobilier ou sur la santé est estimée en prenant en compte d’autres données (transactions notariales, statistiques reliant pollutions et pathologies...).

Afin d’évaluer un PDU, ces simulations sont enfin coordonnées dans des scénarios globaux. Cette méthodologie a été appliquée au PDU nantais3 en comparant plusieurs cas : la situation réelle de 2002, celle de 2008, une évolution sans le PDU, une évolution avec un PDU sans Busway ou avec un PDU renforcé en faveur des transports en commun (augmentation du covoiturage, du parc de véhicules électriques, du prix de l’essence ou du stationnement ; baisse de prix du ticket de bus...). Les moyens de production de scénarios donnent à présent satisfaction mais il reste, pour les chercheurs et les ingénieurs impliqués4, à effectuer une analyse commune des résultats obtenus et de ceux d’enquêtes portant sur la satisfaction que les Nantais retirent du PDU (notamment celle des utilisateurs du Busway). La dernière étape du programme consistera à réexaminer la lourde méthodologie mise en œuvre afin de déterminer ce qui peut être allégé et ce qui demeure insuffisamment probant.

1. ou GES, constitués principalement de CO2

2. Solidarité et renouvellement urbains

3. Cf.Le Plan de déplacements urbains 2010-2015, perspectives 2030

4. Les participants à Eval-PDU sont l’IRSTV, le CETE de l’Ouest, Air Pays de la Loire, l’Ifsttar, les laboratoires DCS (Université de Nantes/CNRS), Lemna (Université de Nantes) et GEPEA (CNRS/Université de Nantes/école des mines de Nantes) et Lab’Urba (Université Paris Est)

Concentration moyenne annuelle du dioxyde d’azote aérien dans la métropole nantaise en 2008 (en haut) et sa diminution dans un scénario d’augmentation du covoiturage (distance moyenne annuelle parcourue par les véhicules individuels réduite de 25 %) © Air Pays de la Loire

Des scrupules de bien-être

Abdelhamid ABIDI, Maître de conférences, chercheur à l’unité mixte de recherche DCS, Droit et changement social (Université de Nantes/CNRS)

Le bien-être fait l’objet d’indicateurs sociaux qui sont désormais très présents en politique comme en sciences. Sa prise en compte dans l’évaluation du développement durable a été incitée par la remise en question de la pertinence des indicateurs économiques classiques tels que le PIB (produit intérieur brut), qui exclut les activités humaines non marchandes et ne dit rien ni de la répartition des revenus ni de la dégradation de l’environnement. Il s’agit cependant d’une notion complexe et largement subjective ; c’est pourquoi il existe différentes façons d’en prendre la mesure, et celles-ci sont aussi bien qualitatives que quantitatives.

L’évaluation du bien-être trouve un large terrain d’expérimentations dans les relations aux transports : des géographes et des psychologues ont notamment étudié la gêne causée par le bruit des transports aériens. Nous l’avons entreprise dans le cadre des transports d’une agglomération urbaine telle que celle de Nantes, en cherchant à savoir quelle place les populations accordent au transport collectif dans leur bien-être et leur qualité de vie quotidienne et comment elles mettent en rapport leurs pratiques de transport avec des enjeux environnementaux. Nous avons mené à cette fin des entretiens semi-directifs auprès de 40 usagers des transports de l’agglomération nantaise, dont les âges, les catégories socioprofessionnelles, les genres et les lieux de résidence respectifs, parmi quelques autres variables sociologiques, sont divers.

Les déclarations recueillies montrent que le déplacement, quels que soient son mode et sa destination, est source de plaisir et de bien-être : il permet d’entretenir des relations sociales et d’en créer de nouvelles ; le trajet est une coupure entre deux temps et deux lieux qui « aère l’esprit » ; « Sortir de chez moi est un but en soi... », nous a-t-on dit. Il apparaît cependant que le recours aux transports en commun est moins générateur de bien-être que celui de la voiture, du vélo ou de la marche, indépendamment de toute considération d’impacts environnementaux ou sociaux du mode de transport utilisé. Quant aux impacts environnementaux, le passage de discours technicoscientifiques (portant sur les dangers des pollutions, par exemple) à des normes sociales (chacun doit participer à la réduction des pollutions) suscite des sentiments de culpabilité : « Malheureusement j’utilise la voiture ». Pour autant, l’intériorisation de ces normes chez les interviewés n’a pas encore provoqué chez eux de changement comportemental substantiel : ils continuent de privilégier leur propre confort et l’atténuation des contraintes pesant sur leur quotidien par rapport à la réduction de leur « culpabilité environnementale ».

Bien que limités en raison notamment du faible nombre de personnes interrogées, les résultats de cette étude étayent l’intérêt d’explorer les facteurs de bien-être (non uniquement lié aux transports urbains) pour renforcer la pertinence de l’évaluation qualitative des politiques de développement durable et mieux comprendre les difficultés à concilier les objectifs sociaux et environnementaux de celles-ci.

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